4. aparté

653807-reims-une-cite-petillante

Chronique de Jean-Claude Pirotte d’Avril 2014 extraite du magazine Lire.

aparté

Pour quoi, pour qui la poésie ? Il me suffit d’y croire, quand je la découvre chez les poètes. J’ignore comment la définir ou même en distinguer les contours mais je sais qu’elle est là lorsque je la rencontre chez Paul de Roux comme chez Thomas, Dhôtel, Follain ou Jaccottet, aussi diverse que possible, aussi unique également, comme si elle répondait à de mystérieux critères qu’elle est seule à adopter, selon les facultés également mystérieuses, et personnelles, de ses tenants.
Je crois en la poésie comme le convaincu crois en Dieu. Mais si Dieu ne s’est jamais manifesté, la poésie, elle, fait tout le contraire. Elle apparaît et on la reconnaît, sans jamais réussir à définir ses multiples aspects, son être même, son « ontologie ». Elle est là, se maintient, se perpétue, se change en elle-même, joue à cache-cache ou au chat-perché, se donne et se refuse. Elle est la mère des arts, leur fiancée, leur fille même s’il échet. Trois muses en témoignent, mais elle dépasse encore la portée des muses, elle peut même feindre de les renier. Elle a des simulacres dont il faut décrypter l’usage. Elle vient aussi comme un voleur habile à se procurer des masques, prêt à se déguiser en prosateur pour mieux tromper d’abord son monde, et lui retourner les sens. Elle est impérissable et présente dans le monde qui croit réussir a l’ignorer, mais ne peut empêcher un poète d’être saisi par elle et mené au bout de son calvaire avec ce sourire lointain que l’on voit sur certaines figures de peintres. Un sourire d’ange alors que nous savons tous qu’il ni a ni anges ni dieu et que la terre court à sa perte sous les coups de boutoir de ceux qui ont nié, nient toute existence à la poésie, toute essence à son être informe et perpétuel. Chaque époque a ses poètes qui se rejoignent tous dans cet au-delà que nous peinons à imaginer. Pourtant c’est simple, cet au-delà n’est nulle part qu’en nous-mêmes, si nous partageons le culte du poème et de la réalité de la poésie. Ce n’est pas parce qu’une réalité semble insaisissable qu’elle n’est pas là, présente sous les yeux qui veulent bien s’ouvrir. Nous ne voyons pas Dieu, nous ne le touchons pas malgré la parole des prophètes qui se contredisent et font de leur dieu un impérissable mastodonte de fumée, mais nous voyons fleurir la poésie sous les lèvres de chaque poète en chaque siècle. La poésie serait le dieu vivant que nous croyons attendre alors qu’il est né avec l’humanité. Sa voix se laisse capter par les poètes et se répands grâce à eux, sans cesse renouvelée, sans cesse exigeante et de plus en plus tenace à mesure que les pharisiens la dénient.
Ainsi Hölderning, Max Jacob, Thomas Vinau, Guy Goffette et Paul de Roux sont-ils toujours là pour nous indiquer la voie, pour prêter leur voix à la poésie.
J’entends d’ici les réfractaires s’écrier : la poésie est votre dieu. Nullement la poésie est le reflet le plus pur et le plus miroitant de l’humanité face à elle-même, à la nature et à sa propre perplexité devant tout événement qui lui pose l’éternelle question de Montaigne ou de Pascal. Que ferons-nous demain ? Nous lirons les poètes. Car seuls ils se préoccupent aujourd’hui des lendemains et de la nécessité d’en sauvegarder l’approche.
Les poètes sont aussi dissemblables entre eux, bien qu’en chacun la poésie soit incarnée, que les espèces florales distinguées par les naturalistes. Faites ou laissez disparaître la flore ou la faune et c’est l’humanité toute entière qui est menacée, comme la disparition d’une langue menace toutes les autres. C’est banal, mais le répéterons-nous assez ?

Sais-tu qui est venu, sais-tu qui est parti ?
Le jour est si léger à la corne du bois
qu’un papillon posé sur le rempart des ronces
semble s’y assoupir dans l’immobilité.
Ouvre ta main qui ne retient qu’une herbe froissée.
La cabane des solitudes un instant resplendissante
s’est envolée avec ce rien de vent dans les peupliers
et l’heure qui sonne là-bas au clocher invisible.
Il est midi, il faut rentrer.

Le Fugitif, Paul de Roux

C’est un texte que j’ai recopié et j’ai aimé le faire. Jean-Claude Pirotte est mort quelques semaines après l’avoir écrit. C’est à ma connaissance son dernier article. Son titre, « aparté », qui nous met d’emblée dans la confidence, son contenu, les derniers vers du poème qui le conclu, me laissent penser qu’il s’agit de son testament spirituel. C’est une profession de foi en la poésie. La poésie y est présenté comme un « Dieu vivant ». Il en parle amoureusement. La poésie a été sa consolation, elle l’a accompagnée jusqu’au bout de son calvaire. Ce qu’il nous lègue dans ce testament c’est l’espoir. L’espoir qu’elle nous permette de traverser nous aussi l’épreuve qu’est la vie en arborant un sourire tel que celui de l’ange de la cathédrale de Reims.

Publicités

4 réflexions sur “4. aparté

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s