Trois

J’ai conclu mon premier article par les deux premières strophes du cantique spirituel de Saint Jean de la Croix, que j’appelle affectueusement Jeannot car à ma grande surprise, n’étant pas croyant et ayant de surcroît une certaine aversion pour les religions, ce père de l’église a gagné ma sympathie. Il a pour lui d’abord sa poésie et particulièrement ce couplet 23 du cantique spirituel appelé également Chansons entre l’âme et l’époux, je ne connais pas de vers plus romantiques;

Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi
c’est pourquoi tu m’aimais
et les miens méritaient
d’adorer ce qu’en toi ils voyaient.

Ensuite, c’est un rebelle. Il a été emprisonné et torturé pendant neuf mois avant de s’évader parce qu’il refusait de renier ses convictions. C’est d’ailleurs dans ces conditions qu’il a écrit ses poèmes les plus beaux.

Enfin, il y a dans deux autres de ces textes « ce je ne sais quoi qui s’atteint d’aventure » qui rejoint « Si tu vas où tu ne sais pas, emprunte les chemins que tu ne connais pas ». Pour Saint Jean de la Croix, le bonheur s’atteint dans l’abandon. L’homme pour être heureux doit se perdre, perdre lui-même. Il doit se détacher de lui-même. Il doit partir à « l’aventure » de lui-même, prendre des chemins qui lui sont inconnus. Il doit parvenir à s’affranchir de ses certitudes. C’est ce mouvement qui engendre la création, ce « je ne sais quoi qui s’atteint d’aventure ». La finitude c’est la mort dans la vie.

la saveur d’un bien fini
le plus qu’elle puisse faire
c’est de fatiguer l’appétit
et de gâter le palais

Jeannot, Cantique spirituel

René Char l’a dit d’une autre manière  » Ne t’arrête pas à l’ornière du résultat « .

Le bonheur s’atteint donc dans la création. La dernière phrase du livre de Thomas Vinau, Ici ça va, évoque de manière métaphorique le processus créatif ;

« J’ai laissé la canne sur le bord. J’ai laissé ma veste, mon pull et ma chemise à côté. Je suis entré dans la rivière. Elle était noire et brillante. Tellement glacée qu’elle paraissait brûlante. J’ai pris quelques secondes pour réguler ma respiration. Il faisait jour à présent. Une main solidement agrippée à la berge boueuse, je me suis baissé, jusqu’à ce que ma joue atteigne presque l’eau. J’ai respiré le plus calmement possible, malgré le froid. Puis j’ai glissé l’autre main tout doucement, sous la berge, dans le ventre de la rivière. J’ai tendu mon bras le plus loin possible entre les racines et le limon. Dans l’obscurité aquatique. Avec peur et confiance mêlée. Sans savoir ce que je trouverais. »

Ce geste est celui d’un homme heureux, d’un homme qui recouvre la liberté.

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