Quinze

De la nécessité de fourbir comme il faut

La lame glisse bien. Les évidences tombent en premier. Matière molle qui s’effiloche. Et puis c’est le tours des idées. Concepts, théories, pensées. De long lambeaux souples qui se tordent. Incise de l’acier effilé. Sous l’écorce la chair est plus claire. Humide, diaphane, sensible. La lymphe et le sang. Des sentiments qui giclent. Des sensations de sciure. On arrive au morceau plus dur. Le coeur noir. La peur, l’enfance, ce qu’il reste. Noeuds du bois. L’os des mots simples. À nettoyer de petits souffles. À faire sécher aux grands vents. À poncer. Raboter au goutte à goutte du jour. Dans le temps et la lumière laisser décatir les mensonges. Tailler la pointe de la phrase. Sa coupure. Le poème est prêt. Javelot.

C’est de Thomas Vinau, je l’ai trouvé sur son site ce matin ;

http://etc-iste.blogspot.fr/2014/07/de-la-necessite-de-fourbir-comme-il-faut.html

J’y ai mis comme commentaire ;

La poésie est une flèche tirée: si j’ai bien visé, ce qui compte – que je veux – n’est ni la flèche ni le but mais le moment où la flèche se perd, se dissout dans l’air de la nuit: jusqu’à la mémoire de la flèche est perdue.

Le Coupable (1943)
Georges Bataille

Une arme avec Leo Ferré, une flèche avec Georges Bataille, un javelot avec Thomas Vinau… décidément, on est dans la métaphore guerrière, ça peut surprendre pour parler d’un poème. Ça peut même paraître antinomique, la poésie étant plutôt associée habituellement à quelque chose de doux, de paisible, de délicat. « Amis de la poésie, bonjour ! ». Une arme pour se défendre de quoi ? Là aussi Thomas Vinau en appelle à la métaphore dans ce poème ;

Noir dedans

C’est noir dedans
Depuis tout petit
depuis toujours
et pour tout le temps
C’est noir dedans
C’est pour ça que les enfants pleurent le soir dans leurs lits. Qu’ils ont peur des monstres. C’est parce qu’ils ont peur de leur noir dedans. C’est pour ça que les schizophrènes inventent leurs hôtes. Leurs monstres. C’est parce que c’est noir dedans. C’est pour ça qu’on s’invente des histoires. C’est pour ça que certains hommes tournent le plus vite possible sur eux mêmes jusqu’à l’ivresse ou qu’ils mâchent des plantes ou qu’ils boivent des fruits pourris. C’est parce qu’ils ont peur de leur noir dedans.

Il s’agit là d’un court extrait mais le poème est bien plus long et le livret sur lequel il est imprimé est un véritable écrin pour cette poésie toute en simplicité et en profondeur ;

http://editionscousumain.blogspot.fr/2013/09/le-noir-dedans-thomas-vinau.html

Ce texte fait penser au symbole du Yin et du Yang, d’ailleurs le texte imprimé alternativement noir sur fond blanc puis blanc sur fond noir renforce cette sensation. Dans le noir se trouve la racine du blanc et dans le blanc se trouve la racine du noir. Le noir représentant la souffrance ou le malheur et le blanc, le bonheur.

Voici la fin ;

Et si on choisit de vivre. De vivre tout court. C’est à dire de vivre entre tous les noirs. Entre tous ces vides. Entre tous ces froids. Si l’on choisit de vivre entre le noir de l’autre. Le noir dehors. Et le noir de soi. Alors il faut faire un enfant. Planter des graines de noir. Le consoler et lui raconter des histoires. Lui apprendre qu’il n’y a pas de monstre. Juste le noir dedans et le noir dehors. Et la peau au milieu. Et les yeux au milieu. Et la tête au milieu de tout ce noir. Et que vivre. C’est ça.

Vivre, lutter contre le malheur avec la seule arme que nous avons à notre disposition, la puissance de créer.

« je ne puis pas moi souffrant me passer de quelque chose plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer… » Van Gogh

Les images de la flèche ou du javelot ou encore mieux de la graine comme dans cette magnifique poésie ou dans celle de Maître Eckhart, Grain de Sénevé, coïncident avec ces vers d’Henry Bauchau ;

Dans le champs du malheur
Planter une objection

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