Dix

Parfois, rien n’arrive, je reste là à faire les quatre cents pas, à tourner en rond autour de ma tablette et l’angoisse commence à monter de ne pas avoir de mots à inscrire sur mon écran. Parfois, à l’inverse, si l’angoisse vient c’est de ne pas avoir le temps d’écrire. Là, à l’instant, le problème c’est que j’ai tant de choses à dire que je ne sais pas par quoi commencer. C’est de la faute à Gilles Deleuze et à cette histoire de lignes de fuites. Ce qu’il a écrit me donne matière à réflexion, nourrît ma pensée. A ce propos, la phrase exacte de Gilles Deleuze est ; « Écrire, c’est tracer des lignes de fuites. » Dans ma phrase, « ligne de fuite » est au singulier et je ne vois pas de raison de la mettre au pluriel. L’idée me semble pourtant la même mais il y a une nuance que je ne saisi pas. Ça y est, je suis de nouveau devant ma montagne à escalader, avec son sommet invisible, ma ligne de fuite devrais-je l’appeler désormais. Si j’ai écrit « ligne de fuite » au singulier, c’est que j’ai le sentiment qu’ils n’y en a pas trente-six. La ligne de fuite m’évoque l’image du chemin chez Jeannot. Tiens ! Le revoilà lui ! C’est pas que ça m’enchante, j’étais content de fréquenter de nouveau, avec Gilles Deleuze un homme d’un « athéisme tranquille » selon sa propre expression. Un athée on ne peut plus tranquille, en effet, quand il dit ; « Ce sont les organismes qui meurent, pas la vie ». C’est que je joue à domicile avec les athées, mais il ne doit pas y avoir de terrain de prédilection pour quelqu’un dont le slogan du blog est cette phrase de Duras, « On n’a le droit de le faire », glanée dans son livre « Écrire » alors qu’elle évoquait le fait de rapporter par écrit la mort d’une mouche. Ce qu’a dit Marguerite Duras, c’est qu’il n’y a pas de terrain pour l’écriture, « on écrit sans le savoir ». Le thème du chemin est très présent dans l’œuvre de Jeannot. J’ai déjà rapporté dans un article précédent cette citation « Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas », qui renvoie à la fois à cette notion de chemin et de fuite (où tu ne sais pas), mais en cherchant un peu je suis tombé sur un dessin du mystique espagnol qui s’appelle « Monte Carmelo », dessiné en 1578. Jeannot dessine le chemin qui mène au mont Carmel. Il est au centre du dessin, on pourrait l’appeler chemin de rien car tout au long de son tracé est inscrit uniquement et à six reprises le mot rien, nada en espagnol. Le chemin de l’esprit égaré est à sa droite. On y trouve les biens de la terre, que sont des biens illusoires ; le goût, la liberté, l’honneur, la gloire, le repos, la science. À la gauche du chemin qui mène à Dieu, au tout, todo en espagnol, il y a le chemin de l’esprit imparfait sur lequel on trouve les biens du ciel ; la gloire, la sécurité, les joies, les consolations, le savoir. Ces biens ou consolations spirituels ne trouvent pas sur ce chemin leur perfection. Pour atteindre la perfection donc, Dieu, il faut prendre le chemin de rien, le chemin du mont Carmel, un chemin étroit où l’on ne cesse de trouver rien, c’est en celà qu’il m’évoque une ligne de fuite. Une ligne de fuite telle que je me la représente mais également une ligne de fuite tel que Deleuze se la représente ;

« La ligne de fuite est une déterritorialisation. […] Fuir, ce n’est pas du tout renoncer aux actions, rien de plus actif qu’une fuite. C’est le contraire de l’imaginaire. C’est aussi bien faire fuir, pas forcément les autres, mais faire fuir quelque chose, faire fuir un système comme on crève un tuyau… Fuir, c’est tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie. » [Gilles Deleuze – Dialogues, avec Claire Parnet, Éd. Flammarion, 1977, p. 47]

Deleuze parle de plusieurs lignes de fuites, je ne me l’explique toujours pas, mais pour chaque ligne il parle de « déterritorialisation », il nous parle de « faire fuir quelque chose, faire fuir un système comme on crève un tuyau… », si on fait fuir, que reste-t-il ? Rien, Nada !

Je pousse la comparaison encore plus loin en mettant en parallèle le Tout, le todo de Jeannot, ce à quoi mène le chemin de rien et ce à quoi mène la ligne de fuite de Deleuze ;

« On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer. Finies les grandes ou les petites guerres. Finis les voyages, toujours à la traîne de quelque chose. Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne. Je suis devenu capable d’aimer, non pas d’un amour universel abstrait, mais celui que je vais choisir, et qui va me choisir, en aveugle, mon double, qui n’a pas plus de moi que moi. On s’est sauvé par amour et pour l’amour, en abandonnant l’amour et le moi. On n’est plus qu’une ligne abstraite, comme une flèche qui traverse le vide. Déterritorialisation absolue. On est devenu comme tout le monde, mais à la manière dont personne ne peut devenir comme tout le monde. On a peint le monde sur soi, et pas soi sur le monde. »

Quand l’athéiste tranquille parle de « Déterritorialisation absolue », le mystique tranquille parle de « Tout », la différence étant une simple question de vocabulaire. Qui plus est dans cette « Déterritorialisation absolue » Deuleuze indique que « Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé » alors que Jeannot indique dans son « Tout » que « ne me da gtia nada » (plus rien ne me peine), « ne me da pena nada » (plus rien ne me donne joie). Ils parlent de la même choses, d’autres éléments de comparaison l’attestent mais je vais m’arrêter là. C’est bien assez.

Neuf

Hier, en laissant le texte précédent sur un point d’interrogation, j’ai repris ma tablette et voilà les mots qui sont venus ;

« Longue ligne de fuite
Devant moi
Derrière moi
Ne pas la perdre

Ne pas quitter la ligne de fuite.

Rester sur la ligne de fuite.

Le tout est de rester sur la ligne de fuite.

Suivre la ligne de fuite.

Prendre la ligne de fuite

Je cherche une ligne de fuite
Celle qui mène à l’infini

Écrire, c’est prendre la poudre d’escampette
Écrire, c’est suivre une ligne de fuite
Écrire pour trouver une ligne de fuite.

Écrire, c’est tracer une ligne de fuite. »

Arrivé à cette affirmation, assez satisfait de la formule, j’en parle à ma copine, qui est par ailleurs ma femme mais je n’aime pas ce mot pour parler d’elle, il est trop dur, copine est bien plus doux et si on a choisis de vivre ensemble c’est bien parce que c’est doux entre nous ! Parfois…. Bref, je lui en parle et elle trouve la formule intéressante mais aussitôt, dans un sourire qui se veut complice, elle me dit « Allez va, avoue, c’est pas toi qui a trouvé ça…  » D’autant plus fier et sûr de mon affaire, je tape la phrase dans le moteur de recherche, inutile de dire que c’est Google, et je tombe sur un texte d’un certain Gilles Deuleuze dont le nom me serait étrangé si je n’avais pas suivi, à l’époque où elle était diffusée sur M6, l’émission « La nouvelle star ». En effet, on y entendait André Manoukian, un des membres du jury, l’évoquer. C’était d’ailleurs assez drôle cette incursion de la philosophie dans une émission de variété. Manoukian ne manque pas d’humour.
Pour en revenir à l’opprobre qu’a jetée sur moi ma belle, (depuis que je sais qu’elle s’est abonnée à mon blog, je vais pas la traiter de pouffiasse !) elle me rappelle que j’ai déjà été accusé cette semaine de plagiat à propos de ces deux vers ;

Je dégrafe ton corsage
J’agrafe ton corps sage

Maintenant que j’y pense, on m’avait déjà fait ce mauvais procès quand j’avais usé ainsi de la rime en « aise » ;

Regard de braise
Envie de baise

J’ai essayé des poésies plus métaphysiques mais ça passe beaucoup moins bien, enfin, ça dépend des publics. La tendance c’est quand même clairement le thème du sexe et il faut en plus que ça soit bref et intense. Il n’y a pas que le « Aïcul » dans la vie !

J’ai vite remballé ma poussée d’ego quand j’ai découvert la pensée du philosophe du prime time d’M6. Je ne sais pas par quoi commencer, c’est encore tout frais dans mon esprit cette découverte et ça me chamboule. Voilà ce qu’il dit ;

« La grande erreur, la seule erreur, serait de croire qu’une ligne de fuite consiste à fuir la vie; la fuite dans l’imaginaire, ou dans l’art. Mais fuir au contraire, c’est produire du réel, créer de la vie, trouver une arme. »

Je suis heureux ce matin, Gilles Deleuze parle une langue que je comprends et, pour reprendre les mots d’un ami ;

« Parler la même langue que quelqu’un, avec des mots qui pèsent le même poids, c’est déjà être un peu moins seul. »

Huit

L’inconnu
Est notre domicile

Guillevic

C’est sobre, pas de fioritures, cinq mots et ç’est plié, c’est du Guillevic. Même physiquement y paie pas de mine Guillevic. Rien d’un colosse au visage sculpté, au regard lointain, à la voix tonitruante d’un René Char, ça serait même plutôt l’inverse Guillevic ; un petit gros joufflu avec son bouc d’instituteur à la retraite ou d’ancien du parti communiste (souvent les deux à la fois), la tête rentrée dans les épaules, une voix douce et chaleureuse et un regard qui laisse transparaître sa simplicité. Je l’aime bien aussi René Char, c’est pas la question. Ce sont deux poètes différents, aux styles différents. L’un, le breton, étant encore un peu plus sobre que l’ancien résistant du sud-est. Les deux sont des orfèvres de la poésie. Rien ne dépasse, le mot juste jaillit sous nos yeux comme une évidence. Je le répète, Guillevic étant encore plus simple dans le vocabulaire utilisé et plus concis que Char et je vous assure que pour faire mieux que René Char dans ce domaine, ça relève du miracle. Sur le fond, ils disent la même chose. L’inconnu au centre du dispositif comme chez les mystiques. Je pourrais multiplier les exemples pour montrer que les uns, les poètes, et les autres, les mystiques, parlent de la même chose. Je pourrais multiplier les exemples de poètes ouvertement mystiques et de mystiques ouvertement poètes. Depuis que j’ai ouvert ce blog, il y a déjà de quoi faire, mais à quoi bon ? A quoi bon écrire si ça n’est pas pour habiter l’inconnu ? A quoi bon vivre si ça n’est pas pour habiter l’inconnu ?

Sept

« Je voudrais détruire l’enfer et le paradis afin que Dieu fût aimé pour lui-même. »

Sainte Thérèse d’Avila

Ça m’est revenu aujourd’hui. C’est sûr qu’à parler de Saint Jean de la Croix, de Dieu et des mystiques comme je l’ai fait dans les articles précédents, il faut pas que je m’étonne de voir débarquer ici une citation d’une Sainte, qui plus est une complice en religion de Jeannot. Je ne lui ai pas donné de petit nom à elle mais j’hésite… Elle était poète elle aussi et savait parler de l’amour presqu’aussi bien que son pote carmélite. Les textes qu’elle a écris qui renvoient à ses rencontres avec Dieu sont torrides ;

« J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. »

J’aime chez les deux religieux leur esprit de rébellion. Dans la citation initiale de Thérèse (Tiens, voilà que je l’appelle par son prénom !) ce qui me plait c’est l’idée de fond car elle exprime bien ce que représente Dieu pour elle. Il est comme le Dieu des apophatiques, il ne récompense pas, il ne puni pas. Ce qui me plait aussi dans cette citation c’est l’emploi du verbe « détruire ». Elle aurait pu être beaucoup plus soft en écrivant par exemple « Ni l’enfer, ni le paradis n’existent, Dieu doit être aimé pour lui-même. » Il y a un roman de Marguerite Duras dont le titre est « Détruire dit-elle ». Je ne l’ai pas lu mais le titre me plait. Qu’une sainte puisse exprimer une envie destructrice me la rends sympathique, humaine. Humaine, ça veut dire que je peux m’identifier à elle. En parlant de pulsion destructrice, sur son blog Thomas Vinau a publié aujourd’hui une très courte video, un extrait de film où Patrick Dewaere dit ; « J’voudrais…foutre le feu à cette putain de ville »

http://etc-iste.blogspot.fr/2014/07/dewaere.html

Patrick Dewaere qui a fini par détruire, non pas une ville mais Patrick Dewaere lui-même, c’est dommage pour ceux d’entre-nous qui sont en mal d’émotions, c’est à dire l’humanité entière.
Il y a de la jubilation à détruire. Moralement, la violence ç’est pas bien mais il est incontestable que ça fait du bien quand on l’exerce et parfois même quand on l’a subi. C’est bien ça le problème. Pour empêcher de nous entretuer il y a le Dieu de la théologie positive. Il faillit dans sa mission ce Dieu, que ce soit celui des juifs, des arabes ou des chrétiens, il suffit d’aller faire un tour aujourd’hui même dans la bande de Gaza ou à l’est de l’Ukraine pour s’en rendre compte. Il faillit à tel point qu’on est en droit de se demander si il n’a pas quelques intérêts à ce que ça pète, il y mettrait même un peu du sien que je ne serais pas surpris. Le dieu de la théologie positive est donc supposé avoir une fonction sociale, c’est une sorte d’institution judiciaire à la différence qu’il ne fait pas lui que de punir, il récompense aussi. Il édicte les lois et met en œuvre les moyens de les faire respecter. Il use donc pour ce faire du bâton et de la carotte, l’enfer et le paradis. On peut le comparer à un bon père de famille ou à un éducateur, ça marche aussi. Ça n’est pas le Dieu de Thérèse, on l’aura, je l’espère, compris. Le Dieu de Thérèse serait plutôt celui de la puissance créatrice (voir page précédente), c’est le Dieu de Denys le pseudo-Aeropagite, que je cite ; « Dieu n’est ni un, ni unité, ni divinité, ni bonté, ni esprit au sens où nous entendons ces termes. »

J’ai une bonne masse à la maison, quelques kilos de muscles et de la violence à revendre.

– Thérèse, attends moi, j’arrive.

Six

Ah ! Mon cher frère, quelquefois je sais tellement bien ce que je veux. Je peux bien dans la vie et dans la peinture aussi me passer du bon Dieu, mais je ne puis pas moi souffrant me passer de quelque chose plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer… Et si, frustré dans cette puissance physiquement, on cherche à créer des pensées au lieu d’enfants, on est par là bien de l’humanité pourtant. »

Vincent Van Gogh, Lettres à Théo.

« …quelque chose plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer… »

Voilà qui conforte ce que je concluais dans mes pages précédentes (3,5), le bonheur est dans la création. Mais citer ce texte pour n’en dire que ça serait un grand gâchis.

D’abord ce texte en dis beaucoup plus que ce que j’ai avancé. Il dit que la puissance de créer est une chose bien plus grande que lui et qu’elle est même plus grande que le bon Dieu. Mais c’est quoi cette chose qui n’est ni lui, ni le bon Dieu et qui est supérieur à l’un comme à l’autre ? Par sa dimension « supérieure » ce doit être un Dieu, je ne vois pas d’autre alternative. Le Dieu de la théologie négative est dans la course pour la bonne réponse car on ne peut lui attribuer de qualité. Il n’est donc pas ce BON Dieu qui relève de la théologie positive. Je dirais même qu’il est très bien placé pour être la bonne réponse ce Dieu. Me revoilà devant une montagne dont le sommet est invisible et qu’il me faut escalader. Ce Dieu est indicible, il n’est pas représentable, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’homme cherche à le représenter. Si il était représentable, si on pouvait lui attribuer des qualités, si on le connaissait, on pourrait le représenter et il n’y aurait plus lieu de créer, les choses seraient finies, nous ne nous poserions plus de questions. Si nous ne nous posons plus de questions, nous ne construisons pas de réponses. Ainsi Van Gogh ne chercherait pas à créer des pensées, la puissance créatrice n’aurait pas lieu d’être. Je dis que la puissance créatrice est le Dieu des tenants de la théologie apophatique dite aussi theologie négative.

– C’est votre dernier mot, Vincent ?
– Oui Jean-Pierre, c’est mon dernier mot.
– C’est votre dernier mot alors on regarde la réponse, la réponse est…

Ce serait un grand gâchis car il en dit encore plus que ça, il dit que la création ne se limite pas aux pensées mais également au fait de faire des enfants, ce qui représente une dimension bien plus large de la création que celle à laquelle je faisais référence.

Ce serait un grand gâchis enfin car ce texte est l’occasion pour moi de dire combien je considère Van Gogh comme un grand écrivain. Sa correspondance à son frère Théo dont il est issu est d’une grande qualité littéraire. Il n’y a rien de très nouveau dans mon jugement bien d’autres avant moi ont exprimé leur admiration pour l’écrivain qu’était Van Gogh, je pense en particulier à Antonin Artaud dans le splendide texte poétique qu’il lui a consacré, « Le suicidé de la société » ;

« D’écrire un tableau de Van Gogh, à quoi bon ? Nulle description tentée par un autre ne pourra valoir le simple alignement d’objets naturels et de teintes auquel se livre Van Gogh lui-même,
aussi grand écrivain que grand peintre et qui donne à propos de l’œuvre décrite l’impression de la plus abasourdissante authenticité. »

Cinq

« Il ne faut pas avoir honte quand la raison dit : c’est honteux ! quand elle affirme : c’est insensé ! alors paraît la vérité ; et là où elle signale une parfaite impossibilité – là et là seulement se trouve l’entière certitude. »

Tertullien

C’est ce que je cherche quand j’écris. Je cherche ce moment où va me venir à l’esprit quelque chose d’insensé, quelque chose qui va débouler dans ma tête, qui va se présenter à moi comme un cheveu sur la soupe, quelque chose qui va éveiller ma curiosité. Ça n’arrive cependant pas comme ça, comme un coup de baguette magique. Je dois laissé courir mes pensées, ne pas les retenir. Ça pourrait ressembler à ce que Freud a appelé l’association libre. Ce qui pourrait me tenter de m’y soustraire à cette libre association, c’est l’absurdité qui en découle et le sentiment de honte qu’elle génère. Il a raison Tertullien, il s’agit bien de honte. La honte d’être absurde. Absurde, taré, fou, dingue, malade mental … autant de mots qui évoquent l’insensé, autant de mots qui sont aussi des insultes. Il y a un donc un moment quand on procède ainsi où l’on résiste, c’est là qu’il faut trouver la force d’insister, qu’il faut s’engouffrer dans l’inconnu, avec peur et confiance mêlées comme dirait le personnage de Ici ça va (voir article 3). Cette conception de la vérité, comme insensée, on la retrouve justement dans la théorie psychanalytique. La vérité est à chercher dans l’inconscient, le psychanalyste traque ses manifestations dans les lapsus, les rêves, les actes manqués, autant d’événements qui paraissent insensés pour l’analysant et génèrent en lui de la honte. Si elle est inconsciente la vérité c’est bien parce qu’elle est insensée, inacceptable pour la raison, pour la conscience. Saint Jean de la Croix incite aussi à la libre association quand il dit « Si tu vas où tu ne sais pas, emprunte les chemins que tu ne connais pas ». Les mystiques, plus généralement, recommandent aussi de se perdre pour toucher la vérité. Je crois retrouver ma conclusion de l’article 3, « Le bonheur s’atteint dans la création » avec cette citation de Tertullien.

« Ecrire pour moi, pour l’unique plaisir de voir se former les mots sous ma main, de découvrir des vocables que je croyais ignorer, des tours de phrase inédits, des surprises. Il va de soi que consciemment ou non je puisais dans mes lectures à l’improviste, inspiré par une mémoire confuse, et le dictionnaire devait m’apprendre le sens réel du mot dont je m’étais servi. C’était un bonheur de se procurer son propre étonnement. »

Jean-Claude Pirotte, Brouillard.

4. aparté

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Chronique de Jean-Claude Pirotte d’Avril 2014 extraite du magazine Lire.

aparté

Pour quoi, pour qui la poésie ? Il me suffit d’y croire, quand je la découvre chez les poètes. J’ignore comment la définir ou même en distinguer les contours mais je sais qu’elle est là lorsque je la rencontre chez Paul de Roux comme chez Thomas, Dhôtel, Follain ou Jaccottet, aussi diverse que possible, aussi unique également, comme si elle répondait à de mystérieux critères qu’elle est seule à adopter, selon les facultés également mystérieuses, et personnelles, de ses tenants.
Je crois en la poésie comme le convaincu crois en Dieu. Mais si Dieu ne s’est jamais manifesté, la poésie, elle, fait tout le contraire. Elle apparaît et on la reconnaît, sans jamais réussir à définir ses multiples aspects, son être même, son « ontologie ». Elle est là, se maintient, se perpétue, se change en elle-même, joue à cache-cache ou au chat-perché, se donne et se refuse. Elle est la mère des arts, leur fiancée, leur fille même s’il échet. Trois muses en témoignent, mais elle dépasse encore la portée des muses, elle peut même feindre de les renier. Elle a des simulacres dont il faut décrypter l’usage. Elle vient aussi comme un voleur habile à se procurer des masques, prêt à se déguiser en prosateur pour mieux tromper d’abord son monde, et lui retourner les sens. Elle est impérissable et présente dans le monde qui croit réussir a l’ignorer, mais ne peut empêcher un poète d’être saisi par elle et mené au bout de son calvaire avec ce sourire lointain que l’on voit sur certaines figures de peintres. Un sourire d’ange alors que nous savons tous qu’il ni a ni anges ni dieu et que la terre court à sa perte sous les coups de boutoir de ceux qui ont nié, nient toute existence à la poésie, toute essence à son être informe et perpétuel. Chaque époque a ses poètes qui se rejoignent tous dans cet au-delà que nous peinons à imaginer. Pourtant c’est simple, cet au-delà n’est nulle part qu’en nous-mêmes, si nous partageons le culte du poème et de la réalité de la poésie. Ce n’est pas parce qu’une réalité semble insaisissable qu’elle n’est pas là, présente sous les yeux qui veulent bien s’ouvrir. Nous ne voyons pas Dieu, nous ne le touchons pas malgré la parole des prophètes qui se contredisent et font de leur dieu un impérissable mastodonte de fumée, mais nous voyons fleurir la poésie sous les lèvres de chaque poète en chaque siècle. La poésie serait le dieu vivant que nous croyons attendre alors qu’il est né avec l’humanité. Sa voix se laisse capter par les poètes et se répands grâce à eux, sans cesse renouvelée, sans cesse exigeante et de plus en plus tenace à mesure que les pharisiens la dénient.
Ainsi Hölderning, Max Jacob, Thomas Vinau, Guy Goffette et Paul de Roux sont-ils toujours là pour nous indiquer la voie, pour prêter leur voix à la poésie.
J’entends d’ici les réfractaires s’écrier : la poésie est votre dieu. Nullement la poésie est le reflet le plus pur et le plus miroitant de l’humanité face à elle-même, à la nature et à sa propre perplexité devant tout événement qui lui pose l’éternelle question de Montaigne ou de Pascal. Que ferons-nous demain ? Nous lirons les poètes. Car seuls ils se préoccupent aujourd’hui des lendemains et de la nécessité d’en sauvegarder l’approche.
Les poètes sont aussi dissemblables entre eux, bien qu’en chacun la poésie soit incarnée, que les espèces florales distinguées par les naturalistes. Faites ou laissez disparaître la flore ou la faune et c’est l’humanité toute entière qui est menacée, comme la disparition d’une langue menace toutes les autres. C’est banal, mais le répéterons-nous assez ?

Sais-tu qui est venu, sais-tu qui est parti ?
Le jour est si léger à la corne du bois
qu’un papillon posé sur le rempart des ronces
semble s’y assoupir dans l’immobilité.
Ouvre ta main qui ne retient qu’une herbe froissée.
La cabane des solitudes un instant resplendissante
s’est envolée avec ce rien de vent dans les peupliers
et l’heure qui sonne là-bas au clocher invisible.
Il est midi, il faut rentrer.

Le Fugitif, Paul de Roux

C’est un texte que j’ai recopié et j’ai aimé le faire. Jean-Claude Pirotte est mort quelques semaines après l’avoir écrit. C’est à ma connaissance son dernier article. Son titre, « aparté », qui nous met d’emblée dans la confidence, son contenu, les derniers vers du poème qui le conclu, me laissent penser qu’il s’agit de son testament spirituel. C’est une profession de foi en la poésie. La poésie y est présenté comme un « Dieu vivant ». Il en parle amoureusement. La poésie a été sa consolation, elle l’a accompagnée jusqu’au bout de son calvaire. Ce qu’il nous lègue dans ce testament c’est l’espoir. L’espoir qu’elle nous permette de traverser nous aussi l’épreuve qu’est la vie en arborant un sourire tel que celui de l’ange de la cathédrale de Reims.

Trois

J’ai conclu mon premier article par les deux premières strophes du cantique spirituel de Saint Jean de la Croix, que j’appelle affectueusement Jeannot car à ma grande surprise, n’étant pas croyant et ayant de surcroît une certaine aversion pour les religions, ce père de l’église a gagné ma sympathie. Il a pour lui d’abord sa poésie et particulièrement ce couplet 23 du cantique spirituel appelé également Chansons entre l’âme et l’époux, je ne connais pas de vers plus romantiques;

Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi
c’est pourquoi tu m’aimais
et les miens méritaient
d’adorer ce qu’en toi ils voyaient.

Ensuite, c’est un rebelle. Il a été emprisonné et torturé pendant neuf mois avant de s’évader parce qu’il refusait de renier ses convictions. C’est d’ailleurs dans ces conditions qu’il a écrit ses poèmes les plus beaux.

Enfin, il y a dans deux autres de ces textes « ce je ne sais quoi qui s’atteint d’aventure » qui rejoint « Si tu vas où tu ne sais pas, emprunte les chemins que tu ne connais pas ». Pour Saint Jean de la Croix, le bonheur s’atteint dans l’abandon. L’homme pour être heureux doit se perdre, perdre lui-même. Il doit se détacher de lui-même. Il doit partir à « l’aventure » de lui-même, prendre des chemins qui lui sont inconnus. Il doit parvenir à s’affranchir de ses certitudes. C’est ce mouvement qui engendre la création, ce « je ne sais quoi qui s’atteint d’aventure ». La finitude c’est la mort dans la vie.

la saveur d’un bien fini
le plus qu’elle puisse faire
c’est de fatiguer l’appétit
et de gâter le palais

Jeannot, Cantique spirituel

René Char l’a dit d’une autre manière  » Ne t’arrête pas à l’ornière du résultat « .

Le bonheur s’atteint donc dans la création. La dernière phrase du livre de Thomas Vinau, Ici ça va, évoque de manière métaphorique le processus créatif ;

« J’ai laissé la canne sur le bord. J’ai laissé ma veste, mon pull et ma chemise à côté. Je suis entré dans la rivière. Elle était noire et brillante. Tellement glacée qu’elle paraissait brûlante. J’ai pris quelques secondes pour réguler ma respiration. Il faisait jour à présent. Une main solidement agrippée à la berge boueuse, je me suis baissé, jusqu’à ce que ma joue atteigne presque l’eau. J’ai respiré le plus calmement possible, malgré le froid. Puis j’ai glissé l’autre main tout doucement, sous la berge, dans le ventre de la rivière. J’ai tendu mon bras le plus loin possible entre les racines et le limon. Dans l’obscurité aquatique. Avec peur et confiance mêlée. Sans savoir ce que je trouverais. »

Ce geste est celui d’un homme heureux, d’un homme qui recouvre la liberté.

1. Au commencement

Ça fait un moment que j’écris sur des blogs qui ne sont pas les miens pour laisser des faux commentaires, c’est à dire des commentaires qui ne commentent pas les articles du blog. Ce matin par exemple à 6h31 sur le site Thomas Vinau, j’ai laissé ce faux commentaire ;

« 6h31, je ne me donne pas l’autorisation de me lever. Je retourne me coucher. »

Il est ici ; http://etc-iste.blogspot.fr . En me recouchant, je me suis dit que ce commentaire c’était comme un cheveu sur la soupe. C’est comme ça que je me perçois trop souvent, comme un cheveu sur la soupe. J’en ai trouvé un hier de cheveu dans mon assiette, c’est peut-être pour ça que cette expression m’est venue. Ce cheveu dans mon assiette m’a interpellé. J’ai posé mes couverts et entre mes deux doigts je l’ai extrait de la nourriture. Je l’ai ensuite regardé sous toutes les coutures, pincé entre mon pouce et mon index. Que faisait-il là ? À qui appartenait-il ? Un cheveu sur la soupe c’est aussi quelque chose qui vient perturber le cour des choses. J’espère que ce blog sera pour ses lecteurs, à ce titre, un cheveu sur leur soupe, cheveu soyeux et propre à souhait bien entendu…

Je l’ouvre par des remerciements à Stéphane Chabrière ( http://schabrieres.wordpress.com ) et à Thomas Vinau ( lien ci-dessus) qui m’ont accueillis sur leur blog respectif et par cette citation que m’évoque ce que je viens d’écrire ;

« Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience. »

René CHAR sera donc le premier poète cité ici. Ça tombe bien, c’est un de mes préférés. Il y en a d’autres que j’aime beaucoup. Mon dernier gros coup de cœur à été pour Achille CHAVÉE ;

Achille Chavée – Histoire simple (1952)

Maintenant je suis un grand animal blessé
dans la jungle du temps
et je m’avance comme un tigre vers Dieu
en déniant son existence

Nul ne croit à ma démarche
nul ne sait que je m’avance vers un gouffre
qui dépasse la croyance
que je m’avance vers moi-même

Là-bas une partie de poker continue
là-bas une femme enfante d’un monstre miroitant
et moi je m’avance vers moi-même
à la découverte d’une preuve éblouissante
J’ai découvert ce poète et un grand nombre d’autres sur le site Beauty will save the world. Le goût de son créateur rejoint le mien. Il arrive pourtant que j’y trouve des poèmes qui me laissent de glace. Le dernier en date était celui-là ;

http://schabrieres.wordpress.com/2014/07/01/marc-dangelo-le-pretre-philosophal/

Je le trouve alambiqué au possible. D’en parler, ça m’aura au moins permis d’utiliser ce mot « alambiqué » et de réaliser pourquoi il est utilisé dans ce genre de contexte, c’est que les alambiques sont des objets tortueux, compliqués. Tout n’est pas perdu, avec le temps et autre chose (car il ne faut pas simplement que le temps ai passé, c’est une condition certes nécessaire mais pas suffisante) la beauté peut se révéler. Cet « autre chose » demande à être préciser. Qu’est-ce qui nous rends sensible à la beauté ? J’ai l’impression de me trouver devant cette question comme devant une montagne à escalader si haute qu’on en verrait pas le sommet. Un élément de réponse peut-être avec ce très beau poème de Thomas Vinau ;

Thomas Vinau – Little Man (2009)

Nous sommes des êtres minuscules dans des forêts en feu
nous sommes des rêves sur le carreau
nous sommes des danses d’aubes jaunies et nos chemises
trop grandes nous tombent sur les bras
nous sommes des assassins
nous sommes des orphelins
des espoirs d’alcooliques
des lièvres épuisés
des petits renoncements
nous sommes des bêtes blessées
et seules les bêtes blessées connaissent la tendresse

Comme dans celui d’Achille Chavée (Histoire simple) ci-dessus, dont le titre n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Thomas Vinau, il est question d’une comparaison entre l’auteur et un animal blessé. Le thème de la blessure me renvoie à un autre poète que j’affectionne c’est Saint Jean de La Croix, son cantique spirituel commence ainsi ;

Où t’es-tu caché, Ami,
me laissant gémissante ?
Comme le cerf tu as fui,
après m’avoir blessée.
Criant je t’ai suivi, tu étais parti !

C’est l’âme de Saint Jean de la Croix qui est blessée. Elle est blessée par Dieu, par l’amour diraient certains. Elle a de particulier cette blessure de ne pouvoir être soulagée que par ce qui l’a causée, une preuve éblouissante, la tendresse ou Dieu selon que l’on s’appelle Achille Chavée, Thomas VINAU, Juan de Yepes Álvarez (Jean de la Croix en religion). Et la question de départ, qu’est ce qui nous rends sensible à la beauté ? On éprouve la beauté un peu comme on éprouve l’amour, c’est une sensation très agréable. Il y a quelque chose entre les deux, un lien. Quand on cherche du beau, ce qu’on recherche c’est ce sentiment d’être aimé et donc d’aimer, l’un étant tributaire de l’autre. Peut-être la beauté engendre la beauté tout comme l’amour engendre l’amour ? Peut-être la beauté engendre l’amour tout comme l’amour engendre la beauté ?
Je m’y perds. C’est bien ce que je suis venu chercher.
Pour toute la beauté
Pour toute la beauté
jamais je ne me perdrai
sinon pour un je ne sais quoi
qui s’atteint d’aventure

la saveur d’un bien fini
le plus qu’elle puisse faire
c’est de fatiguer l’appétit
et de gâter le palais
aussi pour nulle douceur
jamais je ne me perdrai
sinon pour un ne sais quoi
qui se trouve d’aventure

Saint Jean de la Croix