Quarante-quatre

Je viens de faire un tour sur internet pour débroussailler cette histoire de métaphore. Ça m’aura au moins permis de comprendre que ce que je viens d’écrire est bourré de métaphores. Employer le verbe débroussailler dans ce contexte est « inapproprié » du point de vu descriptif. On débroussaille un terrain, on enlève les broussailles du terrain mais on ne débroussaille pas une histoire. Il y a avec l’utilisation du mot histoire une seconde métaphore, il ne s’agit pas d’une histoire mais d’un questionnement sur la métaphore. Enfin, je descelle une troisième métaphore dans ma phrase initiale quand je dis avoir fait un tour sur internet, je n’ai pas fais un tour sur internet, au sens descriptif, je suis allé cherché des informations sur internet. Pour le reste, j’ai retenu de mes recherches sur la toile que la question de la métaphore est un vaste débat qui occupe activement, aussi bien les linguistes que les philosophes, depuis l’antiquité. J’associe métaphore, image, imaginaire, irréelle, poésie, beauté, Dieu. Les auteurs que je viens de lire en disent bien plus, Queneau par exemple parle de la métaphore comme d’un « double à toute vérité » ce qui est un non-sens, ce qui ce rapproche finalement de la notion d’irréalité. On retrouve également cette dimension de « double à toute vérité » dans la citation de Victor Hugo « La métaphore, c’est-à-dire l’image, est la couleur, de même que l’antithèse est le clair obscur. » La métaphore y est associée à l’idée de beauté avec l’évocation d’une couleur que donne une métaphore. On retrouve cette dimension de la couleur liée à la beauté dans la citation de Joseph Joubert « Que chaque phraze soit pour ainsi dire teinte et légèrement imbibée. »
Est-ce à dire que pour être colorée, belle, une phrase doit être imagée, énoncer une « double vérité », un impossible, pour résumer, être métaphorique ?

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Quarante-trois

« Que chaque phraze soit pour ainsi dire teinte et légèrement imbibée. » C’est de Joseph Joubert. On trouve cette citation sur la page d’accueil du site de Thomas Vinau.

http://etc-iste.blogspot.fr

Les phrases de Thomas sont imbibées d’un nectar délicieux, on les sirote en douceur et profondeur comme les filles du bord de mer. Si vous lisez un de ses romans, surtout, prenez votre temps, rien ne presse, pour ma part j’utilise les modes « Pause » et « Review » très souvent, mais jamais le mode « Forward ». Je m’arrête sur certains passages comme on s’arrête sur un poème pour s’en délecter. D’ailleurs ses romans sont hybrides, ils tiennent du roman et de la poésie tout à la fois. Philippe Chauché en parle très bien sur son blog;

http://chauchecrit.blogspot.fr/2014/08/participe-present.html

C’est beau aussi son commentaire, il va loin également, bien en profondeur. La première phrase qu’il commente est celle-là ;

« La peur et la joie. Pile ou face. On vit toute une vie avec ça. La peur ou la joie. Etre une pièce. On tombe d’un côté ou de l’autre. On choisit, plus ou moins, de quel côté on tombe. La joie est le dos de la peur. Quand l’une s’éloigne, on distingue le sourire sur le visage de l’autre. On est les deux ».

Elle m’a évoqué Raymond Queneau quand il écrit dans son poème « L’explication des métaphores;


Sont-ils dieux ou démons ? Ils emplissent le temps,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
L’émail des yeux brisés, les naseaux écumants,
Et les mains en avant pour saisir un décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
« Mince comme un cheveu, ample comme une aurore »
Et pourquoi ces deux mains hors des trois dimensions ?

Oui, ce sont des démons. L’un descend, l’autre monte.
À chaque nuit son jour, à chaque mont son val,
À chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre,w
À chaque être son Non, à chaque bien son mal,

C’est un poème qui m’interpelle beaucoup en ces temps de réflexion sur l’imaginaire et la métaphore. Initialement j’avais prévu de le commenter mais visiblement, il faut d’abord que je débroussaille encore un peu.

Ça m’a fait penser à Queneau donc, mais aussi à Maitre Eckhart; « Aucun malheur n’est sans bonheur, aucune perte n’est que pure perte. »

Et puis ça m’a fait penser à la philosophie chinoise. La dualité de la peur et la joie renvoie au Yin et au Yang.

Thomas Vinau poursuit;

« Une pièce. Qui vole en l’air. Qui tourne. Qui tombe.
S’il n’y a rien ou personne pour lancer une nouvelle fois. On reste en bas. Le visage couché dans la poussière. L’idéal serait de rouler. Sur la tranche. C’est un idéal. Ou de rester en l’air à voltiger. Éternellement. »

Comme le soleil. Le soleil, « qui dispense l’énergie – la richesse – sans contrepartie. Le soleil donne sans jamais recevoir… »

La Part maudite (1949)
Georges Bataille

Quarante-deux

Les vers naissent comme les étoiles et les roses,
Comme la beauté dont la famille ne veut pas,
Et aux couronnes et aux apothéoses,
Une seule réponse : mais d’où me vient cela?
Nous dormons — et à travers les dalles de pierre,
De l’hôte céleste percent les quatre pétales.
Sache-le, o monde! Le poète découvre dans ses rêves
La formule de la fleur et la loi de l’étoile.

14 août 1918.
MARINA TSVÉTAÉVA

Dans l’article précédent, je disais qu’on ne pouvait pas prouver Dieu. Il est une autre chose que l’on ne peut pas prouver, c’est la beauté. Allez donc prouver que ce poème est beau ! Voilà ce que disait Jean-Claude Pirotte au sujet de la poésie;

« J’ignore comment la définir ou même en distinguer les contours mais je sais qu’elle est là lorsque je la rencontre chez Paul de Roux comme chez Thomas, Dhôtel, Follain ou Jaccottet, aussi diverse que possible, aussi unique également, comme si elle répondait à de mystérieux critères qu’elle est seule à adopter, selon les facultés également mystérieuses, et personnelles, de ses tenants.
Je crois en la poésie comme le convaincu crois en Dieu. »

C’est un extrait de son texte, aparté, que l’on retrouve commenté sur ce site à l’article 4.

II parle de la poésie comme les croyants parlent de Dieu. L’un et l’autre sont mystérieux. L’un et l’autre dépassent l’entendement. Jean Scott Erigène dit de Dieu qu’il transcende l’être. J’ai à plusieurs reprises dans les articles précédents parlé de la transgression en citant Georges Bataille. Transcender et transgresser on pour préfixe « trans » qui signifie en latin « au-delà ». La métaphore elle aussi évoque l’au-delà, « Métaphore » vient du grec metaphora, qui signifie « transport ». Voilà ce qu’en dit Aristote dans « La poétique »;

« La métaphore est le transport à une chose d’un nom qui en désigne une autre, transport ou du genre à l’espèce, ou de l’espèce au genre, ou de l’espèce à l’espèce, ou d’après le rapport d’analogie. »

La métaphore sert à dire ce que les mots « descriptifs » ne parviennent pas à dire. La métaphore cherche à dire l’indicible par le recours à une image faite de mots. La métaphore c’est le recours à l’imaginaire.

J’ai trouvé une belle formule aujourd’hui dans un texte qui commentait le livre au style très métaphorique de Thomas Vinau, « La part des nuages »; Ecrivain du réel pris sous les éclats éblouissants de l’imaginaire,… . C’est de Philippe Chauché.

La métaphore nous transporte dans un au-delà éblouissant, où la raison s’efface, où c’est le rêve qui fait la loi.

http://etc-iste.blogspot.fr/2014/08/la-part-des-nuages-par-philippe-chauche.html

Quarante et un

« Nous ne savons pas ce qu’est Dieu. Dieu lui-même ignore ce qu’il est parce qu’il n’est pas quelque chose. Littéralement Dieu n’est pas, parce qu’il transcende l’être. »

Jean Scott Erigène

Croire suppose que l’on ne sache pas. Croire c’est tenir pour vrai en se passant de preuves. Si l’on ne peut pas prouver Dieu, ça n’est pas à cause de l’insuffisance de la science, c’est que Dieu ne relève pas de la raison. Jean Scott Erigène prétends que le fait que l’on ne puisse prouver Dieu tient à ce que Dieu n’est pas quelque chose, ce qui revient à dire que Dieu est, parce qu’il n’est pas, ce qui est du point de vue de la logique, impossible. Cette phrase de Jean Scott Erigène m’évoque celle de Tertullien;

« Le Fils de Dieu a été crucifié : je n’en rougis pas, parce que c’est à rougir. Le Fils de Dieu est mort : c’est d’emblée croyable, puisque c’est inepte ; enseveli, il a ressuscité : c’est certain, parce que c’est impossible. »

Pour ces deux auteurs croyants, Dieu est impossible.

Quarante

« (…) Ainsi donc c’est en prévention d’être dieu
que moi,
Antonin Artaud
ait été martyrisé pendant les siècles des siècles
et comme étant justement cet homme, et l’homme qui n’avait jamais voulu de dieu,
et que toutes les églises ont toujours persécuté pour lui extirper son athéisme,
et c’est en prévention d’être dieu que moi, Antonin Artaud, petit-bourgeois de Marseille (…) me suis vu frappé d’un coup de couteau dans le dos le 10 juin 1916 à Marseille devant l’église des Réformés,
asphyxié d’envoûtements à mort pendant toute mon existence,
frappé en 1928 à Montmartre d’un second coup de couteau dans le dos,
puis frappé à Dublin d’un coup de barre de fer sur la colonne vertébrale,
agressé sur un navire, avec à l’avant le trou de l’ancre tout ouvert pour y faire passer mon corps,
encamisolé sur ce même navire après agression,
puis interné,
maintenu dix-sept jours en camisole avec les pieds attachés au lit,
tenu pendant trois ans au secret,
empoisonné systématiquement pendant cinq mois,
que j’ai souffert un mois de coma sous le choc du dernier empoisonnement à l’asile Sainte-Anne,
enfin passé pendant deux ans à l’électrochoc à l’asile de Rodez afin d’y perdre la mémoire de mon moi dit supra-naturel,
alors que je n’ai jamais eu deux mois mais un seul, le mien, celui d’un homme qui n’a jamais voulu entendre parler de dieu.
Alors.
Alors ?
C’est en prévention d’être dieu que j’ai été un peu partout persécuté comme un homme à travers toute ma vie,

Ici, (…) ».

Rien ne nous est plus insupportable que le néant, alors on s’invente des amis et des ennemis.

J’aime particulièrement Antonin Artaud et René Guy Cadou, deux poètes très différents dans leurs productions mais qui avaient en commun, comme l’a écrit très justement Antonin Artaud à propos des artistes en général, de chercher à s’extraire des ténèbres par la création artistique; “Nul n’a jamais peint, sculpté, modelé, inventé que pour sortir de l’enfer de la folie”. C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert sur le site « Beauty will save the world » cet émouvant poème, plein de tendresse, de René Guy Cadou en hommage à Antonin Artaud;

Avec tes yeux comme une sonnerie bloquée Antonin
Comme un printemps foutu
Avec tes mains
Tes mains sur les barreaux de l’asile Antonin
Tes mains sur les fils électriques
Sur l’espagnolette sur la poésie partout
Antonin partout
Tes mains sur ton front pressées
Sur tous les corps de jeunes filles
Sur la campagne de Rodez
Antonin la campagne
Tu pêcherais dans la rivière
Avec une arbalète Antonin
Avec toutes les femmes
À même
À même la poésie Antonin
Et pas de camisole
Pas de frontières
Pas de répit surtout

***

René Guy Cadou (1920-1951)

Trente-neuf

« Mais enfin, tout le monde sait très bien ce que représente Dieu pour l’ensemble des hommes qui y croient, et quelle place il occupe dans leurs pensées, et je pense que lorsqu’on supprime le personnage de Dieu à cette place-là, il reste tout de même quelque chose, une place vide. C’est de cette place vide que j’ai voulu parler. […] Au fond c’est à peu près la même chose que ce qui arrive la première fois qu’on prend conscience ce que signifie, de ce qu’implique la mort : tout ce qu’on est se révèle fragile et périssable, ce sur quoi nous basons tous les calculs de notre existence est destiné à se dissoudre dans une espèce de brume inconsistante… Est-ce que… est-ce que ma phrase est finie, ou bien… ? …peut-être que si elle n’est pas finie, ça n’exprime pas si mal ce que j’ai voulu dire. »

Georges Bataille

Dans un article précédent, j’avais évoqué des exemples de modélisations du manque tel que l’espace entre les extrémités d’un arc de cercle pour Sartre, l’écart irréductible entre un polygone et un cercle pour Nicolas de Cues, et, sans en avoir donné la représentation schématique qu’en a fait Lacan, j’avais parlé de ce qu’il appelait l’objet petit a, objet qui est la cause du désir, créateur du manque. Lacan avait utilisé le « a » en référence à l’Agalma de Platon dans le Banquet. Cette référence à Platon, c’est juste pour dire que la question du manque ne date pas d’hier, que les philosophes s’évertuent à vouloir en dire quelque chose depuis au moins l’antiquité. Ce qui me frappe, c’est qu’ils n’en viennent jamais à bout. Chacun y va de son schéma, de son vocabulaire, il semble y avoir autant de représentations de ce qui nous manque que de philosophes. Je crois comprendre cependant que le vocable qui réunit ces multiples représentations du manque est le mot « Dieu ». C’est le mot fourre-tout par excellence, impossible d’en donner une définition à laquelle adhéreraient tous ses utilisateurs. Chacun s’en fait son idée quand bien même d’ailleurs, il prétends ne pas y croire. Il y a même des gens qui pensent que Dieu ignore ce qu’il est et que si il y ignore ce qu’il est, c’est parce qu’il n’est pas;

« Nous ne savons pas ce qu’est Dieu. Dieu lui-même ignore ce qu’il est parce qu’il n’est pas quelque chose. Littéralement Dieu n’est pas, parce qu’il transcende l’être. »

Pseudo-Denys l’Aréopagite

Dieu est, il n’est pas. C’est paradoxal, c’est absurde, c’est impossible, ça dépasse l’entendement, ça transcende la raison, ça me plait. Oui, ça me plait, c’est à dire que je trouve pertinent cet « illogisme ». Je trouve une parenté entre ce « non-sens » que serait Dieu et la place vide, dont parle Georges Bataille, qui subsiste quand on a supprimé le personnage de Dieu. Il poursuit, « C’est de cette place vide que j’ai voulu parler. » Oui, comme les autres philosophes que j’ai cité dans cet article et peut-être d’ailleurs, la philosophie est née de ce besoin de dire quelque chose de ce vide. Ce qui expliquerait pourquoi la philosophie va de paradoxe en paradoxe, à l’image de ce qu’elle cherche à définir. Elle est comme l’espère Georges Bataille à propos de sa phrase, sans fin.

Trente-huit

« Je n’aspire qu’à une chose, dans la mesure où je me donne encore des buts, c’est à me supprimer. Ni maintenant, ni autrefois, je n’ai pris de revolver, ni de poison. Je crois qu’il est plus amusant, il est peut-être plus lâche aussi, il est plus amusant d’essayer de se supprimer avec une gymnastique de l’esprit ou des sensations. Je crois aussi que c’est plus intéressant humainement. L’homme au fond est une histoire assez mal venue, qui a toutes sortes d’inconvénients, il est bien obligé à un certain moment d’apercevoir qu’il y a une part d’échec considérable et qu’il faudrait liquider. Mais s’il se supprime, alors il supprime tout, c’est embêtant. Il y a toujours, je crois, chez l’homme, cette nécessite de se supprimer en se conservant. »

Georges Bataille

Georges Bataille ne dit pas pourquoi c’est embêtant de tout supprimer. Mon idée, c’est qu’en supprimant tout, on supprime aussi la possibilité de se supprimer. Ce que Georges Bataille appelle gymnastique de l’esprit, c’est créer. En supprimant tout, on perds la possibilité de se supprimer, de créer, et c’est embêtant, parce ce que créer est jouissif. Ce que Georges Bataille appelle « des sensations » ça s’apparente à l’érotisme, c’est aussi jouissif. Les « inconvénients » de l’homme, c’est ce qui nous fait souffrir, c’est ce qui nous fait désirer la mort, or, si l’homme ne connaissait pas la souffrance, il n’aurait pas le désir de se supprimer, et puisque c’est ce désir qui l’amène à la création ou à l’érotisme et que la création ou l’érotisme le font jouir, on peut dire que la joie est le pendant de la souffrance. Ce texte de Bataille me rappelle la première phrase de son livre L’Erotisme; « De l’érotisme, il est possible de dire qu’il est l’approbation de la vie jusque dans la mort », on peut en dire de même de la création, elle est l’approbation de la vie jusque dans la mort. Approuver la vie jusque dans la mort, c’est se supprimer en se conservant.