Vingt et un

Fébrilement recherché, le malheur, aux propres yeux de l’homme fébrile, a quelque chose de si voyant, – de si péniblement donné à voir – que toujours ou presque, en sont écartées les chances de cette secrète coïncidence, sans laquelle les amants ne pourraient atteindre, soudain et sûrement, le trouble sentiment de totalité qui les grise.

Georges Bataille, Œuvre complètes, T.VIII, Gallimard, p 498.

J’ai toujours avec moi mon livre de philosophie du lycée. À force de le trimballer, la couverture cartonnée à rendue l’âme. Il y avait inscrit dessus quelque chose comme ça; « La philosophie comme un dialogue entre les textes ». Je ne suis pas sûr du tout qu’il s’agisse de la phrase originale. Le livre en tout cas est conçu de cette manière, pour chaque thème deux points de vue opposés sont exposés sur une double page. Quand on ouvre le livre en entier, on a donc les deux textes sous les yeux, l’un sur la page de droite et l’autre sur celle de gauche. Quand on va de l’un à l’autre, on a en effet l’impression qu’ils dialoguent. Quand on referme le livre ils se retrouvent l’un contre l’autre, comme enlacés, ils ne font plus qu’un, un peu comme les amants dont parle Georges Bataille dans la phrase qui ouvre cet article. C’est par cette phrase que je me suis intéressé à Georges Bataille. Ce qui me plait dans cette phrase c’est ce qu’elle dit mais également son esthétisme, sa poésie. Je la trouve belle, en particulier quand il dit « le trouble sentiment de totalité qui les grise. » Je crois d’ailleurs que si je garde ce livre de philosophie avec moi c’est parce que certes, les idées qui y sont déployées m’intéressent, mais aussi parce je sais que je peux y trouver du beau. Il y a des débats entre tenants de la poésie et de la philosophie pour savoir laquelle des deux disciplines supplante l’autre dans l’expression de la vérité. Je pense que la beauté et la vérité sont liés comme les textes qui s’opposent et se répondent à la fois sur les doubles pages de mon livre de philo. La phrase de Georges Bataille que j’ai mis en préambule en est un bon exemple, elle relève à la fois de la philosophie, du vrai, et de la poésie, du beau. J’ai lu récemment un autre texte que j’ai trouvé à la fois philosophique et poétique, vrai et beau. Il s’agit d’un extrait de « La Philosophie dans le boudoir » du marquis de Sade; «Il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales, dans l’ivresse du plaisir, et ceux du blasphème servent bien l’imagination. Il n’y faut rien épargner ; il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expressions ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible ; car il est très doux de scandaliser : il existe là un petit triomphe pour l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner ». C’est vrai qu’il est très doux de scandaliser. Il est très doux de faire du bien; « Si vous saviez fouiller dans l’ordure, que j’accumule exprès pour mieux vous défier et vous bafouer, vous y trouveriez mon secret, qui est la bonté.». Il est très doux aussi de citer des auteurs qu’on aime. Jean Genet fait parti de mes auteurs préférés, je suis content de le voir venir sur mon blog. D’y inscrire ses mots me le rends presque présent. Il en va de Jean Genet comme d’autres auteurs, je parlais de Georges Bataille à l’instant, quand je les lis ça me fait tellement de bien que me vient l’envie de les serrer dans mes bras et de les embrasser. Certains trouvent peut-être ça absurde, moi-même j’ai eu et j’ai peut-être encore un peu du mépris pour cette sensibilité, mais les choses sont ainsi. Il m’arrive même de pleurer en lisant des livres ou en écrivant d’ailleurs. Je ne sais si il s’agit de larmes de joie ou de tristesse, c’est mêlé. Ce que je sais c’est qu’elles me font du bien. Il n’y a pas de mal à lire et à écrire. Je reprends à mon compte une nouvelle fois, peut-être pour mieux m’en convaincre, ces mots de Marguerite Duras, que je serre dans mes bras et que j’embrasse aussi; « On a le droit de le faire ».

Ps ; Un lecteur et un livre, c’est une solitude qui en rencontre une autre.

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Une réflexion sur “Vingt et un

  1. C’est une grande joie de te lire ami Vincent, et tes attentions à l’un et à l’autre sont le reflet d’une belle âme sensible.
    Comme je te comprends, l’émotion est si difficile à retenir lorsque nous lisons des textes qui tutoient le sublime. Élévation au seuil de l’immanence, enracinement au cœur de l’humain, c’est beau!
    Je me demande si nous n’avions pas le même manuel: le mien avait une couverture bleu-gris et faisait dialoguer aussi les auteurs sur une problématique; le choc des idées est né en partie grâce à ce manuel, et non dans les suivants en tous les cas, à part celui d’Astérix lol: j’ai un souvenir pitoyable de celui du Gourinat qui fut l’un des profs de philo qui n’a jamais produit que de l’ennui dans mon esprit; je me souviens encore de toutes ces heures dans lesquelles s’engouffraient toute la logique et les plans affligeants d’une certaine conception du monde.
    Continue à écrire cher Vincent, égoïstement je te dirais qu’en plus de ce besoin d’écrire qui t’es essentiel, tes lecteurs s’enrichissent dans tes mots et tes pensées:-)

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