Vingt-neuf

Ce que l’Amour a de plus doux…

Ce que l’Amour a de plus doux, ce sont ses violences ;
son abîme insondable est sa forme la plus belle ;
se perdre en lui, c’est atteindre le but ;
être affamé de lui c’est se nourrir et se délecter ;
l’inquiétude d’amour est un état sûr ;
sa blessure la plus grave est un baume souverain ;
languir de lui est notre vigueur ;
c’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir ;
s’il fait souffrir, il donne pure santé ;
s’il se cache, il nous dévoile ses secrets ;
c’est en se refusant qu’il se livre ;
il est sans rime ni raison et c’est sa poésie ;
en nous captivant il nous libère ;
ses coups les plus durs sont ses plus douces consolations ;
s’il nous prend tout, quel bénéfice !
c’est lorsqu’il s’en va qu’il nous est le plus proche ;
son silence le plus profond est son chant le plus haut ;
sa pire colère est sa plus gracieuse récompense ;
sa menace nous rassure
et sa tristesse console de tous les chagrins :
ne rien avoir, c’est sa richesse inépuisable.

C’est une poésie d’Hadewijch d’Anvers. Elle a un prénom impossible.
Son texte est impossible parce qu’il est tout en contradiction. Il parle de l’amour, qui comme le dit un proverbe chinois, est la clef qui ouvre les portes de l’impossible. Je suis désolé si je me répète, si je l’ai déjà dit sur ce blog, mais j’aime les poésies des mystiques. Elles ont comme un parfum de scandale. Ce sont des poésies d’une grande intensité, qui me procurent des sensations fortes. Les sensations fortes, c’est selon Georges Bataille, ce qui nous rends heureux. Explication par Georges Bataille en personne; « L’intensité des sensations est précisément ce qui détruit l’ordre. Et je ne crois pas que cela ait d’autre intérêt. Il est essentiel, pour les hommes d’arriver à détruire, en somme, cette servilité à laquelle ils sont tenus du fait qu’ils ont édifié leur monde, le monde humain, monde auquel je tiens, d’où je tiens la vie, mais qui tout de même porte avec lui une sorte de charge, quelque chose d’infiniment pesant, qui se retrouve dans toutes nos angoisses, et qui doit être levé d’une certaine façon. »
Si je recherche un type de poésie qui me procure un ravissement équivalent, je pense à celles des poètes dits maudits, à celles de Francis Giauque en particulier. Elles déchirent elles aussi, elles déchirent l’ordre. Les poésies de la mystique et poétesse flamande du XIII siècle presentent d’ailleurs de troublantes accointances avec celle du poète Suisse qui s’est suicidé en 1965 à l’âge de 31 ans. Jugez plutôt;

Ah ! de moi-même exilée,
où trouverais-je d’amour
un gage qui me console
et m’aide à porter ma peine ?
Il me fuit quand je le suis,
et je hante son école
sans gagner nulle faveur :
il me trahit au grand jour !

Voilà pour la mystique et maintenant, au tour de Francis Giauque;

amour que je ne peux chanter
toi mon linceul et ma proie d’ombre
mon havre de détresse
mon rivage d’amertume
ma prison
ma nuit
mon soleil dévasté
amour prisonnier
des tentacules de l’angoisse
je deviens fou à essayer
de t’unir à mes jours atroces

On retrouve d’ailleurs chez la poétesse cette façon de interpeller l’amour ;

Je te dirais merci, Amour, si tu le méritais […]
Mais depuis que tu me tiens captive en tes lacets,
Mon bonheur, toujours, par toi fut assombri.

Les mystiques éprouvent des sensations très intenses, des sensations si intenses que seule la poésie peut restituer. L’exemple le plus connu est le cantique des cantiques;


Que tu es belle, que tu es agréable,
O mon amour, au milieu des délices !
Ta taille ressemble au palmier,
Et tes seins à des grappes.
Je me dis: Je monterai sur le palmier,
J’en saisirai les rameaux !
Que tes seins soient comme les grappes de la vigne,
Le parfum de ton souffle comme celui des pommes,
Et ta bouche comme un vin excellent,…
– Qui coule aisément pour mon bien-aimé,
Et glisse sur les lèvres de ceux qui s’endorment !

… que seule la poésie « érotique » peut restituer, devrais-je, peut-être, préciser.

Il est dit que Saint Jean de la Croix a demandé à ce que ce texte lui soit lu au moment de son agonie.
Pour Georges Bataille, chantre de la transgression, ce sont les mystiques, il cite d’ailleurs Saint Jean de la Croix, qui atteignaient le plus haut degré dans l’échelle de l’intensité des sensations ;

« Ce qui me paraît le plus intéressant, dans le sens du bonheur ou du ravissement, se rapproche davantage de ce à quoi l’on songe lorsqu’il s’agit de quelqu’un comme sainte Thérèse ou de saint Jean de la Croix… »

Les mystiques ne fréquentaient pas les bordels, n’étaient pas des consommateurs de stupéfiants, ne pratiquaient pas l’inceste, etc… pourtant, si l’on en croit Georges Bataille, c’est par la transgression que l’on provoque les sensations les plus fortes, celles qui détruisent l’ordre. Les mystiques ont fondés des ordres. Créer un ordre est-il le moyen d’en détruire un autre ? Quel plaisir d’aboutir à un désordre ! Quel plaisir d’aboutir à une question ! Je vais essayer le remettre de l’ordre là-dedans histoire de créer un nouveau désordre.

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