Trente-deux

« Les êtres qui se reproduisent, les êtres reproduits, sont des êtres distincts entre eux, séparés par un abîme, une fascinante discontinuité. Mais, individus mourant isolément dans une aventure inintelligible nous gardons la nostalgie de la continuité perdue. »

Georges Bataille, L’Érotisme.

« un abîme, une fascinantes discontinuité », je retrouve ce fameux, ce fascinant dit Bataille, espace, évoqué avec des vocables différents chez d’autres auteurs tels que Nicolas de Cues, Jean-Paul Sartre ou Jacques Lacan. J’ai lu cette phrase de Bataille hier dans la soirée et j’y ai repensé cet après-midi en croisant un grand-père, main dans la main avec sa petite-fille qui devait avoir une quinzaine d’années. J’étais tellement absorbé par ma pensée que je les ai regardé avec une insistance inhabituelle. Je les en ai senti gênés. Mon regard se portait surtout sur leurs mains liées. Je me disais que la discontinuité entre les êtres dont parle Bataille est de nature psychique mais également de nature physique, ou en tous cas, que le contact physique tendait à réduire la discontinuité psychique. La semaine dernière, à un festival de musique, des spectateurs brandissaient des pancartes sur lesquels étaient inscrits « Câlins gratuits ». Ils se proposaient de serrer dans leurs bras d’autres personnes qui en auraient eu envie. Leur démarche était couronnée de succès, les étreintes se succédaient. Cette relation physique avait aussi pour but de rompre une discontinuité. On atteint l’apogée de l’union des corps dans le rapport sexuel, dont Lacan dit qu’il n’y en a pas. Il dit qu’il n’y a pas de rapport sexuel, je comprends par là qu’il veut signifier que la sexualité ne parvient pas à rompre la discontinuité entre les êtres. « L’amour physique est sans issu » chantait Serge Gainsbourg dans « Je t’aime moi non plus ». La rupture de la discontinuité entraînerait la disparition de l’individu. Le terme extase signifie, « être en dehors de soi-même ». Sur la page de couverture du livre « l’Erotisme » de Georges Bataille figure le visage de Sainte Thérèse d’Avila en extase d’après la statue du Bernin, elle apparaît également sur la page de couverture du séminaire XX de Jacques Lacan qui a pour nom  « Encore ». L’extase fascine, comme la discontinuité entre les êtres fascine, comme la mort fascine. Beaucoup voient dans cette statue la représentation d’un orgasme. Thérèse semble avoir abandonnée son corps. On pense à un orgasme mais on pourrait tout aussi bien voir dans ce corps abandonné, un corps sans vie, un corps mort, ce qui me laisse penser que ce qui permet de retrouver notre continuité, c’est la mort. Peut-être ceux qui veulent se donner la mort « réellement », les suicidaires, désirent cette mort « réelle » faute de ne pas parvenir à une mort « fictive » dans la vie comme semble l’éprouver Thérèse d’Avila. La mort « fictive » est la garantie de la jouissance alors que la mort réelle ne la garantie pas. Nous ne savons pas ce qu’il ce passe dans la mort « réelle », nous n’avons pas de moyen de le savoir. C’est pour ça qu’elle fascine. Le suicidaire fait l’hypothèse qu’il y trouvera la jouissance qu’il ne trouve plus dans la vie sur la base de ses expériences de mort « fictive », mais il ne s’agit que d’une hypothèse. Ça n’est pas sans une grande appréhension que les suicidaires passent à l’acte. C’est une décision qui se prends par défaut. Les mystiques ne recommande pas le suicide même si ils peuvent, je le suppose, comme tout un chacun, en avoir la tentation. Ils ne recommandent pas d’abandonner la vie, ils recommandent de s’abandonner. Ce qui ne veut pas dire se nier, comment pourrait-on abandonner ce que l’on ne possède pas ? Peut-être l’abandon n’est-il possible, au contraire, que dans la pleine mesure de soi.

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