Trente-sept

Rainer Maria Rilke – Pour écrire un seul vers (1910)

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

***

Ce texte est une réponse faite par le poète à un de ses admirateur qui lui demandait comment il fallait s’y prendre pour écrire un poème. Je dirais, avec tout le respect que je dois à Mr Rilke, dont j’apprécie la poésie, et avec le peu d’expérience que j’ai dans le domaine, et patati et patata, que la réponse est à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus compliqué que celle qu’il donne ici. En effet, pour écrire un seul vers, il « suffit » de trouver assez de force pour ne pas se pendre. Ils ont tords les professeurs en poésie de tous poils, ceux qui disent; Il ne faut pas abuser de la rime, il faut évité de commencer avec des poésies sur le thème de l’amour (ce qu’a précisément préconisé Rilke au jeune homme qui lui avait posé cette question), il faut… et patati et patata. Un bon poème est un poème qui satisfait celui qui le compose. J’aime beaucoup ce poème de Jean-Claude Pirotte ;

travaille prends de la peine
fais des vers de mirliton
le travail amuse, le ton
donne du sel à la peine

tu dis qu’il neige écris-le
il neigera doublement
tu dis qu’il vente le vent
s’emparera de la ville

tu n’en as plus pour longtemps
mets de l’ordre dans le temps
c’est l’hiver – or le printemps
te refusera l’asile

Faire des vers, c’est donner du sel à la peine, qu’ils s’agissent de vers dits de « Mirliton » ou pas. J’aime d’ailleurs aussi ce que dit Claude Semal des vers de Mirliton; Le vers de mirliton est un art distingué et subtil, qui permet de passer pour un crétin aux yeux des imbéciles.
L’écriture, la parole, rends présent l’absent. Ici, dans ce poème, Pirotte, donne l’exemple, de la neige et du vent . Mallarmé développait aussi cette idée en prenant pour exemple, une fleur;

« Je dis: une fleur! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calice sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »

La peine, l’envie de se pendre, vient d’un sentiment d’absence qui nous envahit parfois. Alors, si on en a la force, on se donne de la peine, on écrit. On fait comme Rilke, Pirotte, comme Mallarmé, comme Guillevic, avec des vers à la con, on se fait poète, on rends l’absent présent;

Je t’ai cherchée
Dans tous les regards,
Et dans l’absence des regards,
Dans toutes les robes, dans le vent,
Dans toutes les eaux qui se sont gardées,
Dans le frôlement des mains,
Dans les couleurs des couchants,
Dans les mêmes violettes,
Dans les ombres sous les hêtres,
Dans mes moments qui ne servaient à rien,
Dans le temps possédé,
Dans l’horreur d’être là,
Dans l’espoir toujours
Que rien n’est sans toi,
Dans la terre qui monte
Pour le baiser définitif,
Dans un tremblement
Où ce n’est pas vrai que tu n’y es pas.

Guillevic

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