Quarante

« (…) Ainsi donc c’est en prévention d’être dieu
que moi,
Antonin Artaud
ait été martyrisé pendant les siècles des siècles
et comme étant justement cet homme, et l’homme qui n’avait jamais voulu de dieu,
et que toutes les églises ont toujours persécuté pour lui extirper son athéisme,
et c’est en prévention d’être dieu que moi, Antonin Artaud, petit-bourgeois de Marseille (…) me suis vu frappé d’un coup de couteau dans le dos le 10 juin 1916 à Marseille devant l’église des Réformés,
asphyxié d’envoûtements à mort pendant toute mon existence,
frappé en 1928 à Montmartre d’un second coup de couteau dans le dos,
puis frappé à Dublin d’un coup de barre de fer sur la colonne vertébrale,
agressé sur un navire, avec à l’avant le trou de l’ancre tout ouvert pour y faire passer mon corps,
encamisolé sur ce même navire après agression,
puis interné,
maintenu dix-sept jours en camisole avec les pieds attachés au lit,
tenu pendant trois ans au secret,
empoisonné systématiquement pendant cinq mois,
que j’ai souffert un mois de coma sous le choc du dernier empoisonnement à l’asile Sainte-Anne,
enfin passé pendant deux ans à l’électrochoc à l’asile de Rodez afin d’y perdre la mémoire de mon moi dit supra-naturel,
alors que je n’ai jamais eu deux mois mais un seul, le mien, celui d’un homme qui n’a jamais voulu entendre parler de dieu.
Alors.
Alors ?
C’est en prévention d’être dieu que j’ai été un peu partout persécuté comme un homme à travers toute ma vie,

Ici, (…) ».

Rien ne nous est plus insupportable que le néant, alors on s’invente des amis et des ennemis.

J’aime particulièrement Antonin Artaud et René Guy Cadou, deux poètes très différents dans leurs productions mais qui avaient en commun, comme l’a écrit très justement Antonin Artaud à propos des artistes en général, de chercher à s’extraire des ténèbres par la création artistique; “Nul n’a jamais peint, sculpté, modelé, inventé que pour sortir de l’enfer de la folie”. C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert sur le site « Beauty will save the world » cet émouvant poème, plein de tendresse, de René Guy Cadou en hommage à Antonin Artaud;

Avec tes yeux comme une sonnerie bloquée Antonin
Comme un printemps foutu
Avec tes mains
Tes mains sur les barreaux de l’asile Antonin
Tes mains sur les fils électriques
Sur l’espagnolette sur la poésie partout
Antonin partout
Tes mains sur ton front pressées
Sur tous les corps de jeunes filles
Sur la campagne de Rodez
Antonin la campagne
Tu pêcherais dans la rivière
Avec une arbalète Antonin
Avec toutes les femmes
À même
À même la poésie Antonin
Et pas de camisole
Pas de frontières
Pas de répit surtout

***

René Guy Cadou (1920-1951)

Publicités

2 réflexions sur “Quarante

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s