53. Les dingues et les paumés

Par expérience, je sais que le noir ne se dilue pas dans l’alcool, ni dans les autres drogue. Il y trouve, au contraire, un terreau très favorable. Consommer de la drogue, ça n’est pas mordre dans la vie, c’est mordre dans la mort.
Créer, dilue le noir, il fait même plus que de le diluer, il le broie. Il y a de multiples manières de créer, dont;

– Danser en faisant semblant d’avoir une guitare électrique entre les mains
– Faire un dribble avec un ballon de basket
– Écrire ces trois mots; FUCK LA DROGUE

Puissions-nous créer.

52. Avec vous

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et si l’âme n’était que cette noire plume
de corbeau chue sur le pavé

et si l’âme n’était que ce pistil obscène
dardant au milieu d’une corolle crépusculaire

et si l’âme n’était que ce chiffon nuageux
palpitant au-dessus d’une ruche désertée

et si l’âme n’était que cet éclat de galet
clignotant dans la caillasse d’une moraine

dans le grand Rien l’inestimable petit rien

Lambert Schlechter – Et si l’âme… (2014)

***

Pour Jérémy Family

Cinquante

Dans l’ombre des choses humbles

L’odeur de la réglisse, du pierrot gourmand

De la semelle de caoutchouc

De l’essence

De la vie.

Georges PERROS

C’est un poème court, composé de mots simples mais dont le commentaire me semble ardu. Quand je le lis, je fais fonctionner la mémoire de mon odorat. J’essaie de me souvenir de l’odeur des choses qu’il évoque. Ça me fait penser à l’histoire de la madeleine de Proust, celle dont le goût lui fait revivre en pensée un moment de son enfance. Il y a des moments dans une journée où, sans s’en rendre compte vraiment, des images de notre enfance nous reviennent. En épluchant des pommes de terre tout à l’heure, j’ai repensé à la cave de mes grands-parents dans laquelle étaient stockés des monceaux de patates. De la cave, je remonte dans la cuisine par un escalier étroit. Ma grand-mère est assise à la table et épluche sous la lumière crue du néon, des pommes de terre encore terreuses, sur une feuille de journal. Elle relève la tête et me sourit. Elle change d’expression de visage, elle prends un air plus grave, pour me demander si mon oncle est rentré de son travail. Je lui réponds que je le ne crois pas, que je n’ai pas entendu sa voiture. Je vais quand même dans le salon pour vérifier si, par la fenêtre, je l’aperçois garée dans la cour. Elle n’y est pas. J’en informe ma grand-mère qui se dit à elle-même, mais à haute voix, « Arrh, il est encore en retard ! Mais qu’est-ce qu’il fait donc ? ». Je reste à la fenêtre, le front collé contre la vitre froide et je fixe le bout de la rue dans l’attente de le voir éclairé par un faisceau de lumière. Il peut arriver, rarement, que la lumière vienne de la voiture d’un voisin, aussi, je ne dis rien à ma grand-mère quand j’en vois apparaitre, pour la préserver d’une fausse joie. Mais il y a une chose que je reconnais sans me tromper, c’est le ronflement du gros moteur 2 litres 5 diesel de la Peugeot de mon oncle. J’attendrais donc de l’entendre avant d’annoncer le retour de son fils à ma grand-mère. Je crierais « Le voilà ! ». Dans l’ombre des choses humbles, je rajoute le bruit du moteur d’une 504 GLD, le bruit de la vie.

Quarante-neuf

Je ne suis pas à la vie
C’est vous mon unique émoi,
Solitude, poésie,
Vos feux consument la loi,

Je mens, je crains, je renie,
Vieux désordre, cache-moi.

Extrait de « Signe de vie », 1944
Henri THOMAS

C’est une prière qui s’adresse à la poésie. Henry Thomas la confond successivement avec la solitude et un vieux désordre. Il lui demande de le cacher. C’est son arme, c’est l’arme de l’homme contre l’anéantissement, contre cette chose que Van Gogh ne parvient pas à définir mais dont il connaît les effets néfastes,  » On ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, qui mure, qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles barres, quelles grilles, des murs. » Dans ce poème d’Henry Thomas l’arme de la poésie est le feu, « Vos feux consument la loi ». Léo Ferré évoque ce combat dans sa chanson « Des armes » reprise par Noir Désir;

http://m.youtube.com/watch?v=DhXkeBykF1o

Léo Ferré
DES ARMES

Des armes , des chouettes, des brillantes
Des qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu’il faut caresser comme pour le plaisir
L’autre, celui qui fait rêver les communiantes

Des armes bleues comme la terre
Des qu’il faut se garder au chaud au fond de l’âme
Dans les yeux, dans le coeur, dans les bras d’une femme
Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère

Des armes au secret des jours
Sous l’herbe, dans le ciel et puis dans l’écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours

Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d’un vers français brillant comme une larme

La poésie comme une arme, porteuse de violence, c’est comme cela aussi que Georges Bataille l’évoquait dans son livre « La haine de la poésie », qu’il a rebaptisé « L’impossible », il s’en explique dans la préface de son livre réédité avec ce nouveau nom;

« Il y a quinze ans j’ai publié une première fois ce livre. Je lui donnai alors un titre obscur : « La Haine de la poésie ». Il me semblait qu’à la poésie véritable accédait seule la haine. La poésie n’avait de sens puissant que dans la violence de la révolte. Mais la poésie n’atteint cette violence qu’évoquant l’Impossible. À peu près personne ne comprit le sens du premier titre, c’est pourquoi je préfère à la fin parler de L’Impossible. »

— Georges Bataille, L’Impossible (préface)

Je préfère de loin le titre « La haine de la poésie », parce que consumant les lois qui délimitent le possible, parce que poétique.

Quarante-huit

– Henri Thomas ;

J’ai eu une jeunesse interminable, je peux le dire, et toujours je mettais la poésie au dessus du roman, au dessus de n’importe quelle prose, je n’étais pas content tant que je ne sentais pas ce niveau poétique et puis petit à petit je me suis habitué à écrire en prose, je suis descendu dans une espèce de carrière.

– L’interviewer ;

Un oiseau, l’œil du poète
s’en empare promptement,
puis le lâche dans sa tête
ivre, libre, éblouissant,

Hubert Jouin dit que tout Henri Thomas est dans ces quatre vers.

– Henri Thomas ;

En effet, c’est bien possible, j’ai senti le mouvement de l’oiseau et pas seulement de l’oiseau mais de la vie, de la vie, de la vie qui cherche à s’échapper en nous, en nous, qui est en même temps notre prisonnière et notre libération. La poésie m’a donné à des moments favorables une sensation de liberté qui était au dessus de tout, je n’étais plus coupable de rien, je pouvais faire des fantaisies qu’on aurait qualifiées de coupables, elles ne l’étaient plus. Elle était liée, si j’ose le dire, à l’amour. Je ne les séparais pas, c’est pour ça que je pleure en y pensant.

Fin de l’extrait.

Ceci est la retranscription d’une interview d’Henry Thomas.

http://m.youtube.com/watch?v=Dt0Vp0GtWqg

Je m’en étais servi pour commenter un de ses poèmes;

http://schabrieres.wordpress.com/2014/01/17/henri-thomas-poeme-1944/

Je ne me souviens plus comment je suis arrivé à Henry Thomas, ça tombe bien, ça n’a pas d’importance. Je n’ai jamais rien lu de lui sinon certaines poésies et citations que l’on trouve sur internet. J’avais prévu de commenter celle-là ce soir;

« On ne tombe pas dans la solitude, parfois on y monte. »

Et puis je me suis souvenu de ce passage d’une interview de lui alors qu’il avait un certain âge dejà. Dans mon article précédent, je liais la tendresse à la poésie, lui aussi le fait quand il dit « Elle était liée, si j’ose le dire, à l’amour. Je ne les séparais pas, c’est pour ça que je pleure en y pensant. » Les écrivains ont parfois des enfances de merde, c’est le cas par exemple d’Henry Thomas, de Jean-Claude Pirotte et de Georges Bataille. La palme d’or de l’enfance merdique revenant à Georges Bataille. Oui, quand la poésie nous touche, on ressent comme la présence de quelqu’un qui nous aime d’un amour indéfectible et inconditionnel. La poésie révèle cet amour. Henry Thomas précise, « si j’ose le dire ». Que craint-il à le dire ? Pourquoi pleure t’il en le disant ? Je n’ai pas la réponse, simplement il me semble qu’il peut peut-être craindre d’en faire trop, d’exagérer, aux yeux de celui qui le lit. Moi, je le comprends, je ne le trouve pas excessif, je comprends aussi qu’il pleure. Ça n’est pas rien l’amour. On ne vit que pour l’éprouver et quand il nous est enfin révélé alors qu’on l’a ardemment cherché tout au long de son enfance, comme ça a été le cas d’Henry Thomas, il y a de quoi pleurer de joie, même plus de cinquante ans après les faits. Il est touchant Henry Thomas dans cette vidéo. Il ne fait pas le malin, il est tout en humilité. Pas de folie des grandeurs chez lui. D’ailleurs, à un autre moment de l’interview, il se compare même à un nourrisson dans un berceau crasseux;

« Quelques fois je me dis comme c’est rassurant d’avoir écris, c’est la seule chose, enfin c’est le seul berceau dans lequel on peut se remettre, parce que tous les berceaux sont perdus, il n’y en a plus qu’un, si on l’a, c’est un berceau d’écriture, on se recouche dedans, il est tout sale, tout crasseux, tout mélangé mais c’est le berceau de l’écriture. Quelque fois j’ai pensé à ça, je me suis dit, si il m’arrive de mourir, on ne sais jamais, et bien je voudrais me coucher dans mon berceau d’écriture. »

Un berceau qui monte très haut dans la lumière.

http://schabrieres.wordpress.com/2014/01/19/henri-thomas-un-oiseau-1944/

47. Lettre ouverte à Jean-Claude Pirotte

 

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Cher Jean-Claude,

On ne se connaît pas, enfin tu ne me connais pas mais moi je te connais un peu grâce à tes poèmes et à Wikipedia. C’est comme ça déjà que j’ai commencé la dernière lettre ouverte à un poète disparu que j’ai rédigée. Le poète en question était Francis Giauque. Je ne sais si tu l’appréciais mais ça me ferait plaisir si c’était le cas. J’ai découvert récemment qu’Alain Bashung aimait George Bataille, on le voit même tenir « le bleu du ciel » dans les mains dans son clip « résident de la république » à 1’04. Ça m’a fait plaisir, car je les aime tous les deux, d’ailleurs je t´écris en écoutant l’album de Bashung à l’Olympia enregistré en 2008 peu avant qu’il ne meurt lui aussi. Si j’écoute Bashung ce matin c’est que je suis allé sur le blog de Thomas Vinau juste avant de t’écrire et qu’il y a publié un poème dans le lequel il parle d’une porte entrebâillée, ça m’a remis en tête une chanson de Bashung qui s’appelle « Happe », « Par la porte entrebâillée je te vois rêver à des ébats qui me blessent… Peu à peu tout me happe… ». J’espère que je ne t’ennuie pas avec toutes ces apartés. Aparté, c’est le nom que tu as donné à ce que je crois être ton dernier article publié dans la magazine Lire. Je l’ai retranscrit sur mon blog à la page 4 et y ai adjoint un commentaire. C’est un très beau texte, très riche, il me porte. Il me porte comme ce poème qui m’a donné envie de t’écrire ce matin. J’habite tout près d’un endroit qui s’appelle le passage du Goix. C’est une route qui permet d’accéder à l’île de Noirmoutier mais qui n’est accessible qu’à marée basse. Pour éviter que les gens qui se seraient fait surprendre par la marée montante ne se noient, on trouve des refuges tout au long de la route, des sortes de perchoirs à humains, et bien moi, je me fais souvent surprendre par la marée, je ne sais pas ce que je fout mais j’ai failli me noyer plusieurs fois, je ne la vois pas venir, je ne vois rien venir. Si je peux t’écrire évidemment, c’est que je m’en suis toujours sorti. J’ai toujours réussit à me hisser in extremis sur l’un de ces refuges alors que l’eau noire était prête à m’engloutir. C’est une image. Je suis un très bon nageur, j’ai même participé aux championnats de France des vieux il y a quelques années. Ils appellent pas ça « les vieux » dans les fédérations sportives, ils appellent ça les « masters » ils doivent trouver que « vieux » c’est rabaissant. J’en ai rien à foutre d’être vieux ou jeune, ce qui m’importe c’est de trouver un refuge quand je n’arrive plus à maintenir ma bouche hors de l’eau noire, quand je commence à boire des tasses d’eau noire, quand je suffoque. Et bien la poésie est mon refuge. C’est d’ailleurs notre refuge à tous, nous les humains. Je trouve de la poésie dans ce que tu écris. J’ai été à deux doigts de chialer à la lecture de ce poème par exemple. J’avais les frissons. Combien de deuils as-tu traversés pour écrire une chose pareille ? De combien de marées hautes d’eau sombre, visqueuse, puante t’es-tu extirpé ? Combien de fois la nuit a été déchiré par tes cris de désespoir pour que tu en sois arrivé à écrire ce que tu as écris ? Combien de litres de larmes a tu versés pour avoir les yeux lavés comme sur cette photo ? Pour avoir ce regard plein de tendresse ? Tu ne me répondras pas, c’est trop tard pour une réponse. Je n’ai pas osé t’écrire alors que tu étais vivant il y a encore quelques mois et je le regrette. J’aurais aimé pouvoir te dire que tu me fais du bien. Tu n’écrivais pas pour avoir des gens qui te remercient. Ça te faisait sûrement plaisir de savoir que tu étais utile. C’est une sensation délicieuse de ce sentir utile. Dans l’article « aparté » tu parles de Thomas Vinau comme étant une de ces personnes qui prêtent leur voix à la poésie, je partage ton point de vu. Je l’ai découvert avant que je lise ton article grâce à un poème qui s’appelle « Little Man » et qui s’achève ainsi, « Nous sommes des bêtes blessées et seules les bêtes blessées connaissent la tendresse ». Voilà Jean-Claude, je connais la tendresse grâce à ta poésie et je t’en remercie.

Vincent

Jean-Claude Pirotte – Poème (2008)

comment les mots les plus simples
dévoilent soudain la lumière

le saurons-nous jamais
nous n’apprenons à vivre

qu’avec le murmure et l’éclat
des pluies sur les toits à lucarnes

ou le frisson du vent dans l’ombre
comme une source ou comme un baume

et quelle voix surprise à l’aube
nous invite à nous recueillir
dans l’attente des lointains
ouverts sur l’infini des deuils

***

Jean-Claude Pirotte (né en 1939 à Namur, Belgique) – Passage des ombres (2008)

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