53. Les dingues et les paumés

Par expérience, je sais que le noir ne se dilue pas dans l’alcool, ni dans les autres drogue. Il y trouve, au contraire, un terreau très favorable. Consommer de la drogue, ça n’est pas mordre dans la vie, c’est mordre dans la mort.
Créer, dilue le noir, il fait même plus que de le diluer, il le broie. Il y a de multiples manières de créer, dont;

– Danser en faisant semblant d’avoir une guitare électrique entre les mains
– Faire un dribble avec un ballon de basket
– Écrire ces trois mots; FUCK LA DROGUE

Puissions-nous créer.

52. Avec vous

image

et si l’âme n’était que cette noire plume
de corbeau chue sur le pavé

et si l’âme n’était que ce pistil obscène
dardant au milieu d’une corolle crépusculaire

et si l’âme n’était que ce chiffon nuageux
palpitant au-dessus d’une ruche désertée

et si l’âme n’était que cet éclat de galet
clignotant dans la caillasse d’une moraine

dans le grand Rien l’inestimable petit rien

Lambert Schlechter – Et si l’âme… (2014)

***

Pour Jérémy Family

Cinquante

Dans l’ombre des choses humbles

L’odeur de la réglisse, du pierrot gourmand

De la semelle de caoutchouc

De l’essence

De la vie.

Georges PERROS

C’est un poème court, composé de mots simples mais dont le commentaire me semble ardu. Quand je le lis, je fais fonctionner la mémoire de mon odorat. J’essaie de me souvenir de l’odeur des choses qu’il évoque. Ça me fait penser à l’histoire de la madeleine de Proust, celle dont le goût lui fait revivre en pensée un moment de son enfance. Il y a des moments dans une journée où, sans s’en rendre compte vraiment, des images de notre enfance nous reviennent. En épluchant des pommes de terre tout à l’heure, j’ai repensé à la cave de mes grands-parents dans laquelle étaient stockés des monceaux de patates. De la cave, je remonte dans la cuisine par un escalier étroit. Ma grand-mère est assise à la table et épluche sous la lumière crue du néon, des pommes de terre encore terreuses, sur une feuille de journal. Elle relève la tête et me sourit. Elle change d’expression de visage, elle prends un air plus grave, pour me demander si mon oncle est rentré de son travail. Je lui réponds que je le ne crois pas, que je n’ai pas entendu sa voiture. Je vais quand même dans le salon pour vérifier si, par la fenêtre, je l’aperçois garée dans la cour. Elle n’y est pas. J’en informe ma grand-mère qui se dit à elle-même, mais à haute voix, « Arrh, il est encore en retard ! Mais qu’est-ce qu’il fait donc ? ». Je reste à la fenêtre, le front collé contre la vitre froide et je fixe le bout de la rue dans l’attente de le voir éclairé par un faisceau de lumière. Il peut arriver, rarement, que la lumière vienne de la voiture d’un voisin, aussi, je ne dis rien à ma grand-mère quand j’en vois apparaitre, pour la préserver d’une fausse joie. Mais il y a une chose que je reconnais sans me tromper, c’est le ronflement du gros moteur 2 litres 5 diesel de la Peugeot de mon oncle. J’attendrais donc de l’entendre avant d’annoncer le retour de son fils à ma grand-mère. Je crierais « Le voilà ! ». Dans l’ombre des choses humbles, je rajoute le bruit du moteur d’une 504 GLD, le bruit de la vie.

Quarante-neuf

Je ne suis pas à la vie
C’est vous mon unique émoi,
Solitude, poésie,
Vos feux consument la loi,

Je mens, je crains, je renie,
Vieux désordre, cache-moi.

Extrait de « Signe de vie », 1944
Henri THOMAS

C’est une prière qui s’adresse à la poésie. Henry Thomas la confond successivement avec la solitude et un vieux désordre. Il lui demande de le cacher. C’est son arme, c’est l’arme de l’homme contre l’anéantissement, contre cette chose que Van Gogh ne parvient pas à définir mais dont il connaît les effets néfastes,  » On ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, qui mure, qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles barres, quelles grilles, des murs. » Dans ce poème d’Henry Thomas l’arme de la poésie est le feu, « Vos feux consument la loi ». Léo Ferré évoque ce combat dans sa chanson « Des armes » reprise par Noir Désir;

http://m.youtube.com/watch?v=DhXkeBykF1o

Léo Ferré
DES ARMES

Des armes , des chouettes, des brillantes
Des qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu’il faut caresser comme pour le plaisir
L’autre, celui qui fait rêver les communiantes

Des armes bleues comme la terre
Des qu’il faut se garder au chaud au fond de l’âme
Dans les yeux, dans le coeur, dans les bras d’une femme
Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère

Des armes au secret des jours
Sous l’herbe, dans le ciel et puis dans l’écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours

Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d’un vers français brillant comme une larme

La poésie comme une arme, porteuse de violence, c’est comme cela aussi que Georges Bataille l’évoquait dans son livre « La haine de la poésie », qu’il a rebaptisé « L’impossible », il s’en explique dans la préface de son livre réédité avec ce nouveau nom;

« Il y a quinze ans j’ai publié une première fois ce livre. Je lui donnai alors un titre obscur : « La Haine de la poésie ». Il me semblait qu’à la poésie véritable accédait seule la haine. La poésie n’avait de sens puissant que dans la violence de la révolte. Mais la poésie n’atteint cette violence qu’évoquant l’Impossible. À peu près personne ne comprit le sens du premier titre, c’est pourquoi je préfère à la fin parler de L’Impossible. »

— Georges Bataille, L’Impossible (préface)

Je préfère de loin le titre « La haine de la poésie », parce que consumant les lois qui délimitent le possible, parce que poétique.

Quarante-huit

– Henri Thomas ;

J’ai eu une jeunesse interminable, je peux le dire, et toujours je mettais la poésie au dessus du roman, au dessus de n’importe quelle prose, je n’étais pas content tant que je ne sentais pas ce niveau poétique et puis petit à petit je me suis habitué à écrire en prose, je suis descendu dans une espèce de carrière.

– L’interviewer ;

Un oiseau, l’œil du poète
s’en empare promptement,
puis le lâche dans sa tête
ivre, libre, éblouissant,

Hubert Jouin dit que tout Henri Thomas est dans ces quatre vers.

– Henri Thomas ;

En effet, c’est bien possible, j’ai senti le mouvement de l’oiseau et pas seulement de l’oiseau mais de la vie, de la vie, de la vie qui cherche à s’échapper en nous, en nous, qui est en même temps notre prisonnière et notre libération. La poésie m’a donné à des moments favorables une sensation de liberté qui était au dessus de tout, je n’étais plus coupable de rien, je pouvais faire des fantaisies qu’on aurait qualifiées de coupables, elles ne l’étaient plus. Elle était liée, si j’ose le dire, à l’amour. Je ne les séparais pas, c’est pour ça que je pleure en y pensant.

Fin de l’extrait.

Ceci est la retranscription d’une interview d’Henry Thomas.

http://m.youtube.com/watch?v=Dt0Vp0GtWqg

Je m’en étais servi pour commenter un de ses poèmes;

http://schabrieres.wordpress.com/2014/01/17/henri-thomas-poeme-1944/

Je ne me souviens plus comment je suis arrivé à Henry Thomas, ça tombe bien, ça n’a pas d’importance. Je n’ai jamais rien lu de lui sinon certaines poésies et citations que l’on trouve sur internet. J’avais prévu de commenter celle-là ce soir;

« On ne tombe pas dans la solitude, parfois on y monte. »

Et puis je me suis souvenu de ce passage d’une interview de lui alors qu’il avait un certain âge dejà. Dans mon article précédent, je liais la tendresse à la poésie, lui aussi le fait quand il dit « Elle était liée, si j’ose le dire, à l’amour. Je ne les séparais pas, c’est pour ça que je pleure en y pensant. » Les écrivains ont parfois des enfances de merde, c’est le cas par exemple d’Henry Thomas, de Jean-Claude Pirotte et de Georges Bataille. La palme d’or de l’enfance merdique revenant à Georges Bataille. Oui, quand la poésie nous touche, on ressent comme la présence de quelqu’un qui nous aime d’un amour indéfectible et inconditionnel. La poésie révèle cet amour. Henry Thomas précise, « si j’ose le dire ». Que craint-il à le dire ? Pourquoi pleure t’il en le disant ? Je n’ai pas la réponse, simplement il me semble qu’il peut peut-être craindre d’en faire trop, d’exagérer, aux yeux de celui qui le lit. Moi, je le comprends, je ne le trouve pas excessif, je comprends aussi qu’il pleure. Ça n’est pas rien l’amour. On ne vit que pour l’éprouver et quand il nous est enfin révélé alors qu’on l’a ardemment cherché tout au long de son enfance, comme ça a été le cas d’Henry Thomas, il y a de quoi pleurer de joie, même plus de cinquante ans après les faits. Il est touchant Henry Thomas dans cette vidéo. Il ne fait pas le malin, il est tout en humilité. Pas de folie des grandeurs chez lui. D’ailleurs, à un autre moment de l’interview, il se compare même à un nourrisson dans un berceau crasseux;

« Quelques fois je me dis comme c’est rassurant d’avoir écris, c’est la seule chose, enfin c’est le seul berceau dans lequel on peut se remettre, parce que tous les berceaux sont perdus, il n’y en a plus qu’un, si on l’a, c’est un berceau d’écriture, on se recouche dedans, il est tout sale, tout crasseux, tout mélangé mais c’est le berceau de l’écriture. Quelque fois j’ai pensé à ça, je me suis dit, si il m’arrive de mourir, on ne sais jamais, et bien je voudrais me coucher dans mon berceau d’écriture. »

Un berceau qui monte très haut dans la lumière.

http://schabrieres.wordpress.com/2014/01/19/henri-thomas-un-oiseau-1944/

47. Lettre ouverte à Jean-Claude Pirotte

 

images-13

 

Cher Jean-Claude,

On ne se connaît pas, enfin tu ne me connais pas mais moi je te connais un peu grâce à tes poèmes et à Wikipedia. C’est comme ça déjà que j’ai commencé la dernière lettre ouverte à un poète disparu que j’ai rédigée. Le poète en question était Francis Giauque. Je ne sais si tu l’appréciais mais ça me ferait plaisir si c’était le cas. J’ai découvert récemment qu’Alain Bashung aimait George Bataille, on le voit même tenir « le bleu du ciel » dans les mains dans son clip « résident de la république » à 1’04. Ça m’a fait plaisir, car je les aime tous les deux, d’ailleurs je t´écris en écoutant l’album de Bashung à l’Olympia enregistré en 2008 peu avant qu’il ne meurt lui aussi. Si j’écoute Bashung ce matin c’est que je suis allé sur le blog de Thomas Vinau juste avant de t’écrire et qu’il y a publié un poème dans le lequel il parle d’une porte entrebâillée, ça m’a remis en tête une chanson de Bashung qui s’appelle « Happe », « Par la porte entrebâillée je te vois rêver à des ébats qui me blessent… Peu à peu tout me happe… ». J’espère que je ne t’ennuie pas avec toutes ces apartés. Aparté, c’est le nom que tu as donné à ce que je crois être ton dernier article publié dans la magazine Lire. Je l’ai retranscrit sur mon blog à la page 4 et y ai adjoint un commentaire. C’est un très beau texte, très riche, il me porte. Il me porte comme ce poème qui m’a donné envie de t’écrire ce matin. J’habite tout près d’un endroit qui s’appelle le passage du Goix. C’est une route qui permet d’accéder à l’île de Noirmoutier mais qui n’est accessible qu’à marée basse. Pour éviter que les gens qui se seraient fait surprendre par la marée montante ne se noient, on trouve des refuges tout au long de la route, des sortes de perchoirs à humains, et bien moi, je me fais souvent surprendre par la marée, je ne sais pas ce que je fout mais j’ai failli me noyer plusieurs fois, je ne la vois pas venir, je ne vois rien venir. Si je peux t’écrire évidemment, c’est que je m’en suis toujours sorti. J’ai toujours réussit à me hisser in extremis sur l’un de ces refuges alors que l’eau noire était prête à m’engloutir. C’est une image. Je suis un très bon nageur, j’ai même participé aux championnats de France des vieux il y a quelques années. Ils appellent pas ça « les vieux » dans les fédérations sportives, ils appellent ça les « masters » ils doivent trouver que « vieux » c’est rabaissant. J’en ai rien à foutre d’être vieux ou jeune, ce qui m’importe c’est de trouver un refuge quand je n’arrive plus à maintenir ma bouche hors de l’eau noire, quand je commence à boire des tasses d’eau noire, quand je suffoque. Et bien la poésie est mon refuge. C’est d’ailleurs notre refuge à tous, nous les humains. Je trouve de la poésie dans ce que tu écris. J’ai été à deux doigts de chialer à la lecture de ce poème par exemple. J’avais les frissons. Combien de deuils as-tu traversés pour écrire une chose pareille ? De combien de marées hautes d’eau sombre, visqueuse, puante t’es-tu extirpé ? Combien de fois la nuit a été déchiré par tes cris de désespoir pour que tu en sois arrivé à écrire ce que tu as écris ? Combien de litres de larmes a tu versés pour avoir les yeux lavés comme sur cette photo ? Pour avoir ce regard plein de tendresse ? Tu ne me répondras pas, c’est trop tard pour une réponse. Je n’ai pas osé t’écrire alors que tu étais vivant il y a encore quelques mois et je le regrette. J’aurais aimé pouvoir te dire que tu me fais du bien. Tu n’écrivais pas pour avoir des gens qui te remercient. Ça te faisait sûrement plaisir de savoir que tu étais utile. C’est une sensation délicieuse de ce sentir utile. Dans l’article « aparté » tu parles de Thomas Vinau comme étant une de ces personnes qui prêtent leur voix à la poésie, je partage ton point de vu. Je l’ai découvert avant que je lise ton article grâce à un poème qui s’appelle « Little Man » et qui s’achève ainsi, « Nous sommes des bêtes blessées et seules les bêtes blessées connaissent la tendresse ». Voilà Jean-Claude, je connais la tendresse grâce à ta poésie et je t’en remercie.

Vincent

Jean-Claude Pirotte – Poème (2008)

comment les mots les plus simples
dévoilent soudain la lumière

le saurons-nous jamais
nous n’apprenons à vivre

qu’avec le murmure et l’éclat
des pluies sur les toits à lucarnes

ou le frisson du vent dans l’ombre
comme une source ou comme un baume

et quelle voix surprise à l’aube
nous invite à nous recueillir
dans l’attente des lointains
ouverts sur l’infini des deuils

***

Jean-Claude Pirotte (né en 1939 à Namur, Belgique) – Passage des ombres (2008)

images

Quarante-six

« Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre. »

Georges PERROS

J’avais écris un article hier soir et au moment de le publier, fausse manœuvre et pfutt… envolé. L’équipe de France de basket ayant remportée son match contre l’Espagne, j’ai été à moitié consolé. J’avais bossé sur cet article. Il y était question d’une collègue de travail qui m’avait dit avoir mangée une glace fraise-basilic. « UNE TUERIE » avait-elle ajoutée. Je me suis demandé ce qu’une tuerie avait à faire là-dedans. J’ai fait deux hypothèses. J’ai d’abord pensé au plaisir que l’on peut avoir à dire quelque chose de transgressif, un gros mot par exemple, « putain » alors qu’on vient de rater une béchamel. La transgression a un parfum de liberté d’où le plaisir que l’on éprouve à dépasser les bornes. Le marquis de Sade l’avait bien compris lui qui recommandait l’usage du blasphème pour augmenter le plaisir;

« Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert d’insulter son nom ? Mais c’est qu’il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales dans l’ivresse du plaisir, et que ceux du blasphème servent bien l’imagination ; il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expression ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible ; car il est très doux de scandaliser ; il existe là un petit triomphe pour l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner. »
(Marquis de Sade / 1740-1814 / La Philosophie dans le boudoir / 1795)

Mais cette explication n’est pas satisfaisante pour l’emploi de ce mot, une tuerie n’étant pas un mot transgressif. Ma seconde hypothèse est que la tuerie se rapporte à la personne qui prononce ce mot, c’est à dire à la personne qui a passé avec délectation sa langue sur la crème glacée rouge-sang parsemée de petites touches de vert, c’est elle qui est victime de la tuerie, c’est elle qui est tuée. Elle aurait tout aussi bien pu dire, « c’est à tomber » ou pour être encore plus proche de sa métaphore « c’est mortel ». Dans le même registre, Marguerite Duras fait dire à son héroïne amoureuse d’Hiroshima mon amour alors qu’elle s’adresse à son amant, « Tu me tues, tu me fais du bien ». Pour en remettre une couche, populairement on dit de l’orgasme, que c’est la petite mort. La mort évoquant un abandon comme l’extase. Georges Bataille prétends à ce propos que ; « Nul ne saurait nier qu’un élément essentiel de l’excitation est le sentiment de perdre pied, de chavirer.» Ici, il s’agit, certes, de perdre pieds, de chavirer, de mourir, mais de plaisir ! Autrement dit, pour de faux. C’est à dire mourir, en restant vivant. Sainte Thérèse d’Avila qui s’y connaissait en plaisir extrême, en extase, évoque aussi une tuerie pour en parler, une tuerie à son encontre, une tuerie perpétrée par Dieu en personne; « J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens.» C’est donc, encore une fois, d’une tuerie fictive dont il s’agit. Ce texte très érotique rappelle Georges Bataille quand il écrit que l’érotisme « est l’approbation de la vie jusque dans la mort. » ou le marquis de Sade quand il prétends qu' »Il n’est pas de meilleur moyen pour se familiariser avec la mort que de l’associer à une idée libertine ». Ce lien entre le plaisir et la mort, Sainte Thérèse le fait également quand elle dit dans une de ses poésies « Mourir de ne pas mourir ». Le plaisir que l’on éprouve à lécher une glace fraise-basilic ou son conjoint ou encore à lire une belle phrase, c’est ce qui nous donne le goût de vivre et ça a le goût de la mort.

Quarante-cinq

« Ainsi nous ne sommes rien, ni toi ni moi, auprès des paroles brûlantes qui pourraient aller de moi vers toi, imprimées sur un feuillet : car je n’aurai vécu que pour les écrire, et, s’il est vrai qu’elles s’adressent à toi, tu vivras d’avoir eu la force de les entendre. »

L’expérience intérieure de Georges Bataille

Des paroles brûlantes comme celles-là, tirées du même ouvrage;

« Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour. »

Cette dernière phrase pourrait-être issue d’un recueil de texte d’un mystique religieux. Je la verrais bien dans un texte d’Hadewijch d’Anvers qui a écrit ça par exemple;

« Je dirai de moi, que je suis celle
Qui inlassablement gémit et accuse l’Amour »

Je l’ai déjà dis dans un article précédent, j’aime la poésie des mystiques et des poètes maudits. Leurs paroles sont brûlantes. Georges Bataille est des deux. Il semble écrire pour ne pas se pendre et pour ne pas que l’on se pende. A ce propos, il écrit dans « L’expérience intérieure »; « J’écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n’en sortirait plus ». Dans la citation initiale, il s’adresse directement à son lecteur, et qui plus est, en le tutoyant. Ça me fait penser à Francis Giauques cette conscience de communiquer en écrivant, cet altruisme par l’écriture. Francis Giauques, ce poète Suisse qui a confié à son ami Georges Haldas ses poésies pour qu’il fasse en sorte qu’elles soient publiées afin qu’elles puissent aider ceux qui comme lui souffrent psychologiquement. Il a fait ce geste alors qu’il était candidat au suicide. Il a d’ailleurs été brillamment reçu, à 31 ans, avec mention noyade… . J’ai visionné récemment une

vidéo de Queneau qui reprends l’idée que la dimension de l’autre est présente chez l’écrivain, c’est d’ailleurs pour lui, ce qui différencie l’écrivain « amateur » du « professionnel ». Plus précisément, l’écrivain « professionnel » aurait la volonté d’établir une communication avec les autres alors que l’écrivain amateur chercherait à raconter à lui-même ses propres sentiments;

https://m.youtube.com/watch?v=pizKqOHr7Rs

Pour ce qui est du versant mystique de Georges Bataille, tout d’abord, il les lisait, qu’il s’agissent d’Angèle de Foligno, de Saint Jean de la Croix ou de Sainte Thérèse d’Avila, il les cite dans son œuvre et fait référence à eux quand on lui demande ce qu’est le bonheur. Pourtant il n’était pas croyant, il ne l’a été que brièvement mais intensément dans sa jeunesse jusqu’à devenir séminariste avant de se rétracter violemment… Il n’était pas croyant mais la question de Dieu est omniprésente dans ses écrits (comme la question de la mort). Il avait pour projet de faire une œuvre intitulée  » La somme athéologique » en référence à « La somme théologique » de Saint Thomas d’aquin. Il y a d’autres références dans son œuvre, que je découvre à peine, aux écrits religieux. Par exemple dans ce passage de « Mme Edwarda », il transpose une situation qu’il a lu dans un texte d’une mystique, une sainte du XIII s, dans lequel elle rapporte une de ses nombreuses visions ;

« Les deux mains agrippées à la table, je me tournai vers elle. Assise, elle maintenait haute une jambe écartée : pour mieux ouvrir la fente, elle achevait de tirer la peau des deux mains. Ainsi les « guenilles » d’Edwarda me regardaient, velues et roses, pleines de vie comme une pieuvre répugnante. Je balbutiai doucement :
– Pourquoi fais-tu cela ?
– Tu vois, dit-elle, je suis DIEU…
– Je suis fou…
– Mais non, tu dois regarder : regarde !
Sa voix rauque s’adoucit, elle se fit presque enfantine pour me dire avec lassitude, avec le sourire infini de l’abandon : « Comme j’ai joui ! »

Mais elle avait maintenu sa position provocante. Elle ordonna :
– Embrasse !
– Mais…, protestai-je, devant les autres ?
– Bien sûr !
Je tremblais : je la regardais, immobile, elle me souriait si doucement que je tremblais. Enfin, je m’agenouillai, je titubai, et je posai mes lèvres sur la plaie vive. Sa cuisse me caressa mon oreille : il me sembla entendre un bruit de houle, on entend le même bruit en appliquant l’oreille à de grandes coquilles. Dans l’absurdité du bordel et dans la confusion qui m’entourait (il me semble avoir étouffé, j’étais rouge, je suais), je restai suspendu étrangement, comme si Edwarda et moi nous étions perdus dans une nuit de vent devant la mer. “

En effet ce passage est inspiré de passages du livre des visions et des instructions de la bienheureuse Angèle de Folinio ;

Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. (46)

Il m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car j’avais la Passion sous les yeux.

« J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté, l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils spirituels. Jésus les appela, les (166) attira à lui, les embrassa un à un avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur donna à baiser la plaie sacrée de son Coeur. Je sentis quelque chose de l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit dans mon transport.

Bataille donne l’impression d’avoir voulu créer une religion sans Dieu, ou plutôt dans laquelle chaque individu, comme dans le cas de Mme Edwarda, serait Dieu.