Quarante-cinq

« Ainsi nous ne sommes rien, ni toi ni moi, auprès des paroles brûlantes qui pourraient aller de moi vers toi, imprimées sur un feuillet : car je n’aurai vécu que pour les écrire, et, s’il est vrai qu’elles s’adressent à toi, tu vivras d’avoir eu la force de les entendre. »

L’expérience intérieure de Georges Bataille

Des paroles brûlantes comme celles-là, tirées du même ouvrage;

« Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour. »

Cette dernière phrase pourrait-être issue d’un recueil de texte d’un mystique religieux. Je la verrais bien dans un texte d’Hadewijch d’Anvers qui a écrit ça par exemple;

« Je dirai de moi, que je suis celle
Qui inlassablement gémit et accuse l’Amour »

Je l’ai déjà dis dans un article précédent, j’aime la poésie des mystiques et des poètes maudits. Leurs paroles sont brûlantes. Georges Bataille est des deux. Il semble écrire pour ne pas se pendre et pour ne pas que l’on se pende. A ce propos, il écrit dans « L’expérience intérieure »; « J’écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n’en sortirait plus ». Dans la citation initiale, il s’adresse directement à son lecteur, et qui plus est, en le tutoyant. Ça me fait penser à Francis Giauques cette conscience de communiquer en écrivant, cet altruisme par l’écriture. Francis Giauques, ce poète Suisse qui a confié à son ami Georges Haldas ses poésies pour qu’il fasse en sorte qu’elles soient publiées afin qu’elles puissent aider ceux qui comme lui souffrent psychologiquement. Il a fait ce geste alors qu’il était candidat au suicide. Il a d’ailleurs été brillamment reçu, à 31 ans, avec mention noyade… . J’ai visionné récemment une

vidéo de Queneau qui reprends l’idée que la dimension de l’autre est présente chez l’écrivain, c’est d’ailleurs pour lui, ce qui différencie l’écrivain « amateur » du « professionnel ». Plus précisément, l’écrivain « professionnel » aurait la volonté d’établir une communication avec les autres alors que l’écrivain amateur chercherait à raconter à lui-même ses propres sentiments;

https://m.youtube.com/watch?v=pizKqOHr7Rs

Pour ce qui est du versant mystique de Georges Bataille, tout d’abord, il les lisait, qu’il s’agissent d’Angèle de Foligno, de Saint Jean de la Croix ou de Sainte Thérèse d’Avila, il les cite dans son œuvre et fait référence à eux quand on lui demande ce qu’est le bonheur. Pourtant il n’était pas croyant, il ne l’a été que brièvement mais intensément dans sa jeunesse jusqu’à devenir séminariste avant de se rétracter violemment… Il n’était pas croyant mais la question de Dieu est omniprésente dans ses écrits (comme la question de la mort). Il avait pour projet de faire une œuvre intitulée  » La somme athéologique » en référence à « La somme théologique » de Saint Thomas d’aquin. Il y a d’autres références dans son œuvre, que je découvre à peine, aux écrits religieux. Par exemple dans ce passage de « Mme Edwarda », il transpose une situation qu’il a lu dans un texte d’une mystique, une sainte du XIII s, dans lequel elle rapporte une de ses nombreuses visions ;

« Les deux mains agrippées à la table, je me tournai vers elle. Assise, elle maintenait haute une jambe écartée : pour mieux ouvrir la fente, elle achevait de tirer la peau des deux mains. Ainsi les « guenilles » d’Edwarda me regardaient, velues et roses, pleines de vie comme une pieuvre répugnante. Je balbutiai doucement :
– Pourquoi fais-tu cela ?
– Tu vois, dit-elle, je suis DIEU…
– Je suis fou…
– Mais non, tu dois regarder : regarde !
Sa voix rauque s’adoucit, elle se fit presque enfantine pour me dire avec lassitude, avec le sourire infini de l’abandon : « Comme j’ai joui ! »

Mais elle avait maintenu sa position provocante. Elle ordonna :
– Embrasse !
– Mais…, protestai-je, devant les autres ?
– Bien sûr !
Je tremblais : je la regardais, immobile, elle me souriait si doucement que je tremblais. Enfin, je m’agenouillai, je titubai, et je posai mes lèvres sur la plaie vive. Sa cuisse me caressa mon oreille : il me sembla entendre un bruit de houle, on entend le même bruit en appliquant l’oreille à de grandes coquilles. Dans l’absurdité du bordel et dans la confusion qui m’entourait (il me semble avoir étouffé, j’étais rouge, je suais), je restai suspendu étrangement, comme si Edwarda et moi nous étions perdus dans une nuit de vent devant la mer. “

En effet ce passage est inspiré de passages du livre des visions et des instructions de la bienheureuse Angèle de Folinio ;

Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. (46)

Il m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car j’avais la Passion sous les yeux.

« J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté, l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils spirituels. Jésus les appela, les (166) attira à lui, les embrassa un à un avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur donna à baiser la plaie sacrée de son Coeur. Je sentis quelque chose de l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit dans mon transport.

Bataille donne l’impression d’avoir voulu créer une religion sans Dieu, ou plutôt dans laquelle chaque individu, comme dans le cas de Mme Edwarda, serait Dieu.

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