Quarante-six

« Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre. »

Georges PERROS

J’avais écris un article hier soir et au moment de le publier, fausse manœuvre et pfutt… envolé. L’équipe de France de basket ayant remportée son match contre l’Espagne, j’ai été à moitié consolé. J’avais bossé sur cet article. Il y était question d’une collègue de travail qui m’avait dit avoir mangée une glace fraise-basilic. « UNE TUERIE » avait-elle ajoutée. Je me suis demandé ce qu’une tuerie avait à faire là-dedans. J’ai fait deux hypothèses. J’ai d’abord pensé au plaisir que l’on peut avoir à dire quelque chose de transgressif, un gros mot par exemple, « putain » alors qu’on vient de rater une béchamel. La transgression a un parfum de liberté d’où le plaisir que l’on éprouve à dépasser les bornes. Le marquis de Sade l’avait bien compris lui qui recommandait l’usage du blasphème pour augmenter le plaisir;

« Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert d’insulter son nom ? Mais c’est qu’il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales dans l’ivresse du plaisir, et que ceux du blasphème servent bien l’imagination ; il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expression ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible ; car il est très doux de scandaliser ; il existe là un petit triomphe pour l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner. »
(Marquis de Sade / 1740-1814 / La Philosophie dans le boudoir / 1795)

Mais cette explication n’est pas satisfaisante pour l’emploi de ce mot, une tuerie n’étant pas un mot transgressif. Ma seconde hypothèse est que la tuerie se rapporte à la personne qui prononce ce mot, c’est à dire à la personne qui a passé avec délectation sa langue sur la crème glacée rouge-sang parsemée de petites touches de vert, c’est elle qui est victime de la tuerie, c’est elle qui est tuée. Elle aurait tout aussi bien pu dire, « c’est à tomber » ou pour être encore plus proche de sa métaphore « c’est mortel ». Dans le même registre, Marguerite Duras fait dire à son héroïne amoureuse d’Hiroshima mon amour alors qu’elle s’adresse à son amant, « Tu me tues, tu me fais du bien ». Pour en remettre une couche, populairement on dit de l’orgasme, que c’est la petite mort. La mort évoquant un abandon comme l’extase. Georges Bataille prétends à ce propos que ; « Nul ne saurait nier qu’un élément essentiel de l’excitation est le sentiment de perdre pied, de chavirer.» Ici, il s’agit, certes, de perdre pieds, de chavirer, de mourir, mais de plaisir ! Autrement dit, pour de faux. C’est à dire mourir, en restant vivant. Sainte Thérèse d’Avila qui s’y connaissait en plaisir extrême, en extase, évoque aussi une tuerie pour en parler, une tuerie à son encontre, une tuerie perpétrée par Dieu en personne; « J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens.» C’est donc, encore une fois, d’une tuerie fictive dont il s’agit. Ce texte très érotique rappelle Georges Bataille quand il écrit que l’érotisme « est l’approbation de la vie jusque dans la mort. » ou le marquis de Sade quand il prétends qu' »Il n’est pas de meilleur moyen pour se familiariser avec la mort que de l’associer à une idée libertine ». Ce lien entre le plaisir et la mort, Sainte Thérèse le fait également quand elle dit dans une de ses poésies « Mourir de ne pas mourir ». Le plaisir que l’on éprouve à lécher une glace fraise-basilic ou son conjoint ou encore à lire une belle phrase, c’est ce qui nous donne le goût de vivre et ça a le goût de la mort.

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