47. Lettre ouverte à Jean-Claude Pirotte

 

images-13

 

Cher Jean-Claude,

On ne se connaît pas, enfin tu ne me connais pas mais moi je te connais un peu grâce à tes poèmes et à Wikipedia. C’est comme ça déjà que j’ai commencé la dernière lettre ouverte à un poète disparu que j’ai rédigée. Le poète en question était Francis Giauque. Je ne sais si tu l’appréciais mais ça me ferait plaisir si c’était le cas. J’ai découvert récemment qu’Alain Bashung aimait George Bataille, on le voit même tenir « le bleu du ciel » dans les mains dans son clip « résident de la république » à 1’04. Ça m’a fait plaisir, car je les aime tous les deux, d’ailleurs je t´écris en écoutant l’album de Bashung à l’Olympia enregistré en 2008 peu avant qu’il ne meurt lui aussi. Si j’écoute Bashung ce matin c’est que je suis allé sur le blog de Thomas Vinau juste avant de t’écrire et qu’il y a publié un poème dans le lequel il parle d’une porte entrebâillée, ça m’a remis en tête une chanson de Bashung qui s’appelle « Happe », « Par la porte entrebâillée je te vois rêver à des ébats qui me blessent… Peu à peu tout me happe… ». J’espère que je ne t’ennuie pas avec toutes ces apartés. Aparté, c’est le nom que tu as donné à ce que je crois être ton dernier article publié dans la magazine Lire. Je l’ai retranscrit sur mon blog à la page 4 et y ai adjoint un commentaire. C’est un très beau texte, très riche, il me porte. Il me porte comme ce poème qui m’a donné envie de t’écrire ce matin. J’habite tout près d’un endroit qui s’appelle le passage du Goix. C’est une route qui permet d’accéder à l’île de Noirmoutier mais qui n’est accessible qu’à marée basse. Pour éviter que les gens qui se seraient fait surprendre par la marée montante ne se noient, on trouve des refuges tout au long de la route, des sortes de perchoirs à humains, et bien moi, je me fais souvent surprendre par la marée, je ne sais pas ce que je fout mais j’ai failli me noyer plusieurs fois, je ne la vois pas venir, je ne vois rien venir. Si je peux t’écrire évidemment, c’est que je m’en suis toujours sorti. J’ai toujours réussit à me hisser in extremis sur l’un de ces refuges alors que l’eau noire était prête à m’engloutir. C’est une image. Je suis un très bon nageur, j’ai même participé aux championnats de France des vieux il y a quelques années. Ils appellent pas ça « les vieux » dans les fédérations sportives, ils appellent ça les « masters » ils doivent trouver que « vieux » c’est rabaissant. J’en ai rien à foutre d’être vieux ou jeune, ce qui m’importe c’est de trouver un refuge quand je n’arrive plus à maintenir ma bouche hors de l’eau noire, quand je commence à boire des tasses d’eau noire, quand je suffoque. Et bien la poésie est mon refuge. C’est d’ailleurs notre refuge à tous, nous les humains. Je trouve de la poésie dans ce que tu écris. J’ai été à deux doigts de chialer à la lecture de ce poème par exemple. J’avais les frissons. Combien de deuils as-tu traversés pour écrire une chose pareille ? De combien de marées hautes d’eau sombre, visqueuse, puante t’es-tu extirpé ? Combien de fois la nuit a été déchiré par tes cris de désespoir pour que tu en sois arrivé à écrire ce que tu as écris ? Combien de litres de larmes a tu versés pour avoir les yeux lavés comme sur cette photo ? Pour avoir ce regard plein de tendresse ? Tu ne me répondras pas, c’est trop tard pour une réponse. Je n’ai pas osé t’écrire alors que tu étais vivant il y a encore quelques mois et je le regrette. J’aurais aimé pouvoir te dire que tu me fais du bien. Tu n’écrivais pas pour avoir des gens qui te remercient. Ça te faisait sûrement plaisir de savoir que tu étais utile. C’est une sensation délicieuse de ce sentir utile. Dans l’article « aparté » tu parles de Thomas Vinau comme étant une de ces personnes qui prêtent leur voix à la poésie, je partage ton point de vu. Je l’ai découvert avant que je lise ton article grâce à un poème qui s’appelle « Little Man » et qui s’achève ainsi, « Nous sommes des bêtes blessées et seules les bêtes blessées connaissent la tendresse ». Voilà Jean-Claude, je connais la tendresse grâce à ta poésie et je t’en remercie.

Vincent

Jean-Claude Pirotte – Poème (2008)

comment les mots les plus simples
dévoilent soudain la lumière

le saurons-nous jamais
nous n’apprenons à vivre

qu’avec le murmure et l’éclat
des pluies sur les toits à lucarnes

ou le frisson du vent dans l’ombre
comme une source ou comme un baume

et quelle voix surprise à l’aube
nous invite à nous recueillir
dans l’attente des lointains
ouverts sur l’infini des deuils

***

Jean-Claude Pirotte (né en 1939 à Namur, Belgique) – Passage des ombres (2008)

images

Une réflexion sur “47. Lettre ouverte à Jean-Claude Pirotte

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s