76. La liberté 10

L'Extase de saint François Le caravage
L’Extase de saint François
Le caravage

Suite de l’émission d’Apostrophe consacrée à la liberté, en présence du marquis de Sade et de Sainte Thérèse d’Avila.

BP – Pour ma part, je ne parlerais pas d’érotisme, il ne faut pas prendre ça au pied de la lettre, c’est imagé, comme l’est le cantique des cantiques.

(Le marquis, encore tout énervé par le récit de Sainte Thérèse d’Avila, intervient avant même que Thérèse puisse s’expliquer)

S – Et bien, je ne sais pas ce qu’il vous faut Mr Pivot ! C’est à se demander si vous n’êtes pas sourd ? (Il forme un pavillon avec ses mains autour de sa bouche pour amplifier le son de sa voix); ELLE A DIT QUE « LE CORPS Y A SA PART ».

BP – Je reconnais, dans votre manière de m’interrompre, votre tempérament bouillonnant, mais force est de constater que votre intervention est pertinente. (En se tournant vers la sainte)
Ça n’est pas très catholique de jouir de la chair !?

T – « Le seigneur veut parfois, comme je l’ai dit, que le corps jouisse aussi, puisqu’il se montre maintenant soumis à la volonté de l’âme. »

75. La liberté 9

Extase de Sainte Thérèse d'Avila. Détail.
Extase de Sainte Thérèse d’Avila. Détail.

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Je suppose que c’est dans la septième demeure que l’on… Heu… comme vous le disiez à l’instant, Mme D’Avila, jouit de Dieu ?

T – Oui, c’est bien cela, c’est dans la quatrième demeure que nous connaissons, « une faveur surnaturelle », mais c’est dans la septième, que j’appelle aussi, « la chambre nuptiale du roi », que ce fait, à proprement parler, l’union avec notre seigneur. À cet instant, « ce n’est plus nous qui vivons, mais c’est le Christ qui vit en nous ».

S – Tout est dit, il ne reste plus qu’à savoir par quel orifice, il t’a pénétré…

BP – S’il vous plait, Mr de marquis, un peu de respect quand même !

T – Ne vous inquiétez pas Mr Pivot, j’ai été très jeune, familiarisée avec ce sujet, j’étais à peine adolescente quand j’ai risqué de déshonorer ma famille avec un cousin éloigné, j’aurai pu tomber enceinte, et ça n’aurait pas été par « enchantement » ou par l’opération du saint esprit, cette fois… Il n’aurait plus manqué que ça, déjà que nous étions inquiétés par l’inquisition parce que mon grand-père était un juif converti…

S – « Que diable leur fissent-ils que cet homme fût juif ou turc et qu’ils ne le laissassent en paix ? »

T – Cette remarque est tout à ton honneur, Donatien, c’est celle d’un homme qui défends la liberté de culte, mais permets moi de répondre à ta question, qui a d’avantage trait à la liberté de cul…qu’à la liberté de culte. (Donatien sourit alors que Bernard Pivot reste impassible, imaginant par avance la sanction que va lui infliger le CSA pour ce nouveau dérapage verbal) À savoir, par quel orifice Jésus m’a pénétré ? (Bernard Pivot est atterré, il se prend la tête entre les mains) Et bien, au risque de te décevoir, Donatien, par aucun des orifices auxquels tu as eu recours pour pénétrer qui que ce soi, homme, femme ou animal. Pour ainsi dire, Jésus Christ, notre seigneur, a créé lui-même l’orifice par lequel il s’est introduit en moi.

S – Mais, tu ne me déçois pas Thérèse, bien au contraire, je trépigne d’impatience, la suite !

T – Et bien voilà comment ça c’est passé dès la première fois que je suis rentré dans la chambre nuptiale du roi, « J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens. »

S – De tous les vices que j’ai inventés aucun n’est à la hauteur de celui-là ! C’est d’un érotisme torride ton affaire avec Jésus ! Nom de Dieu, tu as pris ton pied comme c’est pas permis ! J’en ai, en effet, du mal à te croire.

T – Il ne tient qu’à toi de prendre la voie de ton château intérieur et de connaître la même volupté.

S – Et bien, à ton tour de me croire, si il m’arrive de m’unir à Dieu de la sorte, je ne manquerai pas de l’insulter parce qu’« un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande; il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoûtante chimère.»

74. La liberté 8

 Les Espagnols construisent des châteaux dans l'air. Caricature britannique (1740)

Les Espagnols construisent des châteaux dans l’air. Caricature britannique (1740)

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72, 73.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Partagez-vous ce point de vue, Sainte Thérèse d’Avila ?

T – Aucunement, je le répète, je l’ai écrit dans mon ouvrage, « Le château intérieur », la liberté, c’est la capacité de Dieu à élargir notre âme.

S – Dieu n’est que le fruit de ton imagination, un château en Espagne, en quelque sorte, et Dieu sait si tu t’y connais, en château en Espagne, toi qui en viens tout droit, d’Espagne !

(Les trois protagonistes de l’émission rient en cœur de la plaisanterie du marquis.)

T – Ah ! Que tu es drôle Donatien… Enfin… Parfois…

(La sainte femme jette alors un regard empli d’une gravité insondable vers son interlocuteur, qui, à son tour, s’assombrit brutalement, un froid glacial envahit le studio)

BP – Ne revenons pas là-dessus, pour l’instant, tout du moins. Madame d’Avila, qu’avez-vous à répondre à cela ? Dieu est un personnage qui sort tout droit de votre imagination ?

T – Non, c’est au contraire avec « les forces de l’entendement et de la volonté que nous progressons vers Dieu, l’imagination qui échappe à notre contrôle peut troubler le recueillement et nous plonger dans la mélancolie. »

S – (Avec le ton du vainqueur) Mais, en nous expliquant ce qu’était la théologie négative, il y a une minute, à peine, tu as soutenu que Dieu dépassait l’entendement !

T – Quel plaisir Donatien de te savoir attentif à mes paroles ! Oui, j’ai dit cela, mais je ne viens pas de dire le contraire ! Je viens de dire que nous PROGRESSONS vers Dieu avec les forces de l’entendement !

S – ( Sade prends un ton moqueur) C’est ça, Thérèse, c’est ça… Nous progressons… Nous progressons… et puis tout d’un coup, ( il claque des doigts) comme ça, comme par enchantement, Hop !, plus d’entendement, fini l’entendement, parti…

(Il fait mine de se lever en faisant, en même temps, un signe de la main, comme pour dire au-revoir, comme si lui-même allait partir)

T – C’est exactement ça Donatien, à la seule différence que ce que tu appelles « l’enchantement », j’appelle cela « la grâce ».

S – (En reprenant sa place) Et ta « grâce », (Le ton devient narquois) elle tombe du ciel, je suppose…

T – En quelque sorte, oui. C’est Dieu qui intervient, ça ce produit au niveau de la quatrième demeure. En ce lieu, « il n’y a ni imagination, ni mémoire, ni entendement qui puisse faire obstacle au bien dont on y jouit ».

S – La quatrième demeure ? (Malicieux) Mais t’en as construit combien, des châteaux en Espagne ?

T – (Elle sourit à nouveau de la blague du Marquis) Un seul, mais à l’intérieur, il y a sept demeures que l’on franchit au fur est à mesure de notre cheminement vers Dieu.

73. La liberté 7

Adam Miller  Je ne connais pas le titre, alors j'en ai imaginé un; La théologie négative, kesako ?
Adam Miller
Je ne connais pas le titre, alors j’en ai imaginé un; La théologie négative, kesako ?

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

S – Le mythe du mitard, alors !

(Bernard Pivot esquisse un sourire de politesse. Sainte Thérèse, elle, avance sur sa chaise et lève l’index de la main droite pour réclamer la parole, l’animateur l’apperçoit et s’empresse de la lui donner.)

BP – Mais je vous en prie, Mme d’Avila.

T – Je voudrais revenir sur ce que viens de dire Donatien à propos de « ces choses très singulières que nous ne devinerons jamais. »,…

BP – Je n’en attendais pas moins de vous.

T – Cela appelle, en effet, un commentaire de la part de la croyante que je suis. Jean serait peut-être plus apte que moi pour aborder cette question, mais je vais essayer d’en dire quand même quelque chose. Cette formule m’évoque la représentation que fait la théologie apophatique de Dieu.

(Bernard Pivot l’interrompt)

BP – Pardon, vous pouvez répéter, la théologie… ?

T – A, PO, PHA, TIQUE !

(Bernard Pivot prend un air dubitatif)

T – La théologie négative alors, si vous préférez.

(Bernard Pivot, qui est parfaitement ignorant de la chose, lui fait un geste du menton et de la main pour l’encourager à poursuivre, ce que fait immédiatement la Sainte, toute impatiente de pouvoir expliquer pourquoi cette citation du divin marquis évoque, pour elle, le divin tout court.)

T – Cette théologie s’oppose à la théologie positive en ce qu’elle n’attribue à Dieu aucune qualité. Selon elle, on ne peut dire ce qu’est Dieu. Pour citer un grand vulgarisateur de cette forme de théologie, Maître Eckart, « Dieu n’est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur de tous. Qui qualifierait Dieu de bon serait aussi injuste que s’il qualifiait le soleil de noir ». On ne peut parler de Dieu que par ce qu’il n’est pas, parce que Dieu dépasse notre capacité d’entendement, on ne peut le saisir par l’intelligence, d’où le rapprochement que je fais avec « ces choses très singulières que nous ne devinerons jamais. » Me suis-je fais comprendre ?

S – Je ne saurais le dire, mais ce que je peux te dire, c’est que vous avez beaucoup d’imagination, toi et tes collègues religieux, tenants de la théologie antipathique…

(Le marquis de Sade ponctue sa phrase par un large sourire, repris aussitôt par ses deux interlocuteurs, soulagés de ne pas le voir s’emporter à nouveau)

BP – Vous, vous ne manquez pas d’imagination non plus, Mr le marquis, preuve en est que dans votre livre phare, Les 600 journées… Euh pardon, je me perds avec tous ces chiffres ! Dans votre livre, Les « 120 journées de Sodome, vous dénombrez pas moins de 600 perversions !

S – « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination, » Mr Pivot.

BP – Voici la preuve que vous faites autre chose que de blasphémer, « Dieu soit loué » si je puis dire ! Pourriez-vous nous éclairer sur cet aphorisme, s’il vous plait ?

S – « L’imagination est l’aiguillon des plaisirs ; dans ceux de cette espèce, elle règle tout, elle est le mobile de tout ; or, n’est-ce pas par elle que l’on jouit ? N’est-ce pas d’elle que viennent les voluptés les plus piquantes ? (Mais) l’imagination ne nous sert que quand notre esprit est absolument dégagé de préjugés : un seul suffit à la refroidir. Cette capricieuse portion de notre esprit est le libertinage que rien ne peut contenir ; son plus grand triomphe, ses délices les plus éminents consistent à briser tous les freins qu’on lui oppose ; elle est ennemie de la règle, idolâtre du désordre. »

BP – Voilà qui nous ramène de plein pied à notre sujet initial, la liberté. À vous entendre, Mr le marquis, l’imagination est pourvoyeuse de jouissance car pourvoyeuse de liberté.

72. Liberté 6

Une mite s'effondre
Une mite s’effondre

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Hum… Êtes-vous si libre que vous le prétendez Mr le marquis ?

S – « l’esprit le plus libre qui ait encore jamais existé », ça n’est pas moi qui le dit, mais Guillaume Apolinaire, vous semblez cependant en douter…

BP – C’est que vous avez dit de vous-même, il y a quelques instants à peine, que vous étiez « athée jusqu’au fanatisme ». L’idée que l’on puisse être libre et fanatique en même temps me semble contradictoire. On n’a la liberté d’être fanatique, certes, mais un fanatique est prisonnier de ses certitudes, il ne parvient pas à s’en libérer, il n’est pas libre. Vous répondez bien, je trouve, à la définition que donne Winston Churchill du fanatique, « Un fanatique est quelqu’un qui ne veut pas changer d’avis et qui ne veut pas changer de sujet. »

S – C’est une remarque intéressante, Mr Pivot. Il est vrai que mon œuvre littéraire est fortement empreinte d’athéisme. On peu penser, en effet, si on les survole, que je n’ai pas fais grand chose d’autre finalement, dans mes écris, que de m’évertuer à attaquer Dieu, que de blasphémer, que de m’obstiner à prouver son inexistence, que d’associer obscurantisme et assujetissement à la croyance religieuse, mais si on s’y attarde, si on y regarde de plus près, on y trouvera des passages qui prouvent que ma pensée n’était pas centrée uniquement sur ce thème et qui plus est, pas si radicale que ça…

BP – Je vous en pris Mr le Marquis, précisez, tout cela est fort intéressant !

S – Et bien, par exemple, pour ce qui est du radicalisme, dans mon livre « Les crimes de l’amour », j’ai écrit ceci; « Élaguons, mais n’anéantissons pas tout, parce qu’il y a dans la nature des choses très singulières et que nous ne devinerons jamais. »

BP – Effectivement, c’est confondant ! J’ai du mal à penser que c’est vous qui avez écrit ça, un mythe s’effondre !

71. La liberté 5

Saint  jean de la Croix, marquis de Sade, même combat ?
Saint jean de la Croix, marquis de Sade, même combat ?

À la suite des articles 64, 68, 69, 70.

Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

(Le marquis se rassoit dans un silence de cathédrale. Il sort un mouchoir de sa poche et s’essuie le front. Alors que Bernard Pivot reste silencieux, visiblement interloqué par ce qu’il vient de voir et d’entendre, Thérèse d’Avila prend la parole)

T – Donatien, je t’ai écouté avec beaucoup d’intérêt, tu as des convictions et tu les défends, mais cela ne t’oblige en aucune sorte à monter sur tes grands chevaux et à m’incendier ainsi. Par trois fois tu t’es dressé devant moi, cherchant à m’intimider en pointant ton doigt dans ma direction, en vociférant. Mais qu’ai-je donc fait pour mériter ton courroux ? Quel est mon tord Donatien ? T’ai-je demandé de te convertir à ma pensée ? Ai-je contesté une seule seconde le fait que je sois impure ? T’ai-je enjoins de te taire ?

(Sade reste silencieux)

BP – Monsieur le marquis, c’est à vous de vous exprimer, après ce que vous venez de nous dire, vous devriez ne pas vous en plaindre !

(Sade un peu penot)

S – Effectivement, je ne peux rien te reprocher de tout cela. Je suis « impérieux, colère, emporté, extrême en tout.. ». Je te demande de bien vouloir m’excuser.

T – J’accepte tes excuses Donatien, elles me vont droit au cœur. Ce que tu as vécu, mon ami, celui dont j’ai fait mon confesseur, Saint Jean de la Croix, l’a vécu au sein même de son église, il a lui aussi été enfermé, persécuté, calomnié pour s’être exprimé, et comme toi, il n’a jamais renoncé à ses convictions. À t’entendre, tu chéris la liberté plus que toi-même, tu es près à mourir pour elle, tu lui es dévoué comme Jean était dévoué à Dieu.

70. La liberté 4

Degas. Scène de guerre au moyen-âge
Degas, Scène de guerre au Moyen-Âge.

À la suite des articles 64, 68, 69.

Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

S – Je comprends, en effet, ce que tu veux dire, Thérèse, mais il n’y a pas de grand roi ou de seigneur qui tienne, je suis un insoumis. Personne, tu m’entends ?, (Sade se fait menaçant, il se lève à son tour et pointe du doigt la religieuse en élevant le ton de sa voix), personne, PERSONNE ne me dictera ce que j’ai à faire et encore moins à penser. Le château dont tu parles, je l’incendie, je le détruis par le feu, avec ton roi au milieu, et la lumière de ce feu illumine la nuit que sont mes jours. Et encore, crois-moi, cette entreprise de destruction n’est qu’un petit écart, « combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le Soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde ? Ce serait des crimes cela… »

(Long silence, Bernard Pivot et Thérèse d’Avila restent arrêtés devant l’énervement soudain du marquis, qui finit par se rassoir. Il poursuit plus calmement)

S – « le crime est une volupté comme une autre » et vous le savez bien Thérèse…

T – Comment cela ?

S – Ne vous ai-je pas entendu souhaiter détruire, il y a quelques instants ?

T – Encore une fois, vous ne m’avez pas compris, je souhaite au contraire faire croître mon âme pour embrasser Dieu.

S – Je ne vous parle pas de ça, de votre délire mystique, je parle de votre souhait de détruire le paradis et l’enfer.

T – Je me suis emportée.

S – Vous avez laissé parlé votre cœur plutôt ! Votre désir de destruction, c’est notre désir à tous. Ce que nous appelons l’inhumanité, c’est précisément l’humanité. J’ai été emprisonné pour avoir « un dérèglement d’imagination sur les mœurs qui de la vie n’a eu son pareil », parce que je suis « athée jusqu’au fanatisme » mais mon crime fondamental, celui qui a fait que j’ai passé 30 années de ma vie derrière des barreaux, celui qui fait que 200 ans après ma mort, alors que mon oeuvre littéraire est traduite dans le monde entier, publiée dans les éditions les plus prestigieuses, je suis, pour la plupart de vos contemporains, un malade mental, ce crime donc, c’est d’avoir soutenu que nous trouvons notre jouissance dans le crime, tous, ( Il pointe de nouveau du doigt la sainte), sans exceptions, et ce, jusqu’à ce qui est considéré comme le crime le plus grave, le meurtre. « Quand l’homme se livre à l’homicide, c’est une impulsion naturelle qui le pousse, l’homme qui détruit son semblable est à la nature comme ce que lui sont la peste et la famine. » Qui plus est, « De tout temps, l’homme à trouvé du plaisir à verser le sang de ses semblables, et, pour se contenter, tantôt il a déguisé cette passion sous le voile de la justice, tantôt sous celui de la religion. Mais le fond, mais le but était, il n’en faut pas douter, l’étonnant plaisir qu’il y rencontrait.»
Voilà donc mon crime principal, celui pour lequel l’enferment m’a paru le plus insupportable, le plus injuste. J’ai passé la plupart de ma vie en prison parce que j’ai exprimé ce que personne, ou presque, n’était prêt à entendre, « le crime est une volupté comme une autre ». En dépit des menaces et des peines que l’on m’a infligées, jamais, (il se dresse de nouveau, et pointe du doigt pour la troisième fois, la sainte), jamais, au grand JAMAIS, je n’ai renoncé et ne renoncerai à m’exprimer, plutôt crever.