59. Un bond d’amour

Le bon d’amour d’André LAUDE.

– Est-ce qu’il y a une gloire terrestre pour le poète ?

André LAUDE :
– Non, pas du tout, surtout pas pour les enfants de Rimbaud, Lautréamont, Blaise Cendrars et autres, le poète n’est pas ici-bas d’ailleurs pour atteindre une gloire terrestre, il est là pour mener un obscur combat dont il ignore la finalité, si il y en a une, il est là pour attester que ça ne va pas et que ça ne va pas seulement dans l’ordre social, j’ai toujours pensé que le poète est concerné par l’ordre social, il est aussi un citoyen, un individu mais il est là aussi pour mettre en cause quelque chose qui est bien plus difficile à expliciter, c’est la situation humaine quoi, la place entre les étoiles, la terre, les astres, les énigmes de la vie, de la mort de la haine, de l’amour.

(…)

La singularité même du fait poétique et de l’action poétique, de l’acte poétique, du processus qui nous mène à écrire ce qu’on appelle étrangement la poésie, la poésie, « faire » en grec, la première écriture, on en vient d’ailleurs à séparer la poésie du reste comme si la poésie était au sommet de la montagne, parce que le poète serait un démiurge, serait quelque chose entre Zaratoustra et Zeus, bon je veux bien, je met la poésie au sommet, mais l’écriture poétique entraînant les problèmes les plus graves, on peut écrire des livres sans avoir d’angoisses, sans se torturer la tête sur le sens de la vie et autre, on peut écrire de gentils petits romans… pas un authentique poète, il se heurte à quelque chose qu’au mieux il appèlera la quête de l’absolu, il se heurte à des fantômes, donc va plutôt vers une destruction qu’autre chose, donc ça ne peut pas être rapproché de l’exercice honnête d’un métier,… C’est un acte fondamental, où il va de la vie et de la mort, c’est un acte dans lequel le poète s’immerge, je dirais même que ce qui compte le plus c’est pas le poème pour le poète, c’est l’acte même qui l’amène à l’écriture du poème.

A la fin de l’interview, André LAUDE se décrit comme étant au bout du rouleau. Il meurt le 24 juin 1995, cette video, elle, a été tournée le 20 janvier de la même année. Il précise;

Un poète au bout du rouleau, ça veut dire un poète dans la merde, un poète pas bien dans sa peau, etc… tout en gardant une certaine joie si possible, même si on a très mal au ventre…

Les définitions de la poésie sont si nombreuses qu’on peut se demander si il n’y en a pas autant qu’il y a de poètes. J’en ai trouvé une dans cette poésie d’André LAUDE que je trouve très juste;

si j’écris c’est pour que ma voix vous parvienne
voix de chaux et sang voix d’ailes et de fureurs
goutte de soleil ou d’ombre dans laquelle palpitent nos sentiments

si j’écris c’est pour que ma voix vous arrache
au grabat des solitaires, aux cauchemars des murs
aux durs travaux des mains nageant dans la lumière jaune du désespoir

si j’écris c’est pour que ma voix où roulent souvent des torrents de blessures
s’enracine dans vos paumes vivantes, couvre les poitrines d’une fraîcheur de jardin
balaie dans les villes les fantômes sans progéniture

si j’écris c’est pour que ma voix d’un bond d’amour
atteigne les visages détruits par la longue peine le sel de la fatigue
c’est pour mieux frapper l’ennemi qui a plusieurs noms.

(André Laude, Comme une blessure rapprochée du soleil, La pensée sauvage, 1979)

La poésie : un bon d’amour.

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