102. Âme anéantie

Hier, j’ai publié une lettre ouverte à Marguerite Porete, cette mystique chrétienne du moyen-âge, brûlée vivante en place publique après avoir été emprisonnée un an et demi, pour avoir écrit un livre dont le titre est; Le Miroir des âmes simples anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour. Ce matin, rien dans les commentaires, rien dans la boîte mail, elle ne m’a pas répondu. Je m’y attendais. Elle est morte et les morts ne communiquent plus. C’est ce qui nous manque le plus. Quand ils sont partis c’est pour toujours, mais ça n’est pas ça le problème principal, on peut partir et se parler au téléphone, s’écrire, s’envoyer des signaux de fumée… Si on s’adresse pourtant encore à eux c’est en croyant qu’ils nous entendent et parfois même, qu’ils sont en capacité de nous répondre. Pourquoi le croire ? Pourquoi leur écrire, pourquoi ces mots qu’on leur adresse en silence dans le creux de la nuit ou en plein jour devant leur tombe ? Parce que, âme anéantie, nous demeurons en vouloir et désir d’amour.

Photo; Boltanski, Leçon des ténèbres.

101. Lettre ouverte à Marguerite Porete

« Et le lundi ensuivant, fu arsé (fut brûlée), au lieu devant dit (In communi platea Gravi), une béguine clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit trespassée et transcendée l’escripture devine, et ès articles de la foy avoit erré; et du sacrement de l’autel avoit dit paroles contraires et préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit esté condampnée. »
Extrait d’un journal qui fait référence à l’assassinat de Marguerite Porete, le 1er juin 1310.

Chère Marguerite,

Quel beau prénom tu-as ! On ne se connaît pas, tu es morte depuis sept cent quatre ans et à l’époque, je n’étais même pas né. J’ai entendu parlé de toi, pour la première fois, il y a quelques mois à peine. Je sais que tu étais une béguine et que tu as été brûlée vive avec le livre qui t’a valu cette condamnation, place de l’Hôtel de Ville à Paris. La prochaine fois que j’y passerai, j’y déposerai une marguerite. Quelle bande de cons ! Excuse-moi l’expression, mais comment qualifier autrement ceux qui t’ont fait périr par les flammes parce que tu avais écris un livre qui n’était pas à leur goût ? C’était des hommes de Dieu, comme ils disent, « des maistres expers de théologie ». Il faut se méfier des experts en écritures divines comme du virus Ebola. Il y a parmi les religieux de tous bords, un paquet de frustrés de la vie qui prétextent de la volonté divine pour assouvir leur haine. Je discutais avec une amie du mariage pour les homosexuels, elle me disait qu’elle ne faisait pas de distinction entre l’amour qu’il y avait entre homosexuels et hétérosexuels, mais qu’elle ne pouvait admettre une telle union parce que la bible s’y oppose. Je ne sais pas si il y a écrit dans ce bouquin un truc du genre, « Moi, Dieu, je déclare l’union maritale entre deux personnes du même sexe illégitime », je n’irai pas vérifier, il y a en tout cas des « maistres expers de théologie » qui l’attestent, mais ce que je sais, c’est que j’imagine l’intérieur de la tête de mon amie comme une prison dont les pages de la bible sont les barreaux.

À Marguerite Porete et quelques autres

Au large,

Nous avons appelé notre cage l’espace,
Et ses barreaux déjà ne nous contiennent plus.
***

C’est d’Aragon, je veux être de ces autres, à côté d’Aragon et à tes côtés.

Je t’embrasse Marguerite, avec une infinie tendresse, embrasse, s’il te plait, de la même manière, pour moi, deux autres Marguerite, Marguerite Duras et ma grand-tante, Marguerite Authemayou.

Vincent

100. Y a d’la joie !

Nos trois fils sont partis pour défendre la France
Ils ont durant cinq ans le combat soutenu.
Si nous vivons encor c’est grâce à leur vaillance
Dieu soit béni ! Nos fils sont chez nous revenus.

Les combats ont pris fin. Fauchés par la bataille,
Des milliers de héros, sublimes inconnus,
Par les champs oubliés, dorment sans funérailles.
Dieu soit béni ! Nos fils sont chez nous revenus.

La moitié de la ville a brûlé. La mitraille
A brisé nos meubles en cent fragments menus.
Partis nos matelas, nous couchons sur la paille.
Dieu soit béni ! Nos fils sont chez nous revenus.

Pour manger à peu près en ces temps de famine,
S’use le capital avec les revenus.
Point de pain, point de vin, ni sucre ni farine.
Dieu soit béni ! Nos fils sont chez nous revenus.

Nos yeux vont s’éteignant, notre cerveau vacille,
Nous demeurons encor ici bas retenus
Par un fil qui devient chaque jour plus fragile.
Dieu soit béni ! Nos fils sont chez nous revenus.

Et quand, destin commun, lorsque de déguerpir,
Notre rôle accompli, les temps seront venus,
Notre âme en s’exhalant dira dans un soupir :
« Dieu soit béni ! Nos fils sont chez nous revenus. »

(Docteur Henri Lescoeur, 1919)

Ça n’est pas la Mathilde de Jacques Brel qui est revenue mais les fils d’Henri Lescoeur. Je mets ces deux textes en parallèle parce qu’ils expriment tous les deux, avec simplicité et force, l’émotion que provoque chez eux un retour inespéré, tellement inespéré qu’ils ont besoin de se le répéter pour y croire, le grand Jacques sort largement vainqueur du duel avec seize répétitions contre six pour Henri. Bien plus qu’un témoignage sur la première guerre mondiale, ce poème d’Henri Lescoeur exprime magnifiquement l’amour d’un père pour ses enfants.

Pour en savoir prusse sur cet homme et surtout sur l’un de ses fils, Léon, qui était du combat contre les « Prussien » et qui a réalisé le dessin d’entête de cet article, rendez vous sur « Bleu de prusse », le blog d’Anne Le Maître, une autre artiste aux multiples facettes.

http://alm-bleudeprusse.blogspot.fr/2014/11/carnet-de-guerre-fin.html

À Prusse.

PS; Le lien vers « Mathilde » de Jacques Brel est là. Je ne suis pas las de me le repasser;

https://m.youtube.com/watch?v=uFGsoJlizD0

99. Staying alive

Commentaire du message de Marie (article 98);

D’abord, je dois dire que j’ai eu un grand plaisir à te lire, au moins autant que j’ai à t’écrire, je n’ai pas été surpris, j’ai lu peu de messages de toi, mais j’ai remarqué que ton écriture était joviale, pleine de subtilités tout en oubliant d’être précieuse. Ensuite, ce que tu amènes là, m’offre un nouvel angle de réflexion pour essayé de répondre à la sempiternelle question qui ne cesse de nous animer, Kant et moi… « Qu’est-ce que l’homme ? » Cette question est comme un gâteau, une forêt noire, qui m’affame au fur et à mesure que je m’en délecte. Cette question qui fait que nous sommes là, à nous parler, à débattre, à nous ébattre. Cette question qui nous lie, nous, les Hommes. Je vais prendre le temps de mûrir tout ça, de rouvrir le dictionnaire à « ascèse », à « transcendance » et à tous les mots, inconnus de moi, auxquels leur définition me renverront, je vais approfondir la question de la folie divine, en me replongeant dans Phèdre de Platon, j’irais lire tout ce qu’internet m’offrira au sujet de Marguerite Porette, femme de lettre mystique brûlée pour hérésie au moyen-âge. Je vais prendre le temps de visionner « La femme des sables », prix spécial du jury au festival de Cannes 1964, je vais prendre le temps d’écrire ce que tout cela va m’évoquer. Je vais prendre le temps de rester en vie et je vais recommencer.

Amitiés

PS; Attention, surtout ne pas confondre une forêt noire avec du pain noir ! Dans le pain noir, point de cerises au kirsch, de crème fouettée à tous les étages, de copeaux de chocolat noir (surtout pas au lait, le chocolat !), mais des lames de rasoir, des nœuds coulants, des fenêtres ouvertes sur le vide, des ponts avec où sans eau sombre en dessous, des stupéfiants, et que sais-je encore… des locomotives qui arrivent à toute allure, des avalanches de sables…, enfin, toutes sortes de choses qui peuvent être malgré tout utiles quand on renonce à dépasser les Born… to be alive, quand on décide de ne plus prendre le temps de staying alive.

Au plaisir de te lire.

98. « Dépasser les Born… to be alive. »

Platon et Aristote discutant. Détail d'un bas-relief de della Robbia (xve siècle, Florence, Italie).
Platon et Aristote discutant. Détail d’un bas-relief de della Robbia (xve siècle, Florence, Italie).

Réponse de Marie à ma lettre ouverte (article 97);

“Les extases charnelle et mystique m’apparaissent également fugaces. Quant à « l’état de folie », n’est-il pas davantage propice à l’exaltation qu’à l’extase?

Finalement importe-t-elle la réponse à ta quête du ravissement? Elle allie sans doute ubiquité et protéiformité.
« Le tout étant de rester animé » comme tu dis si justement (anima en latin = âme).
Un roman, La Femme des sables de Abé Kôbô (adapté au cinéma), a autrefois influencé mon questionnement.

J’y ai entrevu une vérité possible que les ans n’ont fait qu’affermir.
En substance, un homme cloîtré auprès d’une femme (bon, tu me diras, il y a pire…) et dans un environnement hostile, finit par exercer volontairement cette existence subie à l’origine. Il trouve le salut dans l’accomplissement de gestes ordinaires, quelle que soit leur inefficience à terme. Chaque jour, la même lutte – impérieuse et vaine – contre l’invasion du sable.
Faudrait-il donc envisager la répétition de tâches ordinaires, ingrates, comme une ascèse qu’il convient d’habiter en en prenant pleinement conscience?
Une vocation du quotidien s’épanouissant dans un ordre (dont tu rappelles l’importance pour les mystiques) qui me paraît le fondement de notre rapport à la transcendance, de même que le dénuement et le renoncement me semblent le ferment de l’extase (non la « folie »).
Je dirais de l’extase et de l’ordre qu’ils seraient l’un à l’autre comme le feu l’est au foyer: le premier flambe et se dévore, le second demeure.

PS: Tout à fait d’accord à propos de dépasser les Born… to be alive.”

97. Lettre ouverte à Marie

 Platon et Aristote discutant. Détail d'un bas-relief de della Robbia (xve siècle, Florence, Italie).

Platon et Aristote discutant. Détail d’un bas-relief de della Robbia (xve siècle, Florence, Italie).

« Oh mon fils, vous à qui j’adresse c’est écrit que vous m’avez commandé d’écrire, garder pour vous seul certaines choses où vous verrez que je dépasse les bornes. Car il n’y a pas de raisons qui suffisent à m’empêcher de sortir de moi-même quand le seigneur lui-même me sort de moi; vraiment je me demande si c’est bien moi qui parle depuis que j’ai communié ce matin. Ce que je vois me paraît un songe… Je vous en supplie, Monsieur, soyons tous des fous pour l’amour de celui qui s’est laissé nommer ainsi pour nous… Pour moi vous êtes un père aussi bien qu’un fils, puisque vous êtes mon confesseur et que je vous ai confié mon âme. » (Vie, 16)
Sainte Thérèse d’Avila à son confesseur.

Je te salue Marie,

Je t’écris en réponse à ta question qui était de savoir comment je me suis intéressé à Roland Barthes. Ma lecture de cet auteur, sous forme d’extraits cueillis sur internet de « Fragments d’un discours amoureux », est très récente. Cela doit remonter à l’année passée, à tout casser. Tu parlais dans un de tes messages de la sensibilité de Saint Jean de la Croix, je pense que c’est ça qui m’attire chez les mystiques, leur sensibilité, que je retrouve aussi chez certains écrivains « laïcs » comme Roland Barthes ou Marguerite Duras, Marguerite Duras à qui je dois quelques moments magiques, en particulier grâce à son livre, « Le ravissement de Lol V Stein ». Le ravissement, je réalise, à l’instant même, en allant chercher la signification de ce mot dans le dictionnaire, qu’il désigne en langage mystique, « l’état d’une âme transportée hors d’elle-même par l’extase ». Le ravissement, c’est exactement la question qui m’anime aujourd’hui, qui m’animait hier et qui m’animera, je l’espère demain, le tout étant de rester animé. Peut-on être animé par autre chose que par une question ? Pas par une réponse en tout cas. Je prends un peu de liberté par rapport à ta question pour t’expliquer mon tourment actuel. Il se trouve que je cale un peu dans mes recherches toutes intellectuelles et que j’ai remarqué qu’il n’y a rien de tel pour avancer dans ce domaine que de s’ouvrir à quelqu’un de ses interrogations. J’espère ne pas t’ennuyer. Voilà, il y a quelques temps, je me suis intéressé à Georges Bataille qui lie le ravissement, ça n’est pas le terme qu’il emploie, il parle d’érotisme, mais peu importe, et la transgression. La transgression dont parle Georges Bataille est avant tout celle des interdits qui organisent la communauté, en particulier le meurtre et la sexualité, je résume, sa pensée est beaucoup plus riche. Je suis sorti de ces lectures assez convaincu du fait que nous jouissons dans un dépassement, lorsque nous franchissons une frontière. Mais ce que je ne comprends pas, là où ça coince, c’est que les mystiques connaissent le ravissement alors qu’ils aiment l’ordre, comme me l’a fait remarquer « Changedethon » à l’article 17. Les mystiques s’imposent un ordre, souvent très rigoureux, qu’ils s’évertuent à respecter. J’étais donc à l’arrêt dans mes réflexions quand j’ai découvert cette correspondance de Sainte Thérèse d’Avila à son confesseur. Elle y dit transgresser, « je dépasse les bornes » et surtout elle nous encourage à faire de même, « Soyons tous des fous… », elle prétends même que c’est « le seigneur lui-même » qui provoque ce débordement, « Car il n’y a pas de raisons qui suffisent à m’empêcher de sortir de moi-même quand le seigneur lui-même me sort de moi ». Je ne pense pas qu’elle ai fumé un cierge… Finalement, ce à quoi elle invite, par cet appel à la folie, c’est ce à quoi Georges Bataille invite aussi « Je le répèterai sur tous les tons : le monde n’est habitable qu’à la condition que rien n’y soit respecté. ». La comparaison s’arrête là car il semble que pour atteindre cette folie salutaire (Platon parle aussi de « bonne » folie, de folie d’origine divine, dans Phèdre), il faille pour Sainte Thérèse se soumettre à l’ascèse alors que Georges Bataille recommande tout le contraire. Dans une interview dans laquelle un journaliste demande à Georges Bataille ce qui rend l’homme le plus heureux, il a cette réponse étonnante, il expose d’abord sans surprise sa conception du bonheur, « les sensations les plus intenses », puis il conclue, «… Ce qui me paraît le plus intéressant, dans le sens du bonheur ou du ravissement, se rapproche davantage de ce à quoi l’on songe lorsqu’il s’agit de quelqu’un comme Sainte Thérèse ou de Saint Jean de la Croix… ».* Il était, lui aussi, convaincu que les mystiques atteignaient l’extase et pourtant, il n’a pas choisi leur chemin, à moins de considérer que la vie d’écrivain qu’il a eu, s’apparente, en partie, à une vie monastique, c’est à dire à une vie où l’on est face à soi-même, à une vie où la méditation a une place importante, à une vie où l’on dépasse des bornes, qui ne sont pas les bornes qui encadrent nos comportements sociaux mais des bornes intellectuelles, nos certitudes. Oserais-je dire, des bornes spirituelles ? Je reviens à Platon qui, dans Phèdre encore, fait ce lien entre la dialectique et l’amour, la dialectique permettant de progresser, de dépasser les bornes, spirituellement, et progresser spirituellement signifie, pour Platon, que l’on s’approche de l’amour. Je remarque aussi que Sainte Thérèse d’Avila et bien d’autres mystiques ont eu, eux aussi, une vie d’écrivain. Ma méditation s’arrête là, avec l’impression très agréable d’avoir dépassé, en t’écrivant, une borne, reste à savoir si je me suis approché de l’amour.

Je te resalue Marie. ( Désolé, c’est trop amusant…)

Amitiés

Vincent

*C’est ici, à 3 mn du début ;

https://m.youtube.com/watch?v=vczlJsuvrDI

96. Raison de vivre

” Le langage est une peau: je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. L’émoi vient d’un double contact : d’une part, toute une activité de discours vient relever discrètement, indirectement, un signifié unique, qui est « je te désire », et le libère, l’alimente, le ramifie, le fait exploser (le langage jouit de se toucher lui-même) ; d’autre part, j’enroule l’autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j’entretiens ce frôlage, je me dépense à faire durer le commentaire duquel je soumets la relation.”

Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes
“L’entretien “

Si je devais donner une seule raison pour justifier de l’intérêt de faire ce blog, je dirais que ce sont les rencontres qu’il provoque. Rencontrer, c’est ma raison de vivre.