86. Lettre au Dr Freud

Cher Sigmund,

C’est la première fois que j’écris à un médecin, philosophe, psychanalyste… mort. La dernière fois que je me suis adressé à un mort, c’était à un enfant d’amis à moi, un jeune homme d’une vingtaine d’années, c’était à son enterrement. Comme la lettre que je t’envoie est une lettre ouverte, il se peut que sa famille, ses amis, la lisent, permet-moi de profiter de cette occasion pour les embrasser. Tu n’aurais pas été insensible au sort de ce jeune homme, et à ses proches, toi qui était un médecin de l’âme, si je puis dire. Je t’écris parce que je me suis un peu moqué de toi. J’ai trouvé une photo sur internet où tu prenais la pose et je l’ai commentée sur mon blog, si tu me fais l’honneur de venir le visiter, on trouve l’article au 85, je l’ai appelé un peu ironiquement, « Chaîne en or qui brille ». Il faut dire, à ma décharge, que sur la photo qui accompagne l’article, on dirait que tu ne te sens plus pisser à parader avec ton cigare et ta chaîne de montre qui dépasse ostensiblement du gilet de ton costar-cravate… Ajouté à ça, ton attitude faussement décontractée et ton regard qui cherche à nous hypnotiser, ça en est ridicule. Non mais, qu’est-ce qui t’a pris ? Sur ce coup-là, avec notre ancien président, Nicolas Sarkosy, vous auriez fait la paire, lui avec sa Rolex et ses talonnettes et toi avec ta breloque à chaîne et ton cigare… Deux gamins qui font un concours pour savoir qui a le plus grand phallus ! Franchement, ça m’a déçu. Parce que, crois-moi, j’ai une immense estime pour toi et même plus que ça, j’ai de la reconnaissance. Si, si, de la reconnaissance, de la vraie, de la sincère. Je t’ai rencontré alors que j’étais un jeune homme mal dans sa peau. Je discutais avec un ami artiste, on refaisait le monde, c’était dans sa chambre. C’est bizarre, tu dois avoir une explication à ça, toi qui cherchais des explications à tout, mais je me souviens précisément du moment où il m’a parlé de toi et de ton livre « Psychopathologie de la vie quotidienne ». Je me souviens être allé le chercher sur une étagère, d’avoir fouillé parmi les livres et de l’en avoir extrait. Je l’ai feuilleté, ça m’a tout de suite intéressé cette histoire de comportements que nous avons qui sont commandés par nous sans l’être vraiment. Je t’en parle comme je l’ai compris à l’époque. Je l’ai emporté et ça m’a passionné. Cette rencontre avec toi a largement participé au fait que je change complètement de sujet d’étude, des sciences économiques, je me suis tourné vers la psychologie, à bras le corps. Ça n’a pas été simple, j’ai dût bosser dur pour réussir ma mutation, mais ça l’a fait, et résultat, j’ai étudié dans un endroit que tu connais bien puisque tu y es aussi venu comme élève, auprès du Professeur Charcot, à l’hôpital de la Pitié-Salpetriére. J’étais pas peu fier de raconter à qui voulait m’entendre que tu y avais aussi étudié. Mais si je te suis si reconnaissant, c’est que j’ai eu la chance de trouver sur mon chemin des soignants qui, forts de ton enseignement, mon permis de surmonter quelques passages très douloureux de ma vie. Tu es beaucoup critiqué actuellement, on ne jure plus que par le comportementalisme ou les psychotropes pour soigner les gens qui souffrent psychologiquement. Le vecteur de ta thérapie, c’est la parole. Dans l’article dans lequel je me suis gentillement moqué de toi, j’explique, très vite fait, que tu as balayé la question du mysticisme, le réduisant à une pathologie mentale. Tu es pourtant, pour moi, parent avec les mystiques, par l’importance primordiale qu’ils ont accordés, comme toi, à la parole, qu’ils soient d’ailleurs de confession chrétienne ou musulmane, pour preuve ces vers de Maitre Eckhart, théologien de XIIIs, tirés de son poème « Le grain de sénevé » ;

Au commencement
au-delà du sens
là est le Verbe.
O le trésor si riche
où commencement fait naître
commencement !
O le coeur du Père
d’où à grande joie
sans trêve flue le Verbe !
Et pourtant ce sein-là
en lui garde le Verbe. C’est vrai.

et pour ce qui est des musulmans, voici ce que Djami, un Cheykh soufi du XIVs en dit;

La parole est le premier fruit du jardin de l’amour
La raison n’a point d’affaire aussi importante que la parole
Le monde n’a point de monument égal à la parole

Ça n’est pas la seule analogie que je fais entre toi et eux, ton inconscient ressemble à s’y méprendre avec ce que Maitre Eckhart et ses comparses théologiens apophatiques appellent « Le néant suressentiel », mais je m’égare. La parole est libératrice, c’est ce que tu m’as fait comprendre et surtout fait vivre. Merci pour la liberté. Voilà, j’espère que tu ne m’en veux pas de t’avoir chambré avec cette photo et ce texte un peu piquant. Soit assuré de mon immense respect. Je t’embrasse, bien que ton bouc doit être, lui aussi, piquant, et embrasse aussi pour moi, s’il te plait, Françoise Dolto, Jacques Lacan et surtout, Jeremy.

A bientôt, mais pas trop, j’ai encore des choses à dire et à entendre.

Vincent

PS; Il est très beau, cette fois, ce portrait de toi, il y a de la tendresse dans ton regard.

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3 réflexions sur “86. Lettre au Dr Freud

  1. Salut Vincent,
    Je suis breton et Irlandais par ma mère (ps : les seules « populations  » ‘inanalysables ‘selon les mots du Maître, Sigmund Freud!)
    Je ne partage pas ton optimisme concernant le ‘Langage ‘, pour moi agent de mensonge et de manipulation!
    Pour moi aussi le Verbe s’est fait voile et varech! Pays de Forbans et de Boucaniers, où seuls sont admis ceux-là seul(e)s qui sont en règle avec leur âme, sans pour autant, l’être forcément avec « La Loi ! »,….
    Pour ce qui est du Verbe! Il faudrait peut-être plus aller voir du côté de la Philosophie Génétique, Raymond Abellio, et de Balthasar Gràcian, que du côté de chez Swann!
    D’accord avec Marie, La POésie n’apparaît que quand l’Amour s’est tarît!
    Ce pour quoi Platon, l’a (la) bannît aux portes de la cité!!
    Ce qui ne m’empêche pas de la goûter comme distraction, comme « un Bon Vin « , maux de l’âme, mots du corps, et pour ce qui est du langage « mots dits « , « Maux-dits « !,……
    Poésie qui se vit, vaux 10000 fois mieux que Poésie qui s’écrit!…..
    Et, pour revenir aux « Mots du Maître « , La Voix de ou La Voie? de Qui?,…… De Quoi?!,…….. Et Comment?!,……..
    « Malaise dans La Kultur « , Et « Une Illusion sans Avenir « , Je ne vois aucune tendresse dans son regard, « Juste « , une « Grande Tristesse « ,……
    Bon, Excuses-moi, je te laisse-là, car je moissonne encore du côté de Yeùnn-Elez,….
    Des Aventure du Sujet!……
    Je te souhaite une très belle journée,
    Bien cordialement à Toi.
    Jean-Pierre.

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