97. Lettre ouverte à Marie

 Platon et Aristote discutant. Détail d'un bas-relief de della Robbia (xve siècle, Florence, Italie).

Platon et Aristote discutant. Détail d’un bas-relief de della Robbia (xve siècle, Florence, Italie).

« Oh mon fils, vous à qui j’adresse c’est écrit que vous m’avez commandé d’écrire, garder pour vous seul certaines choses où vous verrez que je dépasse les bornes. Car il n’y a pas de raisons qui suffisent à m’empêcher de sortir de moi-même quand le seigneur lui-même me sort de moi; vraiment je me demande si c’est bien moi qui parle depuis que j’ai communié ce matin. Ce que je vois me paraît un songe… Je vous en supplie, Monsieur, soyons tous des fous pour l’amour de celui qui s’est laissé nommer ainsi pour nous… Pour moi vous êtes un père aussi bien qu’un fils, puisque vous êtes mon confesseur et que je vous ai confié mon âme. » (Vie, 16)
Sainte Thérèse d’Avila à son confesseur.

Je te salue Marie,

Je t’écris en réponse à ta question qui était de savoir comment je me suis intéressé à Roland Barthes. Ma lecture de cet auteur, sous forme d’extraits cueillis sur internet de « Fragments d’un discours amoureux », est très récente. Cela doit remonter à l’année passée, à tout casser. Tu parlais dans un de tes messages de la sensibilité de Saint Jean de la Croix, je pense que c’est ça qui m’attire chez les mystiques, leur sensibilité, que je retrouve aussi chez certains écrivains « laïcs » comme Roland Barthes ou Marguerite Duras, Marguerite Duras à qui je dois quelques moments magiques, en particulier grâce à son livre, « Le ravissement de Lol V Stein ». Le ravissement, je réalise, à l’instant même, en allant chercher la signification de ce mot dans le dictionnaire, qu’il désigne en langage mystique, « l’état d’une âme transportée hors d’elle-même par l’extase ». Le ravissement, c’est exactement la question qui m’anime aujourd’hui, qui m’animait hier et qui m’animera, je l’espère demain, le tout étant de rester animé. Peut-on être animé par autre chose que par une question ? Pas par une réponse en tout cas. Je prends un peu de liberté par rapport à ta question pour t’expliquer mon tourment actuel. Il se trouve que je cale un peu dans mes recherches toutes intellectuelles et que j’ai remarqué qu’il n’y a rien de tel pour avancer dans ce domaine que de s’ouvrir à quelqu’un de ses interrogations. J’espère ne pas t’ennuyer. Voilà, il y a quelques temps, je me suis intéressé à Georges Bataille qui lie le ravissement, ça n’est pas le terme qu’il emploie, il parle d’érotisme, mais peu importe, et la transgression. La transgression dont parle Georges Bataille est avant tout celle des interdits qui organisent la communauté, en particulier le meurtre et la sexualité, je résume, sa pensée est beaucoup plus riche. Je suis sorti de ces lectures assez convaincu du fait que nous jouissons dans un dépassement, lorsque nous franchissons une frontière. Mais ce que je ne comprends pas, là où ça coince, c’est que les mystiques connaissent le ravissement alors qu’ils aiment l’ordre, comme me l’a fait remarquer « Changedethon » à l’article 17. Les mystiques s’imposent un ordre, souvent très rigoureux, qu’ils s’évertuent à respecter. J’étais donc à l’arrêt dans mes réflexions quand j’ai découvert cette correspondance de Sainte Thérèse d’Avila à son confesseur. Elle y dit transgresser, « je dépasse les bornes » et surtout elle nous encourage à faire de même, « Soyons tous des fous… », elle prétends même que c’est « le seigneur lui-même » qui provoque ce débordement, « Car il n’y a pas de raisons qui suffisent à m’empêcher de sortir de moi-même quand le seigneur lui-même me sort de moi ». Je ne pense pas qu’elle ai fumé un cierge… Finalement, ce à quoi elle invite, par cet appel à la folie, c’est ce à quoi Georges Bataille invite aussi « Je le répèterai sur tous les tons : le monde n’est habitable qu’à la condition que rien n’y soit respecté. ». La comparaison s’arrête là car il semble que pour atteindre cette folie salutaire (Platon parle aussi de « bonne » folie, de folie d’origine divine, dans Phèdre), il faille pour Sainte Thérèse se soumettre à l’ascèse alors que Georges Bataille recommande tout le contraire. Dans une interview dans laquelle un journaliste demande à Georges Bataille ce qui rend l’homme le plus heureux, il a cette réponse étonnante, il expose d’abord sans surprise sa conception du bonheur, « les sensations les plus intenses », puis il conclue, «… Ce qui me paraît le plus intéressant, dans le sens du bonheur ou du ravissement, se rapproche davantage de ce à quoi l’on songe lorsqu’il s’agit de quelqu’un comme Sainte Thérèse ou de Saint Jean de la Croix… ».* Il était, lui aussi, convaincu que les mystiques atteignaient l’extase et pourtant, il n’a pas choisi leur chemin, à moins de considérer que la vie d’écrivain qu’il a eu, s’apparente, en partie, à une vie monastique, c’est à dire à une vie où l’on est face à soi-même, à une vie où la méditation a une place importante, à une vie où l’on dépasse des bornes, qui ne sont pas les bornes qui encadrent nos comportements sociaux mais des bornes intellectuelles, nos certitudes. Oserais-je dire, des bornes spirituelles ? Je reviens à Platon qui, dans Phèdre encore, fait ce lien entre la dialectique et l’amour, la dialectique permettant de progresser, de dépasser les bornes, spirituellement, et progresser spirituellement signifie, pour Platon, que l’on s’approche de l’amour. Je remarque aussi que Sainte Thérèse d’Avila et bien d’autres mystiques ont eu, eux aussi, une vie d’écrivain. Ma méditation s’arrête là, avec l’impression très agréable d’avoir dépassé, en t’écrivant, une borne, reste à savoir si je me suis approché de l’amour.

Je te resalue Marie. ( Désolé, c’est trop amusant…)

Amitiés

Vincent

*C’est ici, à 3 mn du début ;

https://m.youtube.com/watch?v=vczlJsuvrDI

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17 réflexions sur “97. Lettre ouverte à Marie

  1. C’est Clair !
    J’apprécie toujours autant ton humour fort à propos, Vincent !
    Voici pour quelques autres pistes, suite à Toi donnés concernant L’Aïkido :
    Video Gérard Blaize – YouTube

    Vidéo pour « gérard blaize »► 55:39► 55:39

    http://www.youtube.com/watch?v=-7m5zeBSlOA

    Sensei Hiroshi Shirai – YouTube

    Vidéo pour « shirai karate »► 10:53► 10:53

    http://www.youtube.com/watch?v=OLYu52Eu40E

    Pour ce qui est des caleçons de nos Anciens, y’en avait; …… »On dit « , en compagnonnage, ‘Plus le pantalon est Large, Plus L’ Homme est FORT ! ? ,; ……  »

    Voilà pour « La Règle « , …. Le Carré du Karaté-Do, dans le cercle de l’Aïkido !!

    Toutes « Techniques « , inventé par le Moine bouddhiste Bodhidharma, Grand Voyageur, pour réveiller Les « Fonctionnaires de Dieu « , de Shaolin !!

    A Bon Entendeur,

    Salut, …… !!

    Jean-Pierre.

    Aimé par 1 personne

  2. « Entre Le Christ, accablé de Douleurs sur La Croix ) Qu’a-t-Il Dit ? : Père, Pourquoi m’ as-Tu Abandonné ( Et L’ Extase de BouddhaGautama (Les Béatitudes, ou Le Nirvana )( « Je Remets Mon Esprit Entre Tes Mains ! « )(, Il y a Là Matière à L’ Œuvre d’ un psychologue du troisième millénaire . Dixit C.G Jung .
    Des Temps Futurs réduiront-Ils _ L’ Espace, Cher à Martin Heiddeger, ! Entre Orient Et Occident ? _ Entre Mystique Hindou et Sagesse Chrétienne_ Ou Bien Nous conduiront-Ils, Inexorablement, vers « Les Non-Dupes-Errent « , Si Cher à Jacques Lacan, ou Le Nom du Père se fait mots ‘maux ‘ de la dématérialisation actuelle, sans fils de la terre ,non plus que de La Mer, L’Empire des Signes de Roland Barthes, ou Le Système de La Mode !!??

    Aimé par 1 personne

  3. Ton salut m’agrée 🙂
    Admirable effervescence juvénile!
    Je ne saurais répondre à l’impromptu et surtout je crois n’avoir pas de réponse. Cependant je m’efforcerai de le faire. Je vais relire ton propos et m’en imprégner.

    Aimé par 2 people

      1. Les extases charnelle et mystique m’apparaissent également fugaces. Quant à « l’état de folie », n’est-il pas davantage propice à l’exaltation qu’à l’extase?

        Finalement importe-t-elle la réponse à ta quête du ravissement? Elle allie sans doute ubiquité et protéiformité.
        « Le tout étant de rester animé » comme tu dis si justement (anima en latin = âme).
        Un roman, La Femme des sables de Abé Kôbô (adapté au cinéma), a autrefois influencé mon questionnement. J’y ai entrevu une vérité possible que les ans n’ont fait qu’affermir.

        En substance, un homme cloîtré auprès d’une femme (bon, tu me diras, il y a pire…) et dans un environnement hostile, finit par exercer volontairement cette existence subie à l’origine. Il trouve le salut dans l’accomplissement de gestes ordinaires, quelle que soit leur inefficience à terme. Chaque jour, la même lutte – impérieuse et vaine – contre l’invasion du sable.
        Faudrait-il donc envisager la répétition de tâches ordinaires, ingrates, comme une ascèse qu’il convient d’habiter en en prenant pleinement conscience?
        Une vocation du quotidien s’épanouissant dans un ordre (dont tu rappelles l’importance pour les mystiques) qui me paraît le fondement de notre rapport à la transcendance, de même que le dénuement et le renoncement me semblent le ferment de l’extase (non la « folie »).
        Je dirais de l’extase et de l’ordre qu’ils seraient l’un à l’autre comme le feu l’est au foyer: le premier flambe et se dévore, le second demeure.

        PS: Tout à fait d’accord à propos de dépasser les Born… to be alive.

        Aimé par 2 people

      2. Merci beaucoup. Me permets-tu de mettre ce commentaire comme prochain article avec comme titre, réponse de Marie ou lettre ouverte à Vincent ou Dépasser les Born… To be alive ?

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