125. Beauty will save the world

J’aime beaucoup cette nouvelle d’Herman Melville, Bartleby. C’est un ami qui m’a recommandé ce livre. J’ai hésité à le lire parce que j’écoute rarement les conseils des autres quand il s’agit de littérature, peut-être ai-je été trop souvent déçu. Comme il insistait beaucoup et voyant que l’ouvrage était des plus courts, je l’ai ouvert et l’ai lu d’une traite. On songe souvent à Moby Dick quand on évoque Herman Melville mais il ne faut pas oublier ce livre fascinant. En résumé, Bartelby est un employé modèle qui un jour refuse de faire ce que son patron lui demande en lui disant « I would prefer not to », qui se traduit par « je préférerais ne pas » ou encore « j’aimerais mieux pas ». Bientôt Bartelby va opposer une fin de non-recevoir à tout ce qui va lui être demandé en accompagnant systématiquement son refus par ce « I would prefer not to ». Il finira même par s’installer à demeure sur son lieu de travail et c’est la police qui viendra l’en déloger et l’emmener en prison où il mourra. Le récit se conclut par cette exclamation de l’auteur, « Ah Bartleby ! Ah humanité ! ». L’histoire de Bartelby passionne les philosophes, l’interprétation la plus saugrenue que j’ai pu en lire étant celle d’un auteur qui voyait en Bartelby le symbole d’une révolte du prolétariat contre le patronat. Chacun voit midi à sa porte mais pour voir dans ce livre une métaphore de la lutte des classes, il faut être fichtrement myope! Ça ne tient pas parce que Bartelby ne revendique rien, il semble même être le premier désolé de ne pouvoir effectuer ce qui lui est demandé, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je préfère traduire « I would prefer not to » par “J’aimerais mieux pas”. Préférer suppose un choix, or Bartelby ne fait pas un choix, il ne fait pas le choix de ne pas travailler, pas plus qu’il fera le choix de mourir en prison. Bartelby aimerait réussir à faire aussi consciencieusement qu’avant son travail, ne serais-ce que pour satisfaire son patron, à qui il ne montre aucune hostilité, on peut d’ailleurs interpréter son installation dans ses bureaux comme la marque d’un certain bien-être qu’il éprouvait à être à ses cotés. Il faut dire que le patron de Bartelby est bienveillant envers son employé, il le perçoit comme étant entraîné dans une spirale infernale d’anéantissement. C’est après avoir tout essayé et à contre-cœur qu’il demande à la police d’intervenir pour le déloger. Il ira même lui rendre visite lorsqu’il sera interné. Cette absence de choix de Bartelby, son incapacité à prendre une décision s’exprime par la formule ambigüe qu’il emploie pour manifester son refus. Bartelby c’est le désir qui fout le camp et qui laisse la place au néant. Ce qui est arrivé à Bartelby, c’est ce qui est arrivé à Vincent Van Gogh, Nicolas de Staël, André Laude, Francis Giauque, Attila József, Antonin Artaud…. C’est ce contre quoi les humains se battent en traquant ce beau qui ravive le désir.

16 réflexions sur “125. Beauty will save the world

  1. Salut Vincent,

    Vraiment désolé d’être « Encore « , une fois 😉 , en accord avec toi sur ce constat d’impuissance !!!!
    Ton Ami a Raison, ou deux fois tord (?) , de te recommander la lecture, ou (Re )-Lecture d’ Herman Melville, que J’ADORE, pour moults Raisons !!
    Que traque Le Très Puritain Capitaine Achab, à Travers Cette Baleine Blanche, Mobby Dick (cf. Dick, en Anglais, …… ), si ce n’est le Désir, justement, Mais Non Pour Le Glorifier, Comme Le Ferait Tout Bon Catholique, pratiquant ou non, Mais pour l’exterminer !!

    C’est pourquoi mes remarques à ton sujet concernant Bruno Bettelheim, Etty Hillesum, et plus récemment, René Guénon !! (cf. Infra.)
    Et ce pourquoi je ne suis pas d’accord avec Toi !! Non L’ Amour ne suffit pas (B. Bettelheim, non plus que « La Beauté « , C.G Jung, « De La Contemplation Esthétique « )
    Pour évoquer le désir, pas pour le prolonger !! (cf. Guy Debord, ….!!) Question de représentation !! A moins de finir ‘broyé ‘ par La Machine ‘, (cf. Aldous Huxley ) Et pour rejoindre Antigone 85 !!
    Les scribes (Bartelby, ‘le copiste ‘, ont toujours été opposés aux « Poètes « , ……
    Alors, Je Réitère Ma Question, pour que tune finisses pas comme Van Gogh, Vincent, « Pourquoi ne T’installes-Tu Pas ‘En Libéral ‘, au vu (d’Accord avec Marie 🙂 !) de Ton Humour, Et Intelligence !! Pour La Qualité !!????
    Pas pour La ‘Quantité ‘, Matérialisme, Lutte des Castes, Et Non, ‘Lutte des Classes « !
    De fait, Nous avons été employés tous les deux, Rue de La Classerie !! Mais éduquer, n’est pas Prévoir !! Ou Bien Si, Mais « Que Trop !! « ,

    Je Te Salut (Monarchie-Fraternité ) Et Je T’Embrasse,…….

    ❤ Bisous,

    J.P.:

    Aimé par 2 personnes

  2. Extrait de Bartleby et compagnie, où Enrique Vila-Matas évoque la posture du héros comme point de départ:
    « 13) Depuis que je me suis lancé dans ces notes sans texte j’entends en bruit de fond quelques phrases écrites par Jaime Gil de Biedma sur le non-écrire. Elles donnent assurément plus de complexité à ce labyrinthe thème de la Négation: « Peut-être faudrait-il en dire un peu plus du non-écrire. Beaucoup me le demandent et moi-même je me le demande. Et de me demander pourquoi je n’écris pas débouche inévitablement sur une autre inquisition bien plus angoissante. Pourquoi ai-je écrit? J’ai deux réponses préférées. L’une est que ma poésie n’a été – à mon corps défendant – qu’une tentative de m’inventer une identité; une fois inventée, et assumée, elle ne me laisse plus le loisir de m’installer tout entier dans chaque poème que j’entreprenais d’écrire, alors que là était ma passion. Une autre est que tout cela n’a été qu’une erreur: je croyais que je voulais être poète, mais dans le fond je voulais être poème. Et pour une part, pour une mauvaise part, j’y suis parvenu; comme n’importe quel poème à peu près bien fait, je manque maintenant de liberté intérieure, je suis toute nécessité et soumission interne à ce tyran tourmenté, à ce Big Brother insomniaque, omniscient et doué d’ubiquité: Moi. Mi-Caliban, mi-Narcisse, je le redoute surtout lorsque je l’entends m’interroger près d’une fenêtre ouverte: « Que fais un garçon de 1950 comme toi, à une aussi quelconque date? » All the rest is silence. »

    Et comme, Vincent, tu écoutes rarement les conseils de lecture, je ne te le recommande pas!

    Aimé par 1 personne

  3. Bien reçu, Vincent,

    Peut-être?C’est ça L’Art? L’Anti_Destin, Rapport à Ceux, Et Celles que Nous Encadrons !!

    Parole d’ Officier de Santé, Para, de L’Infanterie de Marine !
    J./P/.:

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  4. Les deux!!!

    Et pour le reste, René Char te le dira bien mieux que moi:

    Commune présence

    Tu es pressé d’écrire,
    Comme si tu étais en retard sur la vie.
    S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
    Hâte-toi.
    Hâte-toi de transmettre
    Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
    Effectivement tu es en retard sur la vie,
    La vie inexprimable,
    La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
    Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
    Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
    Au bout de combats sans merci.
    Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.
    Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
    Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
    En t’inclinant.
    Si tu veux rire,
    Offre ta soumission,
    Jamais tes armes.
    Tu as été créé pour des moments peu communs.
    Modifie-toi, disparais sans regret
    Au gré de la rigueur suave.
    Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
    Sans interruption,
    Sans égarement.

    Essaime la poussière
    Nul ne décèlera votre union.

    Aimé par 2 personnes

    1. Je la connais sur le bout des doigts. C’était à l’époque pas si lointaine où j’apprenais les poésies qui me plaisaient de manière à pouvoir me les remémorer quand je voulais, où je voulais, je les emportais avec moi comme on porte des gilets de sauvetage et je m’en suis servis plus d’une fois pour moi et pour les autres. Je ne rentre pas dans les détails mais j’ai un souvenir précis d’un moment passé à l’hôpital avec quelqu’un qui m’est chère et à qui j’ai récité de mémoire une poésie de Rilke, pour écrire un seul vers. C’était avec une ado et les clowns qui font l’animation dans le secteur stérile d’un service d’oncologie pédiatrique, l’espace d’une poésie, nous nous sommes élevé au dessus de la cette chambre où ma petite étaient coupée du monde, nous nous sommes élevés au dessus de la douleur, de l’angoisse, de la peine. Ça sert à ça la poésie et à rien d’autre.
      Bien à toi et merci pour tes encouragements.

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  5. Ah! La loi du retard !

    Oui ! Seulement, La Vie (si ce concept a un sens ? ) ne ressert pas les plats, ……
    Et René Char, Comme Victor Hugo, C’est un constat d’impuissance !!
    ❤ Bisous, Marie,
    J.P.:

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  6. Mais qu’as-tu contre les constats d’impuissance? Ils sont une partie des constats.

    Non, la vie ne repasse pas les plats.
    Et chaque pain que l’on mange est nouveau pain. C’est réjouissant.

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  7. Voici un poème de Maurice Carême qui m’a fait penser à Bartleby :

    Le coeur pur

    Il se contentait d’être
    Heureux sans le paraître.
    Et, se moquant des grands,
    Il vivait comme un gueux,
    Fuyait les gens sérieux
    Et la gloire et l’argent.
    On l’aurait volontiers
    Arrêté, enfermé.

    Mais quel homme au coeur pur
    Ne traverse les murs ?

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    1. La fin lui donne toute son amplitude.

      Plus indirectement, en lisant celui-ci de Juarroz, je songe à Bartleby:

      Muet parmi les mots
      presque aveugle parmi les regards,
      au-delà du coude de la vie,
      sous l’emprise d’un dieu qui est absence pure,
      je déplace l’erreur d’être un homme
      et corrige avec patience cette erreur.

      Ainsi je ferme à demi les fenêtres du jour,
      j’ouvre les portes de la nuit,
      je creuse les visages jusqu’à l’os,
      je sors le silence de sa caverne,
      j’inverse chaque chose
      et je m’assieds de dos à l’ensemble.

      Je ne cherche désormais ni ne trouve,
      je ne suis ici ni ailleurs,
      je me refais au-delà du souci,
      je me consacre aux marges de l’homme
      et cultive en un fond qui n’existe pas
      l’infime tendresse de ne pas être.

      Aimé par 1 personne

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