120. Association « La Gilles de Retz »

Pourquoi avoir donné le nom de l’un des plus grands psychopathes que le monde ai connu, Gilles de Retz, à une association culturelle et sportive qui regroupe à Machecoul – fief de Gilles de Retz – entre autres; une école de musique, un club de Tennis, un club sportif pour enfants handicapés ?

Pour mémoire, Gilles de Rais ou Gilles de Retz, c’est l’homme qui est à l’origine de la légende de l’ogre Barbe Bleu, malheureusement, lui n’était pas une légende, il a avoué ses crimes avec forces de détails à son procès en Octobre 1440, l’éventail est large; viol, torture, décapitation, cannibalisme…

« Ces présomptions étaient favorables; d’autre part, on ne pouvait nier que ses juges ne fussent ses ennemis. II les récusa. Mais il n’était pas facile de récuser une foule de témoins, pauvres gens, pères ou mères affligés; qui venaient à la file, pleurant et sanglotant, raconter avec détail comment ledit enfants avaient été enlevés. Les misérables qui avaient servi à tout cela n’épargnaient pas non plus celui qu’ils voyaient perdu sans ressource. Alors il cessa de nier, et, se mettant à pleurer, il fit sa confession. Telle était cette confession que ceux qui l’entendirent, juges ou prêtres, habitués à recevoir les aveux du crime, frémirent d’apprendre tant de choses inouïes et se signèrent… Ni les Néron de l’empire, ni les tyrans de Lombardie, n’auraient eu rien à mettre en comparaison; il eût fallu ajouter tout ce que recouvrit la mer Morte, et par-dessus encore les sacrifices de ces dieux exécrables qui dévoraient les enfants.

On trouva dans la cour de Chantocé une pleine tonne d’ossements calcinés, des os d’enfants en tel nombre qu’on présuma qu’il pouvait y en avoir une quarantaine. On en trouva également dans les latrines du château de la Suze, dans d’autres lieux, partout où il avait passé. Partout il fallait qu’il tuât… On porte à cent quarante le nombre d’enfants qu’avait égorgés la bête d’extermination. »*

J’ai peut-être la réponse à ma question, l’association pourrait avoir pris le nom de ce serial killer d’enfants parce qu’elle compte en son sein une chorale et que Gilles de Retz était gaga de chorale, il en possédait d’ailleurs une, onéreuse, qui a contribué tout à la fois à sa ruine financière et à son inculpation, car pour assouvir son goût prononcé pour les voix juvéniles et la chair tendre, il a été contraint de ne pas se contenter des enfants des pauvres et de s’approvisionner dans les milieux aisés, ainsi, c’est une « bonne » famille Nantaise qui n’a jamais vue son fils revenir de sa chorale, qui a inquiété pénalement, la première, le célèbre maréchal de France.

* Jules MICHELET, Histoire de France.
Peinture, Goya, Cronos.

119. Pitié

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« Et ta pitié pour moi et ma pité pour toi »
Sabine Sicaud

« La pitié ça sent la sacristie ou le fagot !!»
JPierre

Je n’aimais pas le mot « pitié » avant que je ne le trouve dans cette poésie de Sabine Sicaud;

Tu te chaufferas au feu de paysan ?
Je me chaufferai au feu de paysan.
Tu auras de vieilles lampes à pétrole ?
Je les aurai.– Un jardin de curé ?
Un jardin de curé.– Et un pot de basilic ?
Et deux pots de basilic.
Et ta pitié pour moi et ma pitié pour toi.

******

Il aura donc suffi d’une poésie pour qu’il trouve grâce à mes yeux. La pitié, avant ce poème, c’était effectivement la sacristie et c’était connoté péjorativement, parce que je l’assimilais à la condescendance. Là, il n’est pas question de mépris mais d’amour. Sabine Sicaud s’adresse à Vassilli, son amoureux imaginaire, elle veut évoquer ce que serait une communion parfaite avec lui. Au début du poème elle le fait par le biais d’une action commune, se réchauffer au feu de paysan, puis d’objets communs, lampe à pétrole, jardin, pot de basilic, et enfin d’un sentiment commun de l’un envers l’autre, la pitié. La force de l’union va crescendo, elle atteint son apogée avec cette commisération réciproque. « Et ta pitié pour moi et ma pitié pour toi. », ça veut dire;

– Tu souffriras lorsque que je souffrirai et je souffrirai lorsque tu souffriras

Partager la souffrance de l’autre est le témoignage d’amour le plus fort qui soit, parce que quand nous souffrons nous devenons indifférents aux autres, nous nous replions sur notre douleur, et si les autres s’intéressent à nous alors que nous ne nous intéressons pas à eux, c’est qu’ils nous aiment pour ce que nous sommes et pas pour l’amour qu’ils espèrent de nous. Comme disais un autre poète, Quintus Ennius né en 239 av. J.-C, « Amicus certus in re incerta cernitur », C’est dans le malheur que l’on reconnaît ses amis.

Peinture de William Blake, la pitié, 1795.
Citation de Sabine Sicaud et commentaire de Jean-Pierre ici,
http://schabrieres.wordpress.com/2014/12/17/anne-perrier-comment-as-tu-pu-croire-1971/#comments

 

Un regard à déshabiller l’âme

 

Les peines du cœur sont semblables aux torrents de la montagne : elles se calment en se partageant. Déposez dans mes mains fraternelles la moitié de votre fardeau, et vous serez soulagé.
Monsieur Corbeau – Les amours d’un rossignol et d’une rose
[ Félicien Mallefille ]

Pendant mes études de psychologie, j’ai fait un stage dans un hôpital qui recevait des patients en fin de vie. Le premier jour de mon arrivée, au briefing du matin, la psychologue responsable de mon stage, ne sachant quelle mission me confier interroge les aide-soignantes sur un éventuel besoin d’intervention auprès des patients dont elles avaient la charge. Elles réfléchissent, se regardent dubitativement, jusqu’à ce que l’une d’elle déclare en haussant les épaules, « Y peut bien aller voir Mr X, ça peut pas être pire! ». On me parle alors d’une personne souffrant d’un cancer des voies digestives en phase terminale, profondément dépressive. Mr X ne parle presque plus, ne lit plus, ne regarde plus la télé, ne s’intéresse plus à rien, il passe ses journées recroquevillé dans son lit. L’après-midi, je me rends devant la porte de sa chambre et je frappe. Je n’entends pas le moindre bruit en retour. Je recommence. Toujours le silence. Je finis par entrouvrir la porte de sa chambre et glisse ma tête d’en son entrebâillement. Mr X est effectivement recroquevillé sur son lit, en chien de fusil, sous ses draps. Il ouvre les yeux par intermittence. Je saisi un de ses regards et lui demande si je peux entrer, il me fait un signe de la tête que j’interprète comme un acquiescement. Je rentre. La première chose qui me frappe c’est l’odeur de la pièce, ça pue la merde. J’essaie de dissimuler mon écœurement. Je m’approche du lit. Je lui demande si je peux m’asseoir. Le monsieur acquiesce de nouveau de la tête. Une fois installé, je me présente, « Vincent, étudiant en psychologie. » Il ouvre alors les yeux et me dévisage, son regard est pénétrant, j’ai l’impression qu’il est en train de « déshabiller mon âme », selon l’expression d’Antonin Artaud à propos du regard de Van Gogh dans un de ses autoportraits. Après ce contact visuel intense, il ouvre enfin la bouche et me demande avec une voix très faible, « Alors, qu’est ce que vous pensez de moi ? ».  Je suis pris par surprise, sa question est abrupte, il rentre dans le vif du sujet, et le sujet est vif, que répondre ? Silence. Je botte en touche, je ne me sentais pas lui dire que je pensais qu’il était dans la merde, au sens propre, comme au figuré. Je lui réponds que je ne savais pas, que je ne le connaissais pas… et puis me vient cette question, « Et vous, qu’est-ce que vous pensez de vous ? ». Je ne m’attendais pas à la réaction qui a suivie, Mr X a fondu en larmes, il pleurait, il pleurait. Entre deux sanglots, il me dit, « Je suis foutu, vous voyez bien, je suis foutu ! ». J’en reste coi. J’ai envie de m’excuser de lui avoir posé cette question, je me dis que l’aide-soignante avait  tord, ça pouvait être pire et que j’en étais le responsable. « Qu’est-ce que vous avez comme maladie ? » et de nouveau j’assiste à un déluge de pleurs. Je l’ai revu quatre ou cinq fois comme ça, et à chaque fois j’avais l’impression que mes questions étaient des coups de poignard, mais il me répondait. Un jour où j’avais rendez-vous avec lui, au briefing du matin, j’exprime à l’équipe mon embarras. J’explique que j’avais l’impression de le faire souffrir et que peut-être valait-il mieux que j’arrête le suivi. Les avis étaient partagés autour de la table. Finalement, il en revenait à moi d’en juger. C’était le matin, nous avions rendez-vous l’après-midi et pourtant, contre tous les principes qu’on m’avait appris en formation, je décide de ne pas respecter l’heure prévue et d’aller le voir le matin-même. Je frappe à la porte, il me répond, j’entrouvre alors la porte et lui demande si je peux venir. Il me répond que non, qu’il n’est pas encore lavé. Je lui dis alors, « Peut-être préféreriez-vous que je ne vienne plus ? ». Il me répond, « Mais non, mais non, pas du tout, venez cet après-midi, comme convenu, il faut que je me lave ! ». Je referme la porte et m’en retourne dans la salle de soin un peu penaud, je lui avais tendu une perche pour qu’il me foute dehors et il ne l’a pas prise. L’après-midi arrive, je vais le voir à l’heure dite, la boule au ventre, de peur d’être encore confronté à sa souffrance. L’atmosphère est plus détendue, nous parlons de la pluie et du mauvais temps, j’entrevoie un rayon de soleil. Il arrive avec une question, la seconde de sa part depuis le début de nos entrevues, la première étant celle qui avait initié nos échanges, « Qu’est-que vous pensez de moi ? ». Il craignait, qu’une de ses filles avec qui il était en froid depuis de nombreuses années veuille vendre la part de son héritage, et qu’elle prive ainsi sa compagne de l’usage de sa maison. Il voulait savoir ce qu’il en était sur le plan légal. J’étais incapable de lui répondre mais je me souviens avoir éprouvé un grand soulagement à l’entendre se préoccuper de cela. Je lui ai dit que j’allais en parler à l’assistante sociale qui lui répondrait sans doute rapidement. Je me lève, il souriait et moi aussi, je le salue et part avec le sentiment du devoir accomplit. La semaine suivante, quand je reviens, j’apprends que Mr X est passé à trépas. Je demande s’il a rencontré l’assistante sociale avant de partir. On me répond que oui et qu’elle lui avait assuré que sa compagne avait l’usufruit de la maison, autrement dit, qu’il pouvait mourir tranquille.

113. Un tramway nommé désir

Sortie en ville avec un petit groupe d’adolescents souffrant d’un handicap mental. Âge mental moyen du groupe ? Je ne saurais vous dire, je n’ai pas fait le calcul, inutile pour ce que j’ai à vous raconter. Juste, vous préciser en préambule que la communication de ces jeunes est très réduite, les plus performants d’entre eux, à défaut d’être capable de parler, s’expriment très sommairement, par gestes. À un moment de la sortie, nous étions à attendre un Tramway. Les jeunes étaient excités à l’idée de monter dans une rame, l’attraction majeure, pour eux, de cette sortie de Noël. Ils étaient si heureux que l’un d’eux, Alexandre, cherche à partager son enthousiasme. Il trouve parmi ceux qui attendent à ses côtés, un lycéen au style de rappeur, jean qui laisse le haut du caleçon visible, blouson matelassé court, ouvert sur un T-Shirt avec inscrit dessus le nom de ce que je crois être un groupe de rap, chaîne à gros maillons dorés, bonnet enfoncé sur le crâne, et regard qui veut dire  » Me casse pas les couilles! ». Alexandre, pas impressionné, pose sa main sur l’épaule du lycéen pour attirer son attention, puis retire sa main pour tapoter avec sur sa propre poitrine, tout en désignant de l’index de l’autre main, le tram qui arrive. Ses yeux sont écarquillés marquant ainsi son enchantement à l’idée de monter bientôt dans l’engin. La première réaction du lycéen est défensive, il fait un pas en arrière, se raidi, son visage se fait encore plus menaçant. Alexandre s’en aperçoit mais ne se décourage pas de lui faire comprendre ce qu’il a à lui dire et recommence ses explications gestuelles en les accompagnant, cette fois, d’une série de petits cris qui soulignent encore plus son contentement, le tram approche. Le lycéen a enfin compris le message, il revient alors vers Alexandre avec un large sourire et le pouce dirigé vers le ciel. Alexandre sourit à son tour. Le lycéen propose alors à Alexandre de tchequer de la paume de la main puis du poing. Cette fois c’est Alexandre qui est surpris, mais il finit par comprendre ce que l’autre adolescent attends de lui et s’exécute, radieux. Le jeune à qui on ne casse pas les couilles accompagne cette accolade manuelle d’un « Yes, Man! ».

« Yes, Man », tu as été touché par quelque chose que l’intelligence ne nous permet pas de comprendre, que nous soyons handicapés mentaux ou pas, et qui pourtant nous porte tous, que nous soyons handicapés mentaux ou pas, cette chose s’appelle l’amour.

112. Serge

Le soleil est rare
Et le bonheur aussi
L’amour s’égare
Au long de la vie

Le soleil est rare
Et le bonheur aussi
Mais tout bouge
Au bras de Melody

Les murs d’enceinte
Du labyrinthe
S’entrouvent sur
L’infini

Ce sont les paroles de la chanson de Serge Gainsbourg, Valse De Melody. Elles me sont venues ce matin, sans rien me demander. Je ne les ai même pas entendues récemment à la radio ou ailleurs et je ne les avais jamais lues avant ce soir. Je m’étonne d’avoir employé son prénom à Gainsboug pour le nommer, habituellement, je dis, Gainsbourg, tout court. Il m’était devenu proche grâce à sa chanson « Je suis venu te dire que je m’en vais », je suis même allé me recueillir devant son cercueil, mais là, avec cette chanson, il l’est encore plus, proche. Je ne sais pas ce qui m’arrive. C’est très étrange ces mots qui s’immiscent dans mon esprit, et surtout, ce besoin que j’ai de les écrire. J’ai l’impression qu’une partie de moi-même jusque-là silencieuse est entrée en communication avec l’extérieur. Ça m’affole presque parfois, je suis comme happé par ça, je n’arrive pas à maîtriser. Il m’est devenu impérieux d’écrire. Je pense que notre esprit nous dit des choses en permanence, sauf que là, je n’arrive plus à les ignorer et je les écris, le barrage rompt, les mots se déversent dans la vallée, les murs d’enceinte du labyrinthe s’entrouvent sur l’Infini ?