135. Les chiens d’Hitler

Dans le « 117. Un regard à déshabiller l’âme », je vous rapportais une rencontre que j’avais faite avec un patient d’un service de soin palliatif dans lequel j’étais stagiaire en psychologie. Sur cette page, je voudrais vous narrer une autre rencontre faite à l’occasion de ce stage. Son souvenir m’est revenu en écrivant l’article précédent consacré à la déportation. La personne en question est un Monsieur qui devait avoir autour de soixante-dix ans. Les soignants me l’avaient signalé parce qu’il leur parlait beaucoup de la période de sa vie où il a été déporté et qu’ils n’avaient pas le temps de l’écouter comme ils l’auraient souhaité. Malheureusement, le secret professionnel m´empêche de vous livrer son nom. Malheureusement, parce que j’aime son nom, il me l’a fait aimer et j’aime le répéter. C’était pas gagné pour qu’il me plaise ce nom, c’est un nom polonais à rallonge et imprononçable, et puis surtout, la première fois que j’ai rencontré ce Monsieur, que j’appellerais ici Monsieur X, il m’a réservé un accueil plutôt froid. Il était allongé sur son lit, une main posée sur le ventre. En me présentant par mes fonctions dans l’hôpital, je l’ai vu faire la moue et puis dire, renfrogné,

– J’ai pas besoin de voir de psychologue moi, ça va bien là-haut (Il pointe du doigt sa tête), c’est là que ça va pas (Il tapote avec sa main sur son ventre, balafré, en raison d’une des multiples opérations qu’il avait subi.).
Effectivement, Monsieur X était un patient qui n’avait pas de problème sur le plan psychiatrique, il avait toute sa lucidité, parfaitement conscient qu’à brève échéance, il allait mourir. Il n’en semblait pas particulièrement affecté, son objectif était de tenir jusqu’à la date du versement de sa pension de blessé de guerre, pour que sa femme puisse en profiter.
Je lui ai demandé de quoi il souffrait. Il m’a répondu qu’il avait un cancer des voix digestives à cause des années qu’il avait passé en déportation. Il me parle alors de diphtérie, de typhus… L’explication sur le plan médicale me semblait saugrenue mais comme je n’étais pas médecin, je ne me suis pas aventuré sur ce terrain et surtout je voulais saisir cette occasion, qu’il m’offrait sur un plateau, d’engager la conversation sur ce sujet que je devinais être aussi douloureux que l’était son ventre.

– Vous avez été déporté ?

– Oui.

– Où ?

– Au camp de Buchenwald.

Ça tombait bien, je venais de finir la lecture de « L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun, dans lequel il raconte son internement dans ce camp.

– Tiens, je viens justement de finir un livre qui parle de ce camp… Et pour quelle raison y avez-vous été envoyé ?

Apprenant que le sujet m’intéressait, il s’ouvre et me raconte alors qu’en 1940, il n’a pas accepté que la France capitule devant les Nazis et a décidé de rejoindre les Forces Françaises Libres en Afrique du Nord. Il a été arrêté une première fois en cherchant à franchir les Pyrénées. Il est alors fait prisonnier en France dans un camp dirigé par des français. Libéré en raison de son jeune âge, il tente une nouvelle fois sa chance mais est repris. Il est alors déporté à Buchenwald.
Nos échanges étaient quasiment exclusivement consacrés à cette période de sa vie. Parfois, il s’interrompait et grimaçait de douleur, la main toujours posée sur le ventre, et insultait les Nazis, « Ah, les salauds! ». Au fil de nos rencontres, il me livrait des souvenirs de plus en plus pénibles de sa déportation. J’avais lu dans « L’écriture ou la vie », qu’au retour de Buchenwald, Jorge Semprun ne s’était pas épanché sur ce qu’il avait vécu de peur de ne pas être cru. Je percevais deux préoccupations chez Monsieur X par rapport à son récit, étais-je intéressé ? et tenais-je ce qu’il me disait pour vrai ?. Il scrutait mes réactions. Parfois il me disait, « Mais, je vous embête avec mes histoires de guerre… », je lui donnais alors des gages de mon intérêt, je lui posais de nouvelles questions, je faisais des rapprochement entre ses dires et ce que j’avais pu lire… Et puis la dernière fois que l’on s’est vu, il m’a fait part, avec beaucoup de gravité, d’un souvenir atroce de sa période de détention. Il m’a raconté avoir vu un de ses camarades dévoré par des chiens. Les Nazis l’avaient ligoté et lui avaient enfilé un sac sur la tête et l’avaient livré ainsi aux bêtes. Le supplicié avait été déchiqueté par les crocs des animaux déchaînés, devant ses yeux, et ceux de ses camarades, rassemblés autour de lui, obligés d’assister à la scène, menacés du même sort si ils en détournaient le regard. J’etais stupéfait. C’était la première fois que j’entendais parler de cette pratique barbare. Au même moment, son fils, que je n’avais encore jamais vu, rentre dans la chambre. Mr X me présente alors à lui. Le fils s’exclame, en s’adressant à moi, « Ah! Je pari qu’il vous raconte encore ses histoires de guerre! ». Je n’ai pas eu le temps de répondre que Mr X ajoute « Oui, mais ce que je viens de lui raconter, je ne te l’ai jamais raconté. ». Le fils est resté silencieux devant la gravité du ton de son père. Moi, j’ai profité de ce moment pour m’éclipser. Je suis allé serrer la main de Mr X qui l’a retenue dans la sienne en disant « C’est bien de venir parler avec des gens comme nous ». Je n’ai rien trouvé à lui dire. J’ai dû prendre un sourire gêné. Je m’imagine baisser le regard pour ne pas que les larmes ne me viennent. En rentrant chez moi, je me suis empressé de vérifier l’information sur internet et j’ai trouvé un témoignage d’un homme déporté pour son homosexualité relatant une scène similaire. C’était la dernière fois que j’ai vu Mr X, il est décédé avant le rendez-vous suivant, sa femme avait pu toucher sa pension, il n’avait plus de raison de laissé les nazis lui dévorer le ventre.

Ci-dessous, le témoignage en question;

http://www.lambda-education.ch/content/menus/histoire/seel.html

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9 réflexions sur “135. Les chiens d’Hitler

  1. Merci pour ces témoignages. C’est vrai qu’on ne parle pas assez du génocide des homosexuels… la phrase de Guy Hocquenghem m’a vraiment touchée : « c’est peut-être cela être homosexuel aujourd’hui, savoir qu’on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n’est prévue ».
    Est-ce que les femmes étaient concernées aussi ?

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    1. Je ne connais pas bien le sujet mais je viens de m’intéresser à la question et de ce que j’en ai compris, c’est qu’il n’y avais pas de lois, sous le IIIe Reich, qui réprimaient l’homosexualité féminine, elle n’était pas perçue comme dangereuse pour la société, car les femmes étaient considérées comme faibles, dépendantes des hommes, à tous niveaux, même pour le plaisir sexuel, et surtout leur homosexualité ne les empêchait pas de procréer. L’homosexualité féminine était cependant réprimée, mais « en douceur », on fermait les lieux de rencontre, par exemple. Il me semble que la situation était plus compliquée pour les lesbiennes autrichienne en raison de la pénalisation de cette pratique dans leur pays. Mais le sujet est très sensible, et je ne voudrais pas dire de bêtises aussi je précise que je tiens ces informations de sites comme Wikipedia et autres qui ne sont pas toujours d’une grande fiabilité. Merci d’apporter des corrections si nécessaire. En France les lois discriminatoires visant les homosexuels promulguées par le régime de Vichy en 1942, n’ont été abolies qu’en 1982. Dans un article sur Marguerite Porette, j’ai parlé indirectement de l’homosexualité, je te recommande sa lecture, Marguerite Porette était une femme remarquable;

      http://lacotevincent.wordpress.com/2014/11/29/101-lettre-ouverte-a-marguerite-porete/

      Je me permet également de te conseiller le site d’Esther Ling, qui écrit des Haïkus superbes, qui ont parfois pour thème le lesbianisme, je crois que ses poèmes sont regroupés par thèmes, le logo de son blog est à côté du tiens comme personne ayant aimé cet article.
      Au plaisir de te lire.

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    2. Quelle fut la situation des lesbiennes dans cette persécution généralisée ?

      « La situation des lesbiennes diffère dans la mesure où il était impossible de les poursuivre légalement pour homosexualité en Allemagne. En effet, l’article de loi qui condamnait l’homosexualité ne concernait que les hommes. L’Etat nazi se voulait un Männerstaat, un état viril, et tout ce qui concernait les femmes était un peu secondaire sous le nazisme… du moment que les femmes restaient subordonnées aux hommes. Néanmoins, il convient de noter une exception, l’Autriche qui, possédait dans son code pénal un article de loi qui condamnait aussi bien l’homosexualité masculine que l’homosexualité féminine. En outre, quelques lesbiennes allemandes ont aussi été internées au camp de concentration de Ravensbrück. »

      Régis Schlagdenhauffen, auteur du livre « Triangle Rose.

      http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/homosexuels.htm

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  2. Bonjour Vincent,
    Je trouve très important que tu rappelles la déportation des homosexuels.
    Car nous avons tendance à oublier que la déportation a concerné également les homosexuels en effet, et aussi les tziganes, les communistes, les handicapés, les malades, les personnes âgées, et même les allemands récalcitrants qui furent les premiers déportés.
    Sur certains sujets très graves comme celui que tu développes ce jour, je souhaiterais pourtant que parfois nous fassions plus que nous souvenir.
    Je ne cesse aujourd’hui de me questionner sur les aboyeurs du web qui font la chasse aux mots des femmes, sur l’intolérance massive à bien des formes que peut prendre la profonde altérité; aux rumeurs et aux cancans qui traînent ici et là, et que l’on alimente au quotidien.
    Charles m’a tant rappelé que c’est exactement cette délation quotidienne, cette collabo très « ordinaire » qui a mené au pire.
    C’est pourquoi il militait d’abord et avant tout pour la gentillesse qui avait dans son esprit autant de place que la mémoire.
    Il n’a pas réussi à parler avant des décennies et ne m’a confié ses cauchemars que 6 mois avant son décès, j’avais 15 ans. L’essentiel est cependant qu’il l’ait fait et que je sois aujourd’hui une partie de sa mémoire, vivante.
    Et à la fin de sa vie, il a adopté lui aussi un toutou qu’il a appelé « Stop ».
    Mais en aucun ce ne fut un berger allemand. C’était un chien adopté dans un refuge, un croisement incertain entre le setter et l’épagneul. En aucun cas un chien de race.
    Bonne journée Vincent.
    (Anne-Hélène est le vrai nom d’Antigone)

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      1. Charles était mon arrière-grand-père, et il était résistant; il cachait notamment des juifs, des communistes, des personnes âgées et malades dans la cave de sa maison avec mon arrière-grand-mère, Olga.
        Il a été torturé puis déporté, dénoncé par le curé de son village.
        Son frère, l’un des chefs de la résistance du Poitou, a été fusillé quant à lui.
        Mais Charles est revenu des camps, pesant 35 kgs ….

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    1. J’ai beaucoup d’estime pour elle et moins parce qu’elle écrit de très beaux poèmes qui embellissent ma vie, comme celui que j’ai publié dans l’article suivant, mais parce qu’elle affiche son judaïsme et son homosexualité, deux choses qui sont malheureusement, pour beaucoup, des tares. Ce qui constitue un comportement déviant, ça n’est pas celui d’être d’une confession religieuse ou d’une autre ou encore de s’en réclamer d’aucune, ce qui constitue un comportement déviant, ça n’est pas d’avoir une orientation sexuelle ou une autre, ce qui constitue un comportement déviant, c’est d’opprimer les gens pour leur confession religieuse ou leur absence de confession religieuse, c’est d’opprimer les gens pour leur orientation sexuelle, ce qui est déviant, c’est d’opprimer.

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  3. En écho, un extrait du début de Si c’est un homme, Primo Levi:

     » En moins de dix minutes, je me trouvai faire partie du groupe des hommes valides. Ce qu’il advint des autres,femmes, enfants, vieillards, il nous fut impossible alors de le savoir la nuit les engloutit, purement et simplement. Aujourd’hui pourtant, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich; nous savons que les camps de Buna-Monowitz et de Birkenau n’accueillirent respectivement que quatre-vingt-seize hommes et vingt-neuf femmes de notre convoi et que deux jours plus tard il ne restait de tous les autres – plus de cinq cents – aucun survivant. Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l’étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu’un système plus expéditif fut adopté par la suite on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu’il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp; les autres finissaient à la chambre à gaz.

    Ainsi mourut la petite Emilia, âgée de trois ans, tant était évidente aux yeux des Allemands la nécessité historique de mettre à mort les enfants des juifs. Emilia, fille de l’ingénieur Aldo Levi de Milan, une enfant curieuse, ambitieuse, gaie, intelligente, à laquelle ses parents, au cours du voyage dans le wagon bondé, avaient réussi à faire prendre un bain dans une bassine de zinc, avec de l’eau tiède qu’un mécanicien allemand  » dégénéré  » avait consenti à prélever sur la réserve de la locomotive qui nous entraînait tous vers la mort.

    Ainsi disparurent en un instant, par traîtrise, nos femmes, nos parents, nos enfants. Presque personne n’eut le temps de leur dire adieu. Nous les aperçûmes un moment encore, telle une masse sombre à l’autre bout du quai, puis nous ne vîmes plus rien. « 

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