154. Vertige de l’amour

J’ai vu l’un des derniers concerts d’Alain Bashung, c’était à Nancy, fin 2008, trois mois avant qu’il ne meurt. Un concert incroyable. Je crains de ne plus en vivre de pareils. Le chanteur était tellement faible que quand il a traversé la scène pour s’installer devant son micro, il titubait. Il n’avait qu’une dizaine de mètres à faire, mais ça m’a paru très long, à chaque pas je me demandais si il n’allait pas tomber. J’avais envie de le rejoindre pour qu’il puisse s’appuyer sur moi. Il avait sans doute insisté pour ne pas être aidé. Une fois installé sur son tabouret de bar, il a réajusté son micro et alors que la foule l’acclamait autant, je crois, pour le plaisir de le voir que pour la performance qu’il venait d’accomplir, il a lâché un « Je vous aime ». J’en ai entendu des « Je vous aime » dans les concerts, mais un « Je vous aime » aussi vrai, jamais. Tout le concert portait cette vérité, il était là, devant nous, avec nous, en communion. Un technicien est venu lui installer sa guitare et il a entonné « C’est un grand terrain de nulle part avec ses belles poignées d’argent…, quelqu’un a inventé ce jeu, terrible, cruel, captivant… ». C’était sous un chapiteau, il y régnait une atmosphère très particulière, entre l’exaltation et le recueillement. Sur Angora,

***

j’crains plus la mandragore

j’crains plus mon destin

j’crains plus rien

le souffle coupé

la gorge irritée

je m’époumonais sans broncher

Angora montre-moi d’où vient la vie

où vont les vaisseaux maudits

Angora sois la soie sois encore à moi

, le silence était de cathédrale. S’en est suivi des applaudissements, des sifflements stridents, des cris, des « Alain », à tout rompre. Il flottait dans ses vêtements tellement il était maigre, il portait des lunettes noires et un chapeau noir qui laissait entrevoir son crâne chauve à cause du traitement chimiothérapique. Au tout début de son récital, sa voix était mal assurée, elle déraillait, et puis très rapidement elle est devenue pleine, chaude, intense. Moment de grâce. Il ne s’était pas déplacé jusqu’à cette tente géante, entre deux hospitalisations, pour venir chercher son cachet, il était là pour le plaisir d’être avec nous et rien que pour ça, et c’était palpable, pas besoin qu’il répète son « Je vous aime » comme il l’a fait tout au long du concert et même avant qu’il ne monte sur scène. Il me revient le souvenir que l’artiste qui l’a précédé, nous avais déjà transmis ce message à deux reprises, une première fois au milieu de son récital et une seconde fois juste avant d’entamer son rappel, alors qu’il revenait des coulisses ; « Alain, m’a demandé de vous dire qu’il vous aime », comme si il avait craint de ne pouvoir le dire lui-même, incertain que ses jambes ne soient capables de le porter jusqu’à nous ou alors plus certainement, il était impatient de nous le faire savoir.

Oh! ce silence religieux sur Venus, « … Toutes ces choses guidées par une étoile, première à éclairer la nuit, Vénus, Vénus.. »
Oh! cette transe, ce déchaînement de mon corps, cette lévitation, sur « Samuel Hall », « Allez au diable, je m’appelle Samuel Hall, je vous déteste tous… Continue comme ça, continue comme ça, ohé, ohé! ».
Oh! Alain, « juste faire hennir les chevaux du plaisir ».
Oh! Alain, « que ne dure que les moments doux ».
Oh! Alain, cette tristesse depuis que tu es parti.
Oh! Alain, si tu savais ce qu’ils ont fait à Cabu et aux autres, à ce policier blessé gisant sur le sol alors qu’il demandait grâce…
Oh! Alain, cette bassesse, cette folie des hommes quand l’amour leur fausse compagnie.
Oh! Alain, « Un jour j’irai vers l’irréel, un jour j’irai vers une ombrelle, y seras-tu ? Y seras-tu ? » Y seras-tu Alain, pour me chanter tes chansons ? Pour me dire que tu m’aimes ?

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