156. Les regrets

L’autre jour, alors que j’étais dans le salon d’un hôtel, le nez dans ma tablette, tout occupé à terminer 137. Psy 5, j’ai entendu le bruit d’une gifle, ça a claqué, c’était juste en face de moi. J’ai relevé la tête et j’ai vu un enfant qui devait avoir environ cinq ans se tenir la joue dans un silence assourdissant. Il n’a pas poussé un cri, pas versé une larme. Ses yeux étaient humides, sa poitrine avait des soubresauts, il reniflait, il retenait ses sanglots. Il fixait le sol du regard. La dame qui venait de le gifler, j’ai compris plus tard que c’était sa grand-mère, est restée un moment silencieuse, elle aussi, puis elle s’est adressée à l’enfant et lui a dit, suffisamment fort pour que toutes les personnes qui avaient tournés leur regard vers la scène entendent;

– Tu ne peux pas faire attention ? Je viens de te dire de laisser cette tasse tranquille.

Une serveuse venait de poser une tasse de chocolat devant lui, il en avait renversé un peu en voulant prendre le sucre emballé dans du papier qui était sur la coupelle. Sa grand-mère l’a envoyé ensuite s’asseoir derrière un fauteuil. Je me suis retrouvé face à face avec lui. Il a jeté un regard éploré vers moi. À l’abri de la vue de son agresseur, il a lâché ses larmes. J’ai soutenu son regard, j’avais envie de le réconforter, j’avais envie qu’il lise dans mes yeux, « Je compatis avec toi, c’est injuste ce qui t’arrive, elle n’a pas le droit de te faire ça ». Dans ma tête ça bouillonnait, j’avais envie de m’adresser à cette dame et de lui dire que ce qu’elle venait de faire était inadmissible, qu’elle pouvait être poursuivie pour violence sur mineur pour ce geste, mais je n’ai rien fait, je me suis senti lâche. Sa mère est arrivée peu de temps après, la grand-mère de l’enfant lui a dit que son fils était insupportable, qu’il avait renversé la tasse de chocolat alors qu’elle venait de lui interdire d’y toucher. La mère n’a pas bronché, elle a enchaîné, indifférente, sur autre chose, affaire classée. Quand la grand-mère a appelé le gamin pour partir, j’ai jeté de nouveau un regard vers lui, il me regardait, j’y ai lu un « Salop, tu ne m’as pas défendu ». J’étais conscient de ma lâcheté. Je n’ai pas eu la force d’assumer un conflit. Je suis resté passif, observateur. Dans le combat qui s’est joué en moi, ce bouillonnement intérieur, c’est le mal, le Minotaure de la mythologie grecque qui a gagné. J’ai des regrets, j’ai baissé les bras. Un autre personnage de cette mythologie, Sisyphe, a été condamné, à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline un rocher qui en redescendait chaque fois avant de parvenir au sommet, Albert Camus interprète ce passage ainsi, “La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.”. On regrette de ne pas avoir lutté, jamais d’avoir perdu, tout au plus on est déçu, c’est beaucoup moins embêtant car comme le chante Daniel Darc, « Les regrets ça va droit au cœur et ça y reste jusqu’à ce qu’on meurt ».

Illustration, « Il faut imaginer Sisyphe heureux », Gilbert Garcin, 1996

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Une réflexion sur “156. Les regrets

  1. Je découvre cette citation de Camus. Combien elle me semble juste! et me rappelle la fin de La Femme des sables.
    A « On regrette de ne pas avoir lutté, jamais d’avoir perdu »
    j’associe ces mots de Beckett:
    « Echouer. Echouer encore, échouer mieux. »

    Aimé par 1 personne

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