174. Voyages

Dans ce billet,

https://musedelabutte.wordpress.com/2015/02/04/la-poesie-du-mercredi-10/

Thelema raconte comment elle a été touchée par un poème de Jacques Prévert, Barbara. À la fin de son billet, elle pose cette question,

Et vous, quels sont les poèmes qui vous ont marqués ?

Voici ma réponse, un peu écourtée, l’intégrale est en commentaire de son très beau texte;

***
Ma rencontre avec la poésie remonte à l’école primaire, je devais avoir une dizaine d’années.
Un jour l’instit a donné cette récitation de Victor Hugo à apprendre.

Demain, dès l’aube…

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Pour la première fois une poésie me parlait. J’aime bien cette expression, « ça me parle » a propos d’une œuvre d’art, parce qu’elle dit bien ce que l’on ressent, parfois, quand on en a une devant soi, une présence. Une présence aimante. D’ailleurs, cette affection est réciproque, on parle parfois d’avoir un « coup de foudre » pour tel film ou tel roman. J’ai eu un coup de foudre pour « Demain dès l’aube » de Victor Hugo, dès que je l’ai su sur le bout des doigts, je l’ai fais tourner en boucle dans mes circuits neuronaux. Je marchais à travers la forêt, à travers la montagne, pensif, avec un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur dans les mains. Je n’ai pas compris sur le coup pourquoi cette histoire de père qui va se recueillir sur la tombe de son enfant m’avait touché, je crois l’avoir compris plus tard, en découvrant une mèche de cheveux blonds, soigneusement conservée dans une boîte en fer, au fond d’un tiroir, chez mes grand-parents. Un enfant était mort dans cette maison où j’avais passé une grande partie de mon enfance et elle en portait toujours le deuil. Finalement, « Barbara » et « Demain des l’aube » se ressemblent par leur côté mélancolique. Il y est question de la perte, de la mort, mais si on les apprends par cœur, si on se les répète, ça n’est pas pour être triste, bien au contraire, c’est pour être heureux. La poésie, c’est le bouquet de houx vert et de bruyère en fleur que Victor Hugo pose sur la tombe de sa fille. Tout ça, ça me rappelle un poème d’Atilla Joseph que je me suis longtemps répété intérieurement, lui aussi,

Je serai jardinier

Je serai jardinier : des arbres à cultiver,
au lever du soleil moi aussi me lever,
n’avoir rien pour m’inquiéter
sinon la fleur que j’ai plantée.

Chacune des fleurs que j’ai plantées
au rang des fleurs sera ma préférée,
même l’ortie, à la bonne heure,
tant elle sera vraie, ma fleur.

Pipe à la bouche, buveur de lait,
A bonne renommée je veillerai de près,
Le danger ne m’atteint plus guère
Je me suis mis moi-même en terre.

Il le faut vraiment, oui, vraiment,
et au levant et au couchant,
–quand le monde sera décombres
qu’il y ait une fleur sur sa tombe.

Avec ce dernier vers, je viens de faire le lien entre ces deux poèmes. C’est pourquoi j’écris. Pour des moments comme ça. Tout d’un coup, J’ai l’impression d’y voir clair, de sortir de l’obscurité ou de trouver un passage là où il y a un mur. Ça fait pas très longtemps que j’écris, j’ai 48 ans et mon blog date de juillet 2014. Dès que j’ai un peu de temps devant moi, je m’installe devant mon écran et je pianote sur le clavier et en avant la musique! Là, par exemple, je profite d’un voyage en train. Le lieu rêvé pour écrire. On voyage doublement en écrivant dans un train, sauf que dans un cas, on connaît la destination, enfin il m’est arrivé plus d’une fois de me tromper de train… et dans l’autre cas, on ne la connaît pas. Il y a une autre poésie, qui a été déterminante pour moi, car elle m’a incité à créer mon blog, c’est Commune présence, de René Char,

tu es pressé d’écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s’il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir
celle qui t’es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
hors d’elle tout n’est qu’agonie soumise fin grossière
si tu rencontres la mort durant ton labeur
reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
en t’inclinant
si tu veux rire
offre ta soumission
jamais tes armes
tu as été créé pour des moments peu communs
modifie-toi disparais sans regret
au gré de la rigueur suave
quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
sans interruption
sans égarement

essaime la poussière
nul ne décèlera votre union.

Elle m’a parlé, elle aussi, mais d’une façon un peu différente des deux autres, c’est à dire qu’elle m’a parlé au sens propre. C’est comme si René Char s’était adressé à moi;

René Char; Tu es pressé d’écrire

Moi; Oui, c’est vrai, je suis pressé d’écrire

René Char; Comme si tu étais en retard sur la vie

Moi; C’est vrai aussi, j’ai l’impression de perdre ma vie, à ne pas écrire

René Char; S’il en est ainsi fait cortège à tes sources, hâte-toi

Moi; Si tu le dis…

C’est donc un poème qui m’a encouragé à écrire. Il m’a fallu du courage pour écrire, je te recommande à ce sujet, le livre de Georges Bataille, « La littérature et le mal », mais ce qu’il faut surtout pour écrire, c’est d’avoir besoin de combler un manque, c’est d’avoir besoin de sentir une présence aimante à ses côtés, ça ne veut pas dire qu’on est esseulé sans personne qui nous aime autour de nous, c’est un autre type de présence, je ne saurais te définir à quoi elle ressemble exactement, à quoi bon d’ailleurs car tu la ressens sans doute aussi, elle est commune à ceux qui écrivent et plus largement à ceux qui créent. C’est de cette commune présence dont parle René Char dans sa poésie. En écrivant, on est avec elle, c’est comme ça que je comprends le mot « union » dans le dernier vers de son poème, « Nul de décèlera votre union ».

Voilà, mon texte est arrivé à destination, exactement en même temps que le train, agréables voyages.

Et vous, quels sont les poèmes qui vous ont marqués ?

Photo; http://mes-photos-57400.over-blog.com/article-randonnee-dans-la-bruyere-des-hautes-vosges-partie-1-56721365.html

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6 réflexions sur “174. Voyages

  1. Ecole primaire, une récitation de Queneau:

    Il pleut

    Averse averse averse averse averse averse
    pluie ô pluie ô pluie ô ! ô pluie ô pluie ô pluie !
    gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau
    parapluie ô parapluie ô paraverse ô !
    paragouttes d’eau paragouttes d’eau de pluie
    capuchons pèlerines et imperméables
    que la pluie est humide et que l’eau mouille et mouille !
    mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau
    et que c’est agréable agréable agréable !
    d’avoir les pieds mouillés et les cheveux humides
    tout humides d’averse et de pluie et de gouttes
    d’eau de pluie et d’averse et sans un paragoutte
    pour protéger les pieds et les cheveux mouillés
    qui ne vont plus friser qui ne vont plus friser
    à cause de l’averse à cause de la pluie
    à cause de l’averse et des gouttes de pluie
    ­des gouttes d’eau de pluie et des gouttes d’averse
    cheveux désarçonnés cheveux sans parapluie

    Apprenant le poème et pressentant l’ivresse du rythme, l’infinie fantaisie du verbe.
    La joie promise de m’y frotter.

    Exquise fantaisie là aussi:

    Les préfixes

    À mesure que je bois
    J’oublie, j’oublie,
    J’oublie ce que je bois !
    À mesure que je pense
    Je dépense, je dépense !
    À mesure que je vis
    Je dévie, je dévie !
    À mesure que je meurs
    Je demeure, je demeure !

    Jean Tardieu

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    1. Ça me fait très plaisir que ça te plaise. En écho à ton commentaire et en écho à beaucoup de discutions passionnés que nous avons eu sur BWSTW;

      Moi, le poète Calaferte, je vous interdis de parler de poésie, comme je vous interdis de parler de l’art en général.

      Vous n’y connaissez rien.

      Vous n’y connaîtrez jamais rien.

      Pour savoir quelque chose là-dessus, il faut avoir vécu trente ou quarante ans comme un écorché vif.

      Ce n’est pas votre cas.

      Ce n’est même pas à votre portée.

      Vous n’êtes donc bons qu’à lire, à écouter ou à contempler, si le coeur vous en dit.

      Pour le reste, fermez vos grandes gueules.

      in Paraphe

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  2. Je me souviens d’un poème tout simple qui m’avait beaucoup touchée :

    « Araignée grise,
    Araignée d’argent,
    ton échelle exquise
    tremble sous le vent.
     
    Toile d’araignée
    – émerveillement –
    lourde de rosée
    dans le matin blanc!
     
    Ouvrage subtil
    qui frissonne et ploie,
    ô maison de fil,
    escalier de soie !
     
    Araignée grise,
    Araignée d’argent,
    ton échelle exquise
    tremble dans le vent. »

    Madeleine LEY (selon source internet)

    mais cela fait si longtemps, c’était presque encore le temps de l’enfance.

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