180. Être

J’aime tordre la langue, la violenter, la plier, mais attention, ça ne veut pas dire que le sens qui ressort de mes manipulations de mots m’indiffère. Au contraire, ça m’importe au plus au point. C’est même parce que je veux faire jaillir du sens que je tords la langue, c’est pas pour le plaisir de tordre. Je veux obtenir une étincelle. J’utilise les mots comme des cailloux. Je les frotte les uns contre les autres. J’en prends un, j’en prends un autre, je les frotte, jusqu’à ce qu’il y ait une étincelle entre eux. Pour rendre cela plus intelligible, je vais prendre un exemple. Supposons que la langue, le bon sens, c’est « Être ou ne pas être », lorsque je substitue « Être » par « Autre », j’agis en dépit du bon sens, je tords la langue, je frotte Autre à « ou ne pas être ». « Autre ou ne pas être »(1), ça a fait naître du sens, j’ai trouvé ça beau, ça a fait une étincelle. Dans les ténèbres, c’est beau une étincelle. C’est ça la poésie, une étincelle dans les ténèbres. Tout d’un coup, c’est la fête, c’est la joie. Sans cette joie, cette lumière pour éclairer les ténèbres, les ténèbres seraient insupportables, et je serais tenté, de ne pas être, au sens shakespearien, c’est à dire que je serais tenté de me suicider. Cette lumière intermittente qu’est la poésie me donne l’espérance qu’un jour, les ténèbres finiront pour de bon, que ma joie demeurera, que je serai éternellement dans la lumière, dans la nudité de l’Un (2), pleinement autre, que je serai, une fois pour toutes.

(1) https://misquette.wordpress.com/2015/02/17/177-autre-ou-ne-pas-etre/

(2) https://misquette.wordpress.com/2015/02/19/178-la-nudite-de-lun/

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3 réflexions sur “180. Être

  1. « Corps d’os, de peau, de mémoire sédimentée, de pensées claires, de désirs sombres. Corps où se forge une langue inconnue, progressivement déployée, délivrée, manifeste, qui conjugue discipline et transgression, contrôle d’un aplomb de tireur à l’arc et vagabondage libertin d’un esprit sans accoutumance.
    […|
    Pourquoi cet art de tabler sur sa propre nuit, sur ce que Garcia Lorca appelle « les sonorités noires », porte-t-il autant de grâces? Faut-il que la lumière se rejoigne toujours par les précipices? »
    Prendre feu, Zéno Bianu et André Velter

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