182. Un blé inépuisable

Quelqu’un vit en moi, grandit et me bouscule. Il m’étonne et m’oblige à Le nommer. Il me contracte. Et ces contractions, dont je souffre durement, sont la souffrance de ma vie. Elles peuvent m’obnubiler au point que je dénie ce qui se passe en moi, au point que je refuse ce qui tente de naître.

Ce refus peut durer, perdurer. La souffrance alors, de n’être pas dite, devient intolérable. Dire sa souffrance est difficile et fait peur. Et pourtant, cette parole, c’est l’avènement de mon être intérieur dans mon être extérieur. C’est ma naissance comme « sujet ». C’est tout uniment la naissance de Dieu en moi.

« Souffrir Dieu » c’est Le laisser venir, c’est Le laisser sortir, c’est Le laisser partir. C’est L’engendrer. Dieu est ma souffrance et je suis la sienne. Ce lien salvifique n’est pas de l’ordre de l’expiation mais de l’expiration. C’est en expirant que s’ouvre l’espace qu’occupera le souffle.

Telle s’annonce la prédication de Maître Eckhart.

Quelle différence entre ce texte et une poésie ? Je suis d’accord avec Mallarmé quand il écrit;

« Le vers est partout dans la langue où il y a rythme. Dans le genre appelé prose, il y a des vers, quelquefois admirables. Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet, et puis des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus. Toutes les fois qu’il y a effort au style, il y a versification.».

« C’est en expirant que s’ouvre l’espace qu’occupera le souffle. » est un vers admirable. Il m’évoque la thérapie psychanalytique dont le principe est de faire émerger le douloureux par le dire. Pas besoin d’avoir suivi l’enseignement de Freud ou de Lacan pour savoir de quoi il en retourne. Chacun a pu vérifier le soulagement que l’on éprouve après avoir pu dire « ce que l’on a sur le cœur », le « non-dit ». Elle est très appropriée cette image, « avoir quelque chose sur le cœur », avec le propos de Maitre Eckhart car quand la souffrance est dite, le cœur (Dieu pour Maitre Eckhart) est libéré. Ce que j’ai pu constater de l’effet de la poésie sur moi, c’est qu’elle libère également de la souffrance et qu’elle fait croître l’espérance. Est-ce à dire qu’écrire c’est dire sa souffrance ? C’est ce que je comprends de cette phrase de Philippe Jacottet, « La poésie est cette possibilité d’insérer la plainte dans une totalité qui la résorbe». La totalité qui supprime la plainte et vient occuper sa place, n’est-ce pas ce « Dieu » que Maitre Eckhart appelle également l' »Un »? Que la souffrance laisse la place à une totalité, un « Un », ou pour le dire encore plus poétiquement, à un un blé inépuisable, c’est en tout cas le vœu qu’exprime ce même Philippe Jacottet dans ce poème;

La seule grâce à demander aux dieux lointains,
Aux dieux muets, aveugles, détournés,
A ces fuyards,
Ne serait-elle pas que toute larme répandue
Sur le visage proche
Dans l’invisible terre fît germer
Un blé inépuisable ?

Puisse ce vœu être exaucé.

4 réflexions sur “182. Un blé inépuisable

  1. Difficile de dire mieux que ces trois là en effet! Libérer la souffrance dans le poème c’est ouvrir une espérance, nous sommes donc bien d’accord. Nulle compromission à y craindre, pour autant, avec l’optimisme des béats ou le diktat contemporain du « think positive »! Plus besoin de « happy end » quand on a su dire les choses.

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