173. Héros

Dans le questionnaire de Proust, une des questions est;

– Quels sont mes héros dans la vie réelle ?

Je l’ai rempli ce matin et à cette question m’est venue comme première réponse, les dessinateurs de Charlie Hebdo et juste derrière, j’ai pensé aux enfants handicapés mentaux et moteurs dont je m’occupe dans le cadre de mon activité professionnelle. Un souvenir très récent s’est manifesté. C’était hier après-midi, j’apprends à un groupe de cinq adolescents à se déplacer à vélo. A un moment de la séance, alors qu’ils faisaient le tour d’une aire de jeu sur leur bicyclette, l’un d’entre eux tombe, je l’entends alors crier, j’accours vers lui. Finalement, plus de peur que de mal, il était paniqué mais n’était pas blessé. Il a eu tellement peur qu’il en a fait dans son froc, je m’en suis rendu compte à notre retour. Je l’ai aidé à se relever, empêtré qu’il était avec le cadre du vélo entre les jambes. Je l’ai incité à remonter sans attendre sur le vélo, ce qu’il a fait avec une certaine appréhension. Pour l’aider à se relancer, je l’ai poussé dans le dos et je l’ai encouragé de la voix, « Allez Alexandre, et c’est reparti mon kiki! » Il était ravi. Je l’ai vu à l’expression de son visage et à un petit cri aiguë qu’il a émis. J’ai trouvé ça plaisant. Du coup, à chaque fois qu’un jeune passait devant moi, je faisais pareil, je lui prodiguais une poussette dans le dos en l’encourageant. Au début, ils étaient un peu craintifs, leur équilibre sur le vélo est encore précaire et ils redoutaient que ma poussette ne les déstabilise. Voyant qu’il n’en était rien et que le gain de vitesse et d’encouragements étaient grisants, je les ai vu aborder la partie du parcours où je m’étais positionné, avec la banane sur le visage. Du coup, mes encouragements redoublaient ainsi que la force de mes poussées. Je n’ai pas vu le temps passer, il faisait un froid sec mais le soleil était là, les couleurs étaient vives. Je n’aurais donné ma place pour rien au monde, j’étais heureux, fier de leur fierté, au milieu de ces jeunes pour qui tenir en équilibre sur un vélo à deux roues relève de l’héroïsme.

172. Gouine par amour

Quatre fois plus de suicides chez les homosexuels que chez les hétérosexuels, les chiffres sont terribles, ils révèlent une souffrance psychologique plus importante que je ne l’imaginais, mais je n’aime pas le slogan de cette campagne d’affichage. Quand on ne parvient pas à changer les choses, on change les mots. Ainsi on ne dit plus d’un trisomique, euh… pardon, d’une personne porteuse d’une trisomie 21, qu’elle est atteinte de mongolisme, et encore moins qu’elle est mongole, parce que ces mots sont devenus péjoratifs, de la même manière, on est regardé de travers si on dit de quelqu’un qu’il est noir. On emploie plus facilement, mais avec quand même une certaine gène, le mot « Black », d’ici peu de temps, je ne serais pas étonné qu’il soit à son tour déprécié et qu’il faille, pour être respectueux, appeler les noirs, des personnes dont la pigmentation de la peau est d’un champ chromatique regroupant les teintes les plus obscures. Un groupe d’intellectuels noirs des années trente a pris le contre-pied de cette tendance en se réclamant du terme insultant dont ils étaient affublés. Ils ont donné le nom de « négritude » au courant littéraire et politique qu’ils ont fondés. Jean-Paul Sartre écrira à leur sujet dans « L’Orphée noir », « Insulté, asservi, il (le Noir) se redresse, il ramasse le mot de nègre qu’on lui a jeté comme une pierre. Il se revendique comme noir en face du blanc, dans la fierté. » J’aurai préféré que ceux qui ont fait cette campagne s’inspire de ce procédé. Donner de la noblesse au mot Gouine, plutôt que de le déprécier, c’est ce que fait Anne qui déclare fièrement à propos de son amie Dominique, qu’elle la « rend gouine par son bel amour ».*

* 165. Réduire la mort au silence

171. Le corps y a sa part

[…]

Viens souvent et absente-toi brièvement.

Viens brièvement et absente-toi souvent.

Viens et viens et viens. Aah d’un pas immobile.

Je t’aime car je te désire. Je t’aime car je te désire

Et je prends une poignée de ce rayon encerclé par les abeilles et la rose furtive.

Je t’aime, malédiction des sentiments.

J’ai peur de toi pour mon coeur. J’ai peur que mon désir se réalise.

Je t’aime car je te désire.

Je t’aime, corps qui crée les souvenirs et les met à mort avant qu’ils ne s’accomplissent.

Je t’aime car je te désire.

Je modèle mon âme à l’image des deux pieds, des deux édens.

J’écorche mes plaies avec les extrémités de ton silence… et la tempête

Et je meurs pour que les mots trônent dans tes mains.

S’envolent les colombes.

Se posent les colombes.

[…]

On retrouve cet extrait du texte de Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, à partir de 19’40 sur la vidéo ci-dessous. Le poème est chanté en trois langues, en hébraïque, en arabe et en français et à trois voix par Ruth Rosenthal de nationalité israélienne et allemande, Rayess Bek, libanais et Rodolphe Burger, un gars bien de chez nous. Je l’ai vu, c’est magnifique.

https://m.youtube.com/watch?v=i3Vg0ckIBUA

J’aurai pu m’arrêter là pour ce billet, tant cette vidéo devrait vous combler, mais comme j’aime bien ramener ma fraise, je joins cette autre vidéo dans laquelle Rodolphe Burger déclare à 6 mn, que l’objet de ces textes, Le cantique des Cantiques ou ce texte de Mahmoud Darwich, est « très explicitement l’amour sensuel, c’est pas du tout des textes religieux ». Je ne partage pas cette distinction entre le religieux et l’amour sensuel, si l’union avec Dieu n’est pas orgasmique, elle n’est pas. Comme le précise Sainte Thérèse d’Avila dans son récit relatant sa transverbération (voir 170), Douxloureux.

« .

170. Douxloureux

image

L’amour, c’est douxloureux.

« J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens. »

Autobiographie de Sainte Thérèse d’Avila, Chapitre XXIX, paragraphe 17

169. La mauvaise foi

Vous en avez peut-être assez de ce tapage autour de Charlie Hebdo, peut-être, devant cette nouvelle vidéo que je vous propose, vous allez vous dire:

« Basta, on a tout vu, on a tout entendu, il faut tourner la page, regarder devant nous »

Si c’est le cas, je vous demande un dernier effort, ce document est bouleversant, particulièrement à partir de la dixième minute. Si, après avoir vu ça, il y a encore un croyant pour considérer que la couverture de Luz est un outrage aux musulmans alors, il est de mauvaise foi.

Luz à propos de la couv’ du dernier numéro de Charlie Hebdo: «J’ai dessiné ce petit bonhomme [Mahomet] et quand je l’ai vu. Je me suis adressé à lui. Mon pauvre vieux, toi que j’ai dessiné en 2011, qui nous a valu beaucoup d’emmerdes. Quelque part, c’était presque un pardon mutuel qu’on se faisait. Moi, en tant qu’auteur, en disant « Je suis vraiment désolé de t’avoir foutu là-dedans », et lui…» Luz s’arrête, très ému. «Lui en tant que personnage, qui me pardonnait en fait, qui me disait « C’est pas grave, toi, tu es vivant, tu vas pouvoir continuer à me dessiner »».