195. Silence!

« Silence de la petite fille dans Grimm qui sauve les 7 cygnes ses frères. Silence du juste d’Isaïe « Injurié, maltraité, il n’ouvrait pas la bouche ». Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte de Dieu avec lui-même condamne ici bas la vérité au silence ».

Simone Weil

Je réclame ce silence à corps et à écrits.

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Le bateau est seul

sur l’eau il n’y a pas de bruit.

Se confondent dans mon esprit

la mer et une page blanche

accueillante,

sur laquelle on trace

juste accompagné du silence

notre chemin

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La poésie ci-dessus est extraite de cet article;
https://misquette.wordpress.com/2015/03/18/192-bateau-sur-leau/

Le ciel dans les yeux

Hier, en voiture, quand j’ai entendu à la radio les premières notes de guitare de la chanson des Pink Floyd, « Wish you were here », j’ai versé une larme, comme quand j’écris, parfois. La première fois que ça m’est arrivé de pleurer en écrivant, je me suis demandé ce qui m’arrivait, j’ai regardé autour de moi pour être sûr que personne ne me voyait. J’ai honte de pleurer. Je n’aime pas qu’on me voit pleurer pourtant quand je m’isole pour écrire c’est ce que je recherche, l’émotion, rien d’autre. Je ne pleure pas de tristesse quand j’écris, je pleure de joie. Il m’arrive de pleurer aussi en lisant. Ça m’est arrivé hier aussi, quand j’ai relu une note de la sœur d’Arthur Rimbaud dans laquelle elle raconte les derniers instants de son frère;

« … Il me regardait avec le ciel dans les yeux… Alors, il m’a dit : Il faut tout préparer dans la chambre, tout ranger, le prêtre va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les dentelles, il faut mettre des linges blancs partout… Éveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel : il dit à présent des choses bizarres, très doucement, d’une voix qui m’enchanterait si elle ne me perçait le cœur. Ce qu’il dit, ce sont des rêves – pourtant ce n’est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait, et je crois, qu’il le fait exprès. Comme il murmurait ces choses-là, la sœur m’a dit tout bas : « Il a donc encore perdu connaissance ? » Mais il a entendu et est devenu tout rouge ; il n’a plus rien dit, mais la sœur partie, il m’a dit : On me croit fou, et toi, le crois-tu ? Non, je ne le crois pas, c’est un être immatériel presque et sa pensée s’échappe malgré lui. Quelquefois, il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu’il aperçoit, et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions : les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n’ont jamais été si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux : c’est singulier. Il y a dans le cas d’Arthur quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Les médecins d’ailleurs ne viennent presque plus parce qu’il pleure souvent en leur parlant, et cela les bouleverse. »

Quelle famille les Rimbaud! Quelle poésie aussi dans les mots d’Isabelle, la frangine!

« Il me regardait avec le ciel dans les yeux »

C’est d’une beauté…

Difficile de savoir de quelle nature étaient faites les larmes d’Arthur Rimbaud quand il parlait aux médecins, de joie, de peine ou des deux à la fois ? Il n’est pas impossible qu’Arthur Rimbaud était dans ses derniers instants dans l’allégresse. C’est l’impression en tout cas que me laisse ce récit. Tous ces préparatifs, ce blanc partout, cette voix douce, enchanteresse, ses yeux qui n’ont jamais été si beau, avec le ciel dedans, ce rêve perpétuel… Arthur Rimbaud savait  que « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. »*. Il goûtait sur son lit d’hôpital à la vraie vie, au ciel. Non, c’est sûr, ses larmes étaient faites de joie comme celles espérées par « sa » vierge folle d’une saison en enfer;

« Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encore plus tard, j’espère ! »

Oh! Arthur Rimbaud,
comme j’aurai aimé être à tes côtés dans cette chambre,
pour voir le ciel dans tes yeux,
et entendre tes mots bordés de larmes.
Oh! Arthur, tes poésies me font entrevoir
ce moment où nous n’aurons plus à regretter l’absence
de qui que ce soit,
où nous n’aurons plus besoin d’entendre
« Wish you were here » pour pleurer de joie.

  • « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. » Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

https://m.youtube.com/watch?v=DPL_SV3n7IU

192. Bateau sur l’eau

Retour de ballade en bord de mer au petit matin. Elle est calme, pas une ride sur l’eau. La réplique du voilier de Jules Vernes sort du port et s’éloigne vers le large en traçant un sillon à son passage.

Le bateau est seul

sur l’eau il n’y a pas de bruit.

Se confondent dans mon esprit

la mer et une page blanche

accueillante,

sur laquelle on trace

juste accompagné du silence

notre chemin

191. Transe en danse

 » Monsieur, vous n’avez pas mal joué. Vous connaissez la position du corps. Votre jeu ne manque pas de sentiments. Votre archet bondit, votre main gauche saute comme un écureuil, elle file comme une anguille sur les cordes, vos ornements sont ingénieux et parfois charmants, mais je n’ai pas entendu de musique. Vous pourrez aider les gens qui dansent, vous pourrez accompagner les acteurs qui chantent sur scène. Ce que vous écrirez plaira, n’épouvantera jamais. Vous gagnerez votre vie et votre vie sera entourée de musique, mais vous ne serez pas musicien. Avez-vous un cœur pour sentir ? Avez-vous un cerveau pour penser ? Avez-vous idée de ce à quoi peuvent servir les sons quand il ne s’agit plus de danser ni de réjouir les oreilles du roi ?

Extrait du film, Tous les matins du monde.

Voilà la réponse que sa dernière question m’inspire;

– Je sais pas moi… À prévenir qu’un engin de chantier recul ?! À annoncer l’heure du début des cours ?! À alerter les infirmières que la saturation en oxygène d’un enfant hospitalisé en chambre stérile pour un cancer est trop basse…

Hier soir, j’étais avec ma tablette, tranquillement installé dans mon canapé quand l’une de mes filles, récemment et longuement hospitalisée pour une leucémie, a poussé le son de la chaîne, j’ai relevé la tête de mon écran, prêt à lui demander de baisser le volume et puis la voyant se déhancher sur la musique, genre electro, je me suis ravisé. Je l’ai regardée. Elle m’a vu la regarder. Elle m’a interrogé; « Quoi ? Ça te dérange ma manière de danser ? ». Je lui ai répondu que « Non, pas du tout! ». J’ai trouvé qu’elle dansait bien, mieux que je ne l’avais jamais vu danser, ses gestes étaient libérés. J’étais heureux de la voir danser comme ça. Ça fait deux ans qu’elle est sortie de l’hôpital, mais elle a encore un suivi régulier pour s’assurer qu’il n’y a pas de rechute. A chaque fois, nous attendons les résultats des prises de sang avec de l’appréhension, on n’en a pas encore vraiment fini avec cette merde. Là, quand elle dansait, la maladie était loin, très loin, elle n’était plus. Il a tort le prof de musique du film d’Alain Corneau, la musique ne sert à rien, si ce n’est à danser, à éprouver de la joie. Si notre corps n’est pas emporté par la musique, quelle qu’elle soit, électronique ou sacrée, c’est que notre cœur n’a pas senti et que notre cerveau a pensé. Je comprends que le professeur de musique veut signifier à son élève que la musique doit nous élever spirituellement et que la danse laisse l’individu au niveau du parquet. Quelle erreur! Comme si il n’y avait pas un lien entre le spirituel et le charnel!.

Qu’il lise donc les mystiques, comme Sainte Thérèse D’Avila qui précise que pendant ses extases, le spirituel et le corporel étaient mêlés, « le corps y a sa part » dit-elle ou qu’il lise Rûmî, qui encore plus explicitement, reconnaît un effet transcendantal à la danse,

«Plusieurs chemins mènent à Dieu, j’ai choisi celui de la danse et de la musique.»

ou plus simplement, qu’il regarde le corps d’un musicien, digne de ce nom, je pense à Glenn Gould quand il joue la musique de Bach,

https://m.youtube.com/watch?v=N2YMSt3yfko

, et que ce professeur de musique entre enfin dans la danse, nom de l’âme inconditionnée!

« O jour, lève-toi, les atomes dansent, les âmes éperdues d’extase dansent, la voûte céleste, à cause de cet Etre, danse ; A l’oreille je te dirai où l’entraîne sa danse ; Tous les atomes qui se trouvent dans l’air et le désert, sache bien qu’ils sont épris comme nous, et que chaque atome heureux ou malheureux est étourdi par le soleil de l’âme inconditionnée. »
Rûmî