184. Vient soleil!

Je voue une admiration sans borne à Vincent Van Gogh. Je ne sais pas si c’est l’écrivain ou le peintre qui me fascine le plus chez lui. Hier, j’ai encore passé l’essentielle de ma journée avec lui, à le lire et à commenter ses écrits. À un certain moment de ma vie, « ma raison (y) a fondrée à moitié », pour reprendre ses mots dans sa dernière lettre, et l’oeuvre de Van Gogh m’a été d’un grand secours. Je viens de remarquer que Van Gogh a fait une faute dans la conjugaison du verbe Fondrer, il n’y a pas d’accord avec le sujet qui est « ma raison » puisqu’il est employé au passé composé avec l’auxiliaire avoir. Par ailleurs, je viens de m’apercevoir que le verbe Fondrer n’a jamais existé, c’est un néologisme, Van Gogh l’a créé. En « bon » français, on aurait employé dans ces circonstances le verbe « sombrer ». Ça n’a pas d’importance, on a compris ce qu’il a voulu dire, il avait l’impression qu’il n’était plus en phase avec la réalité. Communément, on retient de Van Gogh que c’était un grand peintre mais également qu’il était « fou » allant jusqu’à se trancher l’oreille pour l’offrir à une prostituée. Quelque temps après cet événement, il a été interné pour « hallucinations auditives et visuelles ». En relisant certains passages de ses lettres, hier, j’ai été frappé plus particulièrement par l’un d’eux,

« Victor Hugo dit : Dieu est un phare à éclipse, et alors certes maintenant nous passons par cette éclipse. »

Cette image m’a interpellé parce qu’elle rejoignait une impression que j’ai exprimée récemment sur ce blog à l’article 175. La divine comédie. L’impression d’éprouver par intermittence une fugace sensation de plénitude. J’ai recherché, en vain, dans l’œuvre de Victor Hugo le passage auquel Van Gogh fait référence, par contre, je l’ai trouvé dans celle de Jules Michelet. Encore une erreur de Van Gogh, comment lui en vouloir ? Voici la citation originale, on la trouve dans l’épilogue de son livre « Les sorcières ».

« Les dieux passent, mais non Dieu. Au contraire, plus ils passent, et plus il apparaît. Il est comme un phare à éclipse, mais qui à chaque fois revient plus lumineux. »

La citation complète apporte un élément nouveau, à chaque fois la lumière est plus lumineuse. Dans la suite de l’épilogue, dans l’épilogue de l’épilogue en quelque sorte de son livre, Michelet fait la description d’un levé du jour hivernal sur la rade de Toulon, la lumière est grandissante au fil de ce texte éblouissant,

« Elle est si près, cette aube religieuse, qu’à chaque instant je la voyais poindre dans le désert où j’ai fini ce livre.
Qu’il était lumineux, âpre et beau mon désert!
J’avais mon nid posé sur un roc de la grande rade de Toulon, dans une humble villa, entre les aloès et les cyprès, les cactus, les roses sauvages. Devant moi ce bassin immense de mer étincelante, derrière, le chauve amphithéâtre où s’assoiraient à l’aise les états généraux du monde. Ce lieu, tout africain, a des éclairs d’acier, qui, le jour, éblouissent.
Mais, aux matins d’hiver, en décembre surtout, c’était plein d’un mystère divin. Je me levais juste à six heures, quand le coup de canon de l’arsenal donne le signal du travail. De six à sept, j’avais un moment admirable. La scintillations vive (oserais-je dire acérée?) des étoiles faisait honte à la lune, et résistait à l’aube. Avant qu’elle parût, puis pendant le combat des deux lumières, la transparence prodigieuse de l’air, permettait de voir et d’entendre à des distances incroyables. Je distinguais tout à deux lieux. Les moindres accidents des montagnes lointaines, arbre, rocher, maison, plis de terrain, tout se révélait dans la plus fine précision. J’avais des sens de plus, je me trouvais un autre être, dégagé, ailé, affranchi. Moments limpides, austères, si purs!..
Je me disais: « Mais quoi! Est-ce que je serais homme encore ? »
Un bleuâtre indéfinissable, (que l’aube rosée respectait, n’osait teinter), un éther sacré, un esprit, faisait toute nature esprit.
On sentait pourtant un progrès, de lents et de doux changements. Une grande merveille allait venir éclater et éclipser tout. On la laisser venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine, les ravissements espérés de la lumière, n’ôtaient rien au charme profond d’être encore dans la nuit divine, sans se bien démêler du prodigieux enchantement… .
Vient soleil! On t’adore d’avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de rêve…
Il va poindre…. Attendons dans l’espoir, le recueillement. »

Vincent Van Gogh avait le sentiment inverse,

« Je sens en moi une force que je dois développer, un feu que je ne puis éteindre et que je dois attiser, bien que je ne sache pas vers quelle issue elle me mènera et que je ne sois pas étonné qu’elle fût sombre. »

Là-dessus, au moins, il ne s’était pas trompé, l’issue de sa vie fut des plus sombres, caractérisée par un état d’angoisse croissant responsable de ses délires hallucinatoires puis de son suicide. Puisse-t’il être maintenant dans la lumière chaude et généreuse des soleils qu’il a peint.

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