Le ciel dans les yeux

Hier, en voiture, quand j’ai entendu à la radio les premières notes de guitare de la chanson des Pink Floyd, « Wish you were here », j’ai versé une larme, comme quand j’écris, parfois. La première fois que ça m’est arrivé de pleurer en écrivant, je me suis demandé ce qui m’arrivait, j’ai regardé autour de moi pour être sûr que personne ne me voyait. J’ai honte de pleurer. Je n’aime pas qu’on me voit pleurer pourtant quand je m’isole pour écrire c’est ce que je recherche, l’émotion, rien d’autre. Je ne pleure pas de tristesse quand j’écris, je pleure de joie. Il m’arrive de pleurer aussi en lisant. Ça m’est arrivé hier aussi, quand j’ai relu une note de la sœur d’Arthur Rimbaud dans laquelle elle raconte les derniers instants de son frère;

« … Il me regardait avec le ciel dans les yeux… Alors, il m’a dit : Il faut tout préparer dans la chambre, tout ranger, le prêtre va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les dentelles, il faut mettre des linges blancs partout… Éveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel : il dit à présent des choses bizarres, très doucement, d’une voix qui m’enchanterait si elle ne me perçait le cœur. Ce qu’il dit, ce sont des rêves – pourtant ce n’est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait, et je crois, qu’il le fait exprès. Comme il murmurait ces choses-là, la sœur m’a dit tout bas : « Il a donc encore perdu connaissance ? » Mais il a entendu et est devenu tout rouge ; il n’a plus rien dit, mais la sœur partie, il m’a dit : On me croit fou, et toi, le crois-tu ? Non, je ne le crois pas, c’est un être immatériel presque et sa pensée s’échappe malgré lui. Quelquefois, il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu’il aperçoit, et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions : les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n’ont jamais été si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux : c’est singulier. Il y a dans le cas d’Arthur quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Les médecins d’ailleurs ne viennent presque plus parce qu’il pleure souvent en leur parlant, et cela les bouleverse. »

Quelle famille les Rimbaud! Quelle poésie aussi dans les mots d’Isabelle, la frangine!

« Il me regardait avec le ciel dans les yeux »

C’est d’une beauté…

Difficile de savoir de quelle nature étaient faites les larmes d’Arthur Rimbaud quand il parlait aux médecins, de joie, de peine ou des deux à la fois ? Il n’est pas impossible qu’Arthur Rimbaud était dans ses derniers instants dans l’allégresse. C’est l’impression en tout cas que me laisse ce récit. Tous ces préparatifs, ce blanc partout, cette voix douce, enchanteresse, ses yeux qui n’ont jamais été si beau, avec le ciel dedans, ce rêve perpétuel… Arthur Rimbaud savait  que « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. »*. Il goûtait sur son lit d’hôpital à la vraie vie, au ciel. Non, c’est sûr, ses larmes étaient faites de joie comme celles espérées par « sa » vierge folle d’une saison en enfer;

« Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encore plus tard, j’espère ! »

Oh! Arthur Rimbaud,
comme j’aurai aimé être à tes côtés dans cette chambre,
pour voir le ciel dans tes yeux,
et entendre tes mots bordés de larmes.
Oh! Arthur, tes poésies me font entrevoir
ce moment où nous n’aurons plus à regretter l’absence
de qui que ce soit,
où nous n’aurons plus besoin d’entendre
« Wish you were here » pour pleurer de joie.

  • « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. » Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

https://m.youtube.com/watch?v=DPL_SV3n7IU

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3 réflexions sur “Le ciel dans les yeux

  1. LA LUMIERE se répandit
    sur les nappes propres de la soirée.

    La table était mise,
    le pain chaud encore.

    Tu demeureras debout
    pareil à toi-même
    avec le même geste qu’à ton arrivée,
    celui de qui doit voyager.

    Mais tu nous regardais, hésitant.
    La lumière elle-même te retenait peut-être.

    Tu as bu, dis-je, le vin clair
    de notre intime pauvreté
    et à ce moment-là
    tu ne pouvais partir.

    (Ange: Seconde élégie)
    José Angel Valente

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