217. Homme libre

dans la maison des mots, tu t’obliges
à demeurer en cette souplesse
de la pensée à peine ondoyante,
et paisible, là où tu inventes,
à fleur de sentiment pour que naisse
tout le contraire d’un homme-lige

Nicolas Gille, in Un ciel simple

J’aime cette poésie.

dans la maison des mots, tu t’obliges
à demeurer en cette souplesse
de la pensée à peine ondoyante,
et paisible,..

Oui, le sentiment de sécurité que l’on ressent quand on écrit, quelque chose de paisible, un refuge, un cocon. Dans une interview, Henri Thomas parle d’un « berceau d’écriture »;

« Quelques fois je me dis comme c’est rassurant d’avoir écris, c’est la seule chose, enfin c’est le seul berceau dans lequel on peut se remettre, parce que tous les berceaux sont perdus, il n’y en a plus qu’un, si on l’a, c’est un berceau d’écriture, on se recouche dedans, il est tout sale, tout crasseux, tout mélangé mais c’est le berceau de l’écriture. Quelque fois j’ai pensé à ça, je me suis dit, si il m’arrive de mourir, on ne sais jamais, et bien je voudrais me coucher dans mon berceau d’écriture. »

https://misquette.wordpress.com/2014/09/15/quarante-huit/

Oui, la pensée qu’on laisse dériver au grès du courant, ne s’attacher à rien, « ni ceci, ni cela » dirait Saint Jean de la Croix, laisser la pensée nous guider. Une expression résume cet état de l’esprit, « Regarder les mouches voler ».

…, là où tu inventes,
à fleur de sentiment pour que naisse
tout le contraire d’un homme-lige

Oui, regarder les mouches voler nous mène à être plus réceptif à nos émotions, à laissé advenir notre inconscient, les barrages s’effondrent au fur et à mesure que l’on s’élève dans la solitude de l’écriture. De cette réceptivité accrue, des mots arrivent dans notre esprit et certains sont plus inattendus que d’autres. Des mots clefs. Tiens, justement, le mot que je viens d’écrire « clef » est un mot clef. Je ne m’attendait pas à le voir venir. Je viens de me demander ce qu’une clef avait à voir là-dedans et je réalise pour mon plus grand bonheur qu’il dit à merveille ce que je cherche à exprimer; ces mots inattendus sont des mots qui ouvrent des portes, qui libèrent la pensée, SA pensée. Ce mouvement de libération, on peut l’éprouver en lisant les mots des autres, c’est même le moteur de nos lectures, quand nous ne lisons pas pour nous changer les idées, mais pour les faire émerger. Je partage l’avis de Jean-Claude Pirotte, quand ce sont nos propres mots qui nous libèrent c’est d’autant plus jouissif;

«Écrire pour moi, pour l’unique plaisir de voir se former les mots sous ma main, de découvrir des vocables que je croyais ignorer, des tours de phrase inédits, des surprises. Il va de soi que consciemment ou non je puisais dans mes lectures à l’improviste, inspiré par une mémoire confuse, et le dictionnaire devait m’apprendre le sens réel du mot dont je m’étais servi. C’était un bonheur de se procurer son propre étonnement.»

Jean-Claude Pirotte, Brouillard.

Jean-Claude Pirotte, tous le contraire d’un homme-lige, un homme libre.

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216. La Java noire, la Java la plus laide

En fin d’après-midi, j’ai emmené ma fille à son cours de chant. J’ai pris l’habitude de l’attendre dans la pièce attenante et d’en profiter pour écrire. J’avais en tête de commenter une poésie de Saint Jean de la Croix, « La nuit obscure ». J’étais en pleine réflexion quand la prof de chant, derrière la porte, annonce aux enfants la prochaine chanson qu’elle va leur apprendre. « Une chanson triste et très poétique », dit-elle. Elle joue quelques très jolies notes au piano et entonne la chanson d’une voix magnifique. Un ange passe. Dans la salle de musique les enfants se sont fait silencieux, je les imagine bouche bée. Moi, je retiens mes larmes. Je crois reconnaître la chanson du générique d’une série que je regardais enfant, « Belle et Sébastien ». De nouveau la belle introduction au piano, mais cette fois les enfants reprennent en chœur derrière la prof, « Je connais les brumes claires, la neige rose et les matins d’hivers… ». Un escadron d’anges passe. Je suis seul à attendre dans la pièce et c’est mieux ainsi, voilà que je pleure pour de bon. Me revient alors cette information sordide que j’ai entendue ce matin à la radio; aux Philippines, des cercueils sont arrivés à la prison du sud de Java dans laquelle des détenus attendent leur exécution. Je me suis dis que l’homme est capable du meilleur et du pire, de chanter divinement et de tuer au nom de la justice. Et voilà pas que je me suis pris de compassion pour les victimes et pour les coupables! En effet, je me suis dit qu’il faut réveiller le cœur des hommes, qu’il faut que la poésie parvienne aux oreilles des bourreaux avant qu’ils ne répandent le malheur sur les autres et sur eux-même. L’Homme peut être un loup pour l’Homme, mais il peut aussi être le sauveur de l’Homme. Il a ainsi en lui deux forces qui luttent l’une contre l’autre. Que faire pour que l’homme ne sombre pas dans l’indifférence au malheur des autres ? Il faut réveiller le cœur des hommes, réveiller son propre cœur, chanter et écouter des chansons « tristes et très poétiques » qui nous font aimer l’humanité. https://m.youtube.com/watch?v=xc-yG06NPq0

214. Laisser parler son cœur

« J’écris ces notes incapable d’autre chose. Il me faut me laisser aller, désormais, à des mouvements de liberté, de caprices. Soudain, le mouvement est venu pour moi de parler sans détour. »

Georges Bataille, Le coupable.

L’imperiosité de l’écriture fais que l’écriture est vraie et donc, comme l’explique Nicolas Boileau, belle,

… Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ;
Il doit régner partout, et même dans la fable :
De toute fiction l’adroite fausseté
Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité.
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces,
Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes ?
Ce n’est pas que leurs sons, agréables, nombreux,
Soient toujours à l’oreille également heureux ;
Qu’en plus d’un lieu le sens n’y gêne la mesure,
Et qu’un mot quelquefois n’y brave la césure :
Mais c’est qu’en eux le vrai, du mensonge vainqueur,
Partout se montre aux yeux et va saisir le coeur ;
Que le bien et le mal y sont prisés au juste ;
Que jamais un faquin n’y tint un rang auguste ;
Et que mon coeur, toujours conduisant mon esprit,
Ne dit rien aux lecteurs qu’à soi-même il n’ait dit.
Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose,
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose…
(Épître IX)

C’est difficile de savoir si ce que l’on écrit est vrai. Pour le savoir, je me fie avant tout au plaisir que je ressens à écrire. Quand j’éprouve du plaisir à écrire, c’est que mon cœur me parle et quand vous en éprouvez à me lire, c’est qu’il vous parle aussi.

Illustration;

https://entrepoetique.wordpress.com/2015/04/24/amants-de-la-melancolie/

213. La grâce matinée

Certains profitent de leurs vacances pour faire la « grasse matinée », moi c’est pour voir l’aube. L’aube, ça n’est plus la nuit, mais ça n’est pas encore le jour. Ça ne dure pas longtemps l’aube, le temps d’écrire ces quelques mots et déjà ça n’est plus l’aube, c’est l’aurore, le soleil est visible à l’horizon. L’aube, ça m’évoque la naissance, l’enfance, la blancheur, la pureté. L’aube, c’est la grâce matinée.

212. III. Bruit blanc

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1. A mon réveil
2. Se trouve
3. La récente identité
4. De ma langue
5. Tollé dans ma tête
6. Le bruit s’ébroue à voix haute
7. Traverse le verbe universel
8. Où bat la poésie

Henriette

J’ai le plaisir de vous informer que le blog d’Henriette, ENTREPOETIQUE, vous est ouvert.

https://entrepoetique.wordpress.com

C’est un endroit « Où bat la poésie » à plein régime.
Longue vie à lui.

211. II. Reproduction du silence

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silence aux mains longues silence odorant silence au bec-de-lièvre silence strident
pain quotidien du silence
vorace
j’époustoufle le silence
silence éclaboussant silence brutal sexe de silence
silence me tient tout entière silence plein de moi foutre du silence
silence me fiance
silence nichoir du monde silence aux mille ruses silence insolent
ferme-la silence

silence du silence du silence
je suis cyclope du silence

Henriette