199. La grâce sans la pesanteur

Pas la grosse patate ces jours-ci. Ça a fini par revenir aujourd’hui. Je m’occupe d’handicapés mentaux, c’est mon métier et encore une fois c’est eux qui m’ont redonné la pêche. J’aime leur compagnie et ils me le rendent bien. Je les amuse et ils m’amusent, parfois ils ne le font pas exprès. Aujourd’hui, par exemple, je demande à l’un d’eux, un adulte, si il avait entendu parlé de l’avion qui s’était écrasé contre la montagne, il me réponds;

– Oui, un, cinq, zero morts, ma mère elle m’a dit. (Il levait les doigts en même temps qu’il prononçait les chiffres, sans que le nombre de doigts levés ne corresponde au nombre énoncé.)

– Et tu sais pourquoi il s’est écrasé l’avion ?

– C’est parce que le pilote il a été faire pipi et quand il a voulu sortir, la porte des toilettes, elle est restée coincée.

Il a arrangé l’explication qu’on lui a donné à sa sauce parce qu’il ne comprends pas ce que ça veut dire se suicider, c’est quelque chose d’inconcevable pour lui qu’on veuille se donner la mort. Quand j’ai essayé de lui expliquer ce que ça voulait dire, il m’a regardé avec des grands yeux, comme si j’étais moi-même handicapé mental. Par contre, pour lui, c’est tout à fait concevable qu’on puisse resté enfermé dans les toilettes, je parierais que ça lui est déjà arrivé et que ça le stress encore à chaque fois qu’il y va. Tant que j’y suis, j’ai une autre anecdote du même type, à partir d’un événement beaucoup moins pesant que la mort de cent cinquante personnes, cette fois c’était un enfant, une petite fille, elle aussi handicapée mentale. Je m’étais déguisé en âne pour les fêtes de la Saint Nicolas et avec un collègue, grimé en Saint patron des écoliers, on s’était rendu chez elle. Elle avait été très impressionnée par l’âne qui se comportait à peu près comme un vrai âne, il allait traîner dans la cuisine à la recherche de nourriture et se montrait têtu lorsque le Saint Nicolas tentait de le faire revenir dans le salon. Il avait finalement consenti à y retourner quand la petite fille a voulu faire un tour sur son dos. Le lendemain, je vois la petite fille pour sa séance hebdomadaire de rééducation et la première chose qu’elle me dit, toute émerveillée;

– Hier, y’a un âne qui est venu à la maison.

– Ah, bon! Un âne est rentré dans ta maison!?

– Oui, et il s’appelait Vincent Misquette, comme toi.

– Non, c’est pas vrai!? Vincent Misquette, comme moi? Mais c’est incroyable! Comment tu sais qu’il s’appelait Vincent Misquette?

– C’est ma maman qui me l’a dit.

En fait sa mère avait essayé de lui faire admettre que l’âne était un faux et que c’était moi qui était à l’intérieur (Les adultes ont parfois de drôles d’idées…), et elle, ne pouvant concevoir que l’âne ne puisse être autre chose qu’un âne, a transformé l’explication de sa mère de façon à ce qu’elle soit conforme à sa réalité, l’âne était bien un âne et si sa mère lui parlait de mon nom au sujet de l’âne, c’était qu’il s’appelait comme moi.

Je fais un travail extraordinaire. On me dit parfois, « Mais quel courage tu as! Moi, je ne pourrais pas! ». Les handicapés perçoivent, pour beaucoup, le malaise qu’ils inspirent aux autres, malaise qui se traduit soit par de la condescendance ou de la moquerie. Ce rejet est très pénible pour eux, parfois, j’ai l’impression qu’il l’est plus que le handicap. Des lois existent pour que les handicapés soient reconnus pleinement comme des individus, mais on aura beau voter toute les lois, prononcer tous les discours, le regard de la société sur eux ne changera pas tant que les gens n’auront pas eu la chance, je dis bien, LA CHANCE, de les rencontrer autrement que derrière un écran de télévision le jour du Téléthon. Quand une personne me dit que j’ai du courage de faire ce métier, j’aimerais pouvoir provoquer une rencontre entre cette personne et les enfants et adultes dont je m’occupe. A chaque fois que j’ai pu le faire, les valides en sont sortis transformés. Après les premiers moments de gène de leur part, le contact s’établit très rapidement et c’est uniquement grâce à ce « contact » que les valides reconnaissent pleinement le statut d’individu aux handicapés car comme le dis fort justement Simone Weil;

« Parmi les êtres humains, on ne reconnaît pleinement l’existence que de ceux qu’on aime. »

in La Pesanteur et la Grâce.

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