209. L’inconnu solaire

Dans un numéro d’Apostrophe, la très regrettée émission littéraire, Bernard Pivot reçoit Annie Lebrun pour son livre « Appel d’air ». Dans la présentation du livre, il souligne que l’ouvrage est entouré d’un bandeau sur lequel est écrit « Pour en finir avec la haine de la poésie ».

Bernard Pivot; Qu’est ce que c’est que cette haine de la poésie ?

Annie Lebrun; Cela fait allusion à un texte de Georges Bataille et quand on connaît le personnage, on comprends qu’il ai écrit ça pour prendre ses distances à l’égard du lyrisme proprement dit et puis de la prose poétique que lui ne supportait pas.

Je pense qu’Annie Lebrun n’a pas compris, comme d’autres, l’expression de Georges Bataille « La haine de la poésie ». D’ailleurs, devant l’erreur d’interprétation quasi générale qu’a suscité cette expression, George Bataille l’a répudiée comme titre d’un de ses livres et s’en est expliqué dans sa préface;

« Il y a quinze ans j’ai publié une première fois ce livre. Je lui donnais alors un titre obscur : « La Haine de la poésie ». Il me semblait qu’à la poésie véritable accédait seule la haine. La poésie n’avait de sens puissant que dans la violence de la révolte. Mais la poésie n’atteint cette violence qu’évoquant l’Impossible. À peu près personne ne comprit le sens du premier titre, c’est pourquoi je préfère à la fin parler de L’Impossible. »

L’impossible, Georges Bataille

Ceci dit, il me semble qu’Annie Lebrun partage pleinement cette vision de la poésie comme permettant d’atteindre l’ineffable quand elle la défini ainsi;

« Si elle doit mener quelque part, la poésie n’a pas d’autre sens que de nous mener où nous ne savons pas voir ».

Ce que nous ne savons pas voir, c’est précisément l’impossible dont parle Georges Bataille. Il personnalise cet « Impossible » à un autre moment de son livre quand il évoque un « inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence du soleil »;

« La poésie révèle un pouvoir de l’inconnu. Mais l’inconnu n’est qu’un vide insignifiant, s’il n’est pas l’objet d’un désir. La poésie est un moyen terme, elle dérobe le connu dans l’inconnu : elle est l’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence d’un soleil. »

Annie Lebrun explique, par ailleurs, dans cet entretien télévisé, qu’à certaines époques, la poésie n’est pas dans ce qui prétends être la poésie, elle parle de notre époque et du 18éme siècle. Pour elle, la poésie au 18 éme siècle était chez des philosophes comme Sade et Rousseau. Je ne connais pas la poésie du 18 éme siècle, mais il est clair qu’il y avait de la poésie dans les œuvres de Sade,

«Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde ?»
Les Cent vingt journées de Sodome, 1785

et de Jean-Jacques Rousseau,

« On était en été, nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu’il baigne ; dans l’éloignement, l’immense chaîne des Alpes couronnait le paysage ; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l’œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là qu’après avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, l’homme de paix me parla ainsi [… ] »
(Jean-Jacques ROUSSEAU, Ém. I)

et qu’il y en a aussi dans celle de Georges Bataille et particulièrement dans son œuvre « non-poétique », voir cette phrase poétique au possible,

« L’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence du soleil. »

La pensée d’Annie Lebrun se rapproche également de celle de Georges Bataille quand elle affirme que la poésie est liée à une révolte;

« La poésie est une façon d’être qui est liée à une révolte, peut être la plus humaine possible et qui est la révolte qu’on a tous connu adolescent et qui est la révolte devant l’immensité des désirs que chacun porte en lui et le peu que la vie permet de vivre. »

Je me sens parfois comme un cul de jatte qui éprouve le syndrome du membre absent, c’est à dire une douleur à l’endroit de son membre amputé. Il manque quelque chose à ma vie et c’est douloureux. L’image de l’amputé me convient bien parce que j’imagine qu’avant de naître, j’étais complet. En naissant, mes jambes m’ont été enlevés. J’ai mal et je ne peux plus marcher alors que sous mes pieds il y a des sables mouvants et l’immobilité me fais m’y enfoncer. Le sable est parfois à deux doigts de me recouvrir mais heureusement, j’ai la poésie. La poésie ça serait un peu comme des jambes retrouvée, plus de douleur et je parviens à avancer. Rien n’est acquis, la poésie est sans cesse à débusquer sinon mes jambes disparaissent, j’ai mal et je m’enfonce. La poésie ne tombe pas du ciel, elle survient dans un mouvement de révolte contre mon état. Il faut que je me mette dans un coin, que je lise, que j’écrive mais que je regarde aussi les mouches voler et alors je retrouve mes jambes ou pour le dire autrement, en reprenant l’image magnifique, que d’aucuns diraient mystique, de Georges Bataille, je retrouve « l’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence du soleil ».

Je t’aime Georges Bataille, pour la beauté que tu as laissée sur cette putain de terre.

Ci-dessous l’émission en question;

https://m.youtube.com/watch?v=jUewSwuADnc

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