230. Paroles brûlantes d’anges-gardiens

Il est très tôt ce matin, c’est encore la nuit. Ça n’est pas raisonnable de se lever si tôt alors que je me sens déjà fatigué. Je suis sûr d’être fatigué. Il y a un signe qui ne me trompe pas, la paupière de mon œil gauche « clignote », c’est à dire que le muscle de la paupière se contracte rapidement. Je dors mal, je suis agité du ciboulot. Ça n’est pas bon pour moi ce manque de sommeil mais il me faut écrire et la nuit est le meilleur moment pour le faire. C’est difficile de faire comprendre ça aux autres, cette nécessité que j’ai à écrire, ça passe pour un caprice, ça n’en ai pas un et j’ai intérêt de m’en souvenir sinon je vais droit dans le mur, au sens propre. Je dormirais dans la journée ou je me coucherais tôt ce soir. Des fois je me décourage d’écrire, je n’arrive à rien dire, ça me fout le moral en dessous de zéro, en négatif. C’est un peu ce qui c’est passé cette semaine. J’ai noirci des pages, pas moins qu’à l’habitude mais cette fois quasiment rien ne s’est présenté qui me procure un soulagement. Je travaillais et je me suis obligé à ne pas me lever pour écrire comme je le fais cette nuit. J’ai quand même composé des Tankas, plus ou moins réussis. Le dernier que j’ai publié ne me plait pas vraiment, il y a juste « la voie du silence » qui m’a plu, du coup je me met à douter, « et si je n’avais plus rien à dire ? ». Horreur! Horreur! Horreur! C’est un mot fort, ça peut paraître indécent de l’utiliser ici parce qu’on l’emploie plutôt pour des événements tel que des rapts d’enfants ou des attentats meurtriers, mais bon, c’est le mot qui me vient et je vous emmerde. Enfin, je m’adresse à ceux qui trouvent que j’en fais trop, qui pensent que je ne sais pas ce que c’est que de souffrir, sinon je la fermerais. L’horreur, c’est le mot qui m’est venu, et j’ai beau penser à tout le malheur du monde, passé, présent et à venir, je l’assume. Francis Giauque est un de mes poètes préféré, je crois qu’il n’aurait pas trouvé ce mot inapproprié pour dire ce que je ressens quand je n’arrive pas à écrire, lui qui qualifie ses jours d’atroces quand bien même il n’a pas vu son enfant trucidé sauvagement sous ses yeux;

amour que je ne peux chanter
toi mon linceul et ma proie d’ombre
mon havre de détresse
mon rivage d’amertume
ma prison
ma nuit
mon soleil dévasté
amour prisonnier
des tentacules de l’angoisse
je deviens fou à essayer
de t’unir à mes jours atroces

Il y a des moments où vivre est comme un grand malheur. C’est dans ces moments que la poésie la plus belle, la plus pure, apparaît. Francis Giauque était conscient de la beauté de ses mots, avant de se suicider, il a confié à un ami, George Haldas, le soin de les publier afin qu’ils puissent servir à d’autres;

« Si je devais me suicider, fais, je t’en supplie que ce recueil paraisse. Il pourra toucher je crois tous les malheureux qui n’ont plus d’espoir ou qui vivent dans l’univers de la souffrance. »

Bingo! Les poésies de Francis Giauque me touchent au plus haut point, elles réveillent en moi l’envie de vivre. Le texte qui suit n’est pas de lui, pourtant il lui sied à merveille;

« Ainsi nous ne sommes rien, ni toi ni moi, auprès des paroles brûlantes qui pourraient aller de moi vers toi, imprimées sur un feuillet : car je n’aurai vécu que pour les écrire, et, s’il est vrai qu’elles s’adressent à toi, tu vivras d’avoir eu la force de les entendre. »

Il est de Georges Bataille, « L’expérience intérieur ». Je m’excuse, je n’emmerde personne, j’ai écris ça sous le coup de la colère, je me sentais seul, incompris, mais ça va mieux, beaucoup mieux maintenant que j’ai un peu écris et surtout entendu « les paroles brûlantes » de ces deux anges-gardiens.

« Paroles brûlantes d’anges-gardiens », voilà qui me plait comme définition de la poésie, ça valait le coup de se lever si tôt!

J’ai trouvé la poésie de Francis Giauque ici;

https://schabrieres.wordpress.com/2013/07/30/francis-giauque-poeme/

6 réflexions sur “230. Paroles brûlantes d’anges-gardiens

  1. Bonjour Vincent,
    J’aime beaucoup ce texte et je ne me suis pas senti « emmerdé ». Pourtant, je pense qu’il est normal un jour, de n’avoir plus rien à dire, plus jamais. Ce n’est pas forcément une horreur. Mais c’est vrai, vivre n’est pas de tout repos. Surtout continuez d’écrire tant que faire se peut !

    Aimé par 2 personnes

  2. Merci Jerfau. Je suis ravi de constater que tu ne t’ai pas emmerdé non plus à le lire ce qui rajoute à mon plaisir de l’avoir écris. Ta remarque sur le fait de n’avoir plus rien à dire sans que cela soit une horreur m’a rappelé la lettre que Romain Gary à laissé avant de se suicider;

    «Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs.
    On peut mettre cela évidemment sur le compte d’une dépression nerveuse. Mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j’ai l’âge d’homme et m’aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire.
    Alors, pourquoi? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique, La nuit sera calme, et dans les derniers mots de mon dernier roman: « Car on ne saurait mieux dire ». Je me suis enfin exprimé entièrement.»

    Merci pour ta remarque, merci d’avoir dit, de dire si bien sur ton blog. J’ai l’impression que le dire des autres nous permet de dire, pas sous la forme d’une autorisation que l’on se donne, « Puisque lui l’a fait, pourquoi je ne le ferais pas? », mais plutôt par le fait que les mots des autres agissent parfois comme des catalyseurs de notre parole. C’est peut-être la raison pour laquelle on lit finalement, parce que ça nous permet de dire. Tu vois, j’ai lu ton commentaire et ça me fais dire et quelque chose me dit que ça n’est pas fini. Je fais ce vœux que ça ne s’arrête jamais, que j’aurais toujours quelque chose à dire, que je n’aurai jamais le sentiment d’avoir tout dit et qu’il en soit ainsi pour toi aussi.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s