270. Suite et fin de l’histoire de Maxime, 261, 267

Comme souvent dans les écoles, la salle qu’on me propose ne me convient pas. Les écoles n’ont pas été conçues pour accueillir des rééducateurs en psychomotricité. Souvent nous sommes cantonnés dans un bureau, dans la bibliothèque, ou au mieux dans une salle de classe désaffectée qui fait office tantôt de débarras, tantôt de dortoir pour la sieste, il m’est même arrivé de travailler dans un couloir. Là, comme c’était l’heure de la sieste et que le dortoir était occupé, je n’avais à ma disposition qu’un espace bâtard, trop large pour n’être qu’un couloir mais un couloir quand même puisqu’il permettait de passer d’une classe à l’autre. Des tapis de gym recouvraient partiellement le sol. Et nous voilà, Maxime et moi à faire plus ample connaissance autour de ballons, de cordes à sauter, de plots, de jeux de construction, de petites voitures, etc…, tous les jeudi entre 13h30 et 15h, heure à laquelle la sieste de ses camarades s’achève. Lui ne fais plus la sieste, il n’en a plus l’âge. Cela fait deux ans qu’il aurait dû quitter la maternelle mais son niveau scolaire ne lui permet pas d’accéder à l’école primaire. La lecture, pour l’instant en tous cas, ça n’est pas pour lui. Pour lui, c’est faire tourner tout ce qu’il trouve. Dans les premières séances, parmi les jeux que je lui propose, seuls les petites voitures et les ballons retiennent son intérêt, il s’amuse à faire tourner les roues des voitures avec ses doigts ou à jeter le ballon en poussant de petits cris stridents tout en tapant des mains, manifestant ainsi son plaisir. Au fil des séances, Maxime fini par trouver aussi amusant de mettre les voitures sur leur roue et de les pousser, d’abord dans n’importe quelle direction puis dans la mienne et enfin en suivant une route que j’ai matérialisée avec les cordes à sauter. Maxime commence à trouver ce moment du jeudi après-midi assez agréable et me retrouve avec plaisir, il finit même par tenter de prononcer mon prénom, « en », pour Vincent.

Je rencontre ses parents uniquement au moment des réunions et des vacances scolaires. Mes relations se sont nettement apaisées avec le père au bout de la première année d’intervention. Sa frustration de ne pas voir son fils répondre à ses attentes est quelque peu tombée. L’accueil est bien meilleur qu’il ne l’a été à ma première visite. Fort de cette embellie, je demande aux parents l’autorisation de faire des séances en piscine, Maxime se lasse de nos jeux et j’aimerais pouvoir varier mon support d’action. Leur première réponse est négative, hormis périodes de vacances, ils ne veulent toujours aucune intervention hors du cadre de l’école, mais quelques mois plus tard, à la faveur du soutien que j’ai reçu de l’enseignante et de la psychologue de l’école, ils finissent par accepter les séances en piscines mais à la condition que pendant ce temps, Maxime ne soit pas déscolarisé. Vu mon planning, il ne me reste qu’une solution, voir Maxime après la classe, hors de mon temps habituel de travail. Après discussions avec mon employeur et réaménagement de mes horaires, nous convenons que je verrai l’enfant désormais le jeudi soir entre 17h et 18h 30, à la piscine. L’effet sur Maxime ne s’est pas fait attendre, il avait montré dès notre première rencontre un vif intérêt pour l’eau en tendant un sac de piscine à son père, il est resté tout aussi vif un peu plus d’un an plus tard. Outre le fait que Maxime est aux anges avec cette activité, elle a l’avantage de me permettre d’échanger avec sa maman de manière hebdomadaire. Elle me parle des difficultés qu’ils rencontrent avec leur fils, son agitation, le regard difficile à supporter des gens sur lui… Je lui fais part de mon expérience, lui donne des conseils. J’arrive toujours en avance au rendez-vous, disposant d’un laps de temps assez large avec ma prise en charge précédente. Dès que Maxime voit ma voiture stationnée sur le parking de la piscine, quand il arrive à son tour, il la désigne du doigt et s’exclame plein d’enthousiasme « Incen, incen ». Il s’empresse ensuite de venir me rejoindre en sortant de la voiture comme une bombe. Ensuite il me serre dans ses bras et me tire par la main pour que je ne perde pas trop de temps en bavardages avec sa mère. En quelques séances, j’apprends à l’enfant à nager. Sa mère est ravie de le voir réussir à plonger et à traverser le grand bassin avec aisance. Petite parenthèse, j’ai une méthode presque infaillible pour apprendre à nager que je tiens de mes entraînements quand je pratiquais la natation en compétition, elle est particulièrement adaptée aux personnes présentant un handicap physique important, ce qui n’est pas du tout le cas de Maxime qui se révèle avoir de très bonnes dispositions sur le plan moteur et de plus il est endurant et possède un sens innée de la glisse dans l’eau. Je profite de la séance pour l’inciter à être également autonome hors du bassin. Je lui apprends à demander un jeton à la caisse, à le mettre dans le portique, à se changer seul, à mettre ses affaires dans le casier, à le fermer, à ne plus me tirer par le bras quand il veut quelque chose mais à me faire des gestes ou à prononcer des mots pour communiquer, bref, pleins de contraintes auxquelles il se soumet parce qu’il sait qu’elles vont lui permettre de passer un bon moment mais aussi et surtout, et c’est le moteur de l’éducation, parce qu’il veut me rendre le plaisir que je lui donne. Sa maman parle des prouesses de son fils à son mari. Ce dernier finit par l’emmener nager un dimanche matin. Le jeudi suivant, la mère de Maxime me dit que son mari est revenu enchanté de ce moment passé avec son fils, qu’il était épaté par son aisance dans l’eau. Sa sœur aînée de trois ans les avait accompagné dans cette matinée dominicale exceptionnelle et le père s’était étonné de voir son fils nager plus rapidement qu’elle, alors qu’il était beaucoup plus jeune et qu’il débutait. Satisfaction.

A la fin de l’année s’est tenue à l’école une réunion d’orientation pour Maxime. Avec une dizaine de professionnels nous attendions autour d’une table l’arrivée des parents. Le père était un homme très direct, comme vous avez déjà pu vous en rendre compte en lisant le début de mon récit, il a débarqué dans la salle suivit de sa femme de la même manière qu’il était venu dans le salon à notre première rencontre, au pas de charge. Une fois assis, tel un chef d’état major, il a pris le contrôle des opérations, il n’était pas là pour tergiverser, d’entrer il nous demande en des termes qu’il avait mûri, ce qu’il pouvait espérer sur le plan scolaire de Maxime. Quand je dis « mûri » c’est parce qu’il a pris soin de poser ce préambule à sa question « En fonction de ce que vous savez de l’évolution des enfants présentant des difficultés comparables à celles de mon fils, pouvez-vous me dire…. ». Notre réponse revêtait une grande importance pour lui, nous précisa-t-il, car il avait une décision à prendre pour sa carrière, on lui proposait une mission outre-mer, en Afrique, qu’il n’accepterait pas, quand bien même cela serait préjudiciable à son avancement, si son fils devait en pâtir. Autour de la table, nous sommes tous embarrassés par sa question, le médecin scolaire, suivi de la psychologue balance un truc du genre, « On ne peut pas dire, chaque enfant est différent… ».
Je n’avais pas pris la parole, mon expérience me laissait penser que Maxime ne pourra pas suivre une scolarité « normale » mais je n’osais pas le dire d’une part parce que je ne me sentais pas légitime de répondre en présence du médecin et de la psychologue mais également parce que je craignais la réaction des parents. Je me suis ravisé, finalement, la question s’adressait à nous tous et je me trouvais lâche de ne pas lui répondre. J’ai pris à mon tour le temps de mûrir ma réponse, j’ai pris soin de reprendre les termes de son préambule, et alors que l’on était passé à un autre sujet, j’ai lancé;

« Excusez-moi, je voudrais revenir à la question de Monsieur X, aucun des enfants que J’AI (en appuyant sur « j’ai » et en me désignant du doigt) suivi, qui avaient des difficultés comparables à celles de Maxime, n’ont pu suivre une scolarité standard, ils ont tous eu recours à un enseignement spécialisé ».

Grand silence dans la salle. La mère de Maxime accuse le coup, laisse couler quelques larmes, se reprends et me demande ce qu’ils vont pouvoir faire de lui, je lui parle de classes adaptées et d’établissements dans lesquels il évoluerait au mieux de ses possibilités. Ouf, j’avais lâché ce que j’avais à dire, ça avait été dur, mais j’avais la conscience tranquille. Les parents restaient indécis quand à la décision qu’ils devaient prendre. Quelques temps plus tard, avec ma collègue éducatrice qui s’occupait également de Maxime, nous leur avons donné notre point de vue, qui n’était pas partagé pas tous les intervenants. Nous leur avons conseillé de ne pas chambouler leurs projets familiaux et professionnels car l’évolution de Maxime dépendait bien plus du bonheur qu’il avaient à vivre ensemble que des prises en charges dont ils bénéficiaient en France, et qu’au demeurant, là où allaient, il trouveraient sans doute également des enseignants spécialisés. Ils sont partis. Ma collègue éducatrice recevait par mail des nouvelles de la famille, tout ce passait très bien, la maman précisait que le père de Maxime n’avait jamais disposé d’autant de temps pour profiter de son fils, qu’ils faisaient de multiples activités dont de la natation en mer ensemble et que l’enfant était scolarisé dans une classe avec un faible effectif, ce qui permettait à l’enseignant d’être très disponible. Il progressait, surtout dans la communication. Avec ma collègue, on s’autocongratulaient allègrement, on avait contribué à faire en sorte que ces parents, en dépit de la difficulté que constitue le fait d’avoir un enfant handicapé mental, puisse connaître, également, d’une vie de famille, les joies.

La chute de l’histoire, c’est que cinq ou six ans plus tard, alors que j’étais devant un rayon de supermarché, j’ai senti une main sur mon épaule, je me suis retourné, c’était la maman de Maxime, elle était tout sourire, visiblement aussi contente que moi de la revoir. Ils étaient revenus en France, la mission de son mari était terminée, elle s’empressa de me donner des nouvelles de son fils avant même que je ne le lui en demande, il était scolarisé dans une classe adaptée mais ça n’est pas la première chose dont elle m’a parlé, l’information première qu’elle m’a délivrée, c’est que Maxime faisait parti de l’équipe de compétition du club de natation local. Je l’ai senti très fière, j’avais de bonnes raisons de penser que son père l’était aussi, du coup, je l’étais doublement.

269. Combat rock

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Quand j’avais une quinzaine d’année, il m’arrivait d’accompagner le goupe de Rock « Offensive » sur leurs concerts, dans la vallée de Fensch.

https://misquette.wordpress.com/2015/06/22/265-the-futur-is-unwritten/

Viens petite bourgeoise demoiselle
Visiter la plage aux de Wendel
Ici pour trouver l’Eldorado
Il faut une shooteuse ou un marteau
La vallée d’la Fensch ma chérie
C’est l’Colorado en plus petit
Y a moins de chevaux et de condors
Mais ça fait quand même autant de morts

Bernard Lavilliers, Fensch Vallée

Je ne me souviens plus le nom de la ville où ils avaient joué ce soir-là, enfin, où NOUS avons joué, je risque peu de me tromper en disant qu’il se terminait par « …ange », vu que beaucoup de noms de villes de ce coin de la Lorraine minière et sidérurgique portent ce final, Hayange, Huckange, Volkrange, Nivlange, etc… Ça ce passait dans une salle de sport qu’une de ces municipalités avait mis à disposition, elle a du le regretter! C’était fin des années 70, début des années 80, le mouvement Punk battait son plein, des crêtes colorées fleurissaient sur les crânes de jeunes gens qui n’avaient rien d’angéliques. Les punks se rebellaient contre la société, les plus célèbres d’entre eux, pas forcément les mieux inspirés, prônaient un anarchisme alcoolisé et violent.


I wanna be anarchist
Je veux être anarchiste
Get pissed destroy !
Bourrez vous la gueule cassez tout !

Sex pistols, Anarchy in the Uk

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Plusieurs groupes de cette mouvance étaient au programme de la soirée. Quand, vers une heure du matin, ce fut au tour d’Offensive de monter sur scène, la bière avait fait son effet dans les têtes coiffées à l’iroquoise et l’ambiance était électrique, les pogos (Danse à la chorégraphie épurée qui consiste à bousculer, plutôt violemment, son voisin en faisant des bonds de kangourous) étaient à deux doigts de se transformer en échauffourées entre bandes rivales, il suffisait d’un mauvais regard, d’un mauvais coup d’épaule, d’une étincelle et l’étincelle est arrivée au moment où Offensive joua « Police and Thieves », qui est en réalité, une reprise des Clash, qu’eux-même ont emprunté à junior Murvin, un artiste Jamaïquain.

https://m.youtube.com/watch?v=Gofxcp2ta6A

Cette chanson était un hymne du carnaval de Notting Hill au milieu des années 70. Le carnaval de ce quartier noir de Londres fut soumis à interdiction à cette période, ce qui provoqua de violents affrontements entre la police et la population à majorité caribéenne qui composait le défilé. En août 1977, le quartier connu une flambée de violence, Jo Strummer, le leader des Clash, qui y squattait assista au soulèvement populaire. Lui vint l’idée d’adapter la chanson de Junior Marvin, mélangeant ainsi, pour la première fois, le punk-rock à une musique « noir », le reggae.

https://m.youtube.com/watch?v=4kFjZ0o0ENg

Habituellement, je ne montais sur scène, avec mon copain Francois-Xavier, surnommé « Rude boy », que pour assister techniquement les musiciens, notre tâche consistait à aider le groupe à installer le matériel, à rebrancher une fiche Jack, démêler un câble ou à les approvisionner, pendant qu’ils jouaient, en canettes de bières préalablement décapsulées. Ce soir-là, je ne sais pas ce qui a pris à Joss, le chanteur du groupe, de nous mettre derrière les micros pour faire les chœurs, « Ho yeh », sur cette chanson, mais toujours est-il qu’avec Rude Boy, on a vécu un moment inoubliable. Police and Thieves, version Clash, est un morceau explosif, l’ambiance est montée encore d’un cran. Devant nous, en contre-bas de la scène, une bonne centaine de Punk se déchaînaient dans un pogo qui a fini par dégénérer en baston. Les bouteilles de bière pleuvaient et l’éclat de l’une d’elle, qui s’était fracassée sur la scène, est venue se loger assez profondément dans mon pied, je viens de vérifier à l’instant, j’ai encore la cicatrice, blessure de guerre… En rentrant le lendemain chez mes parents, je me suis bien gardé de relater ma prestation musicale de la nuit et encore moins le fait que j’avais payé par le sang mon engagement pour la cause rock… Mes parents pensaient que j’avais passé la nuit chez Francois-Xavier et les parents de Rude boy pensaient que leur fils avait dormi sagement chez moi. Croyant la plaie superficielle, je me contentais de la nettoyer avec un antiseptique et de la couvrir d’un pansement. J’ai renouvelé les soins pendant plusieurs jours en espérant me tirer d’affaire tout seul, mais la blessure, au lieu de résorber, se développait. Est arrivé un moment où j’ai ressenti une douleur à l’aine, les ganglions étaient infectés. La douleur amplifiait, amplifiait… si bien que je n’arrivais plus à dissimuler une boiterie et je grimaçais à chacun de mes déplacements. Ma mère finie par s’en rendre compte et me questionna sur les raisons de mon infirmité. Je lui expliquais avoir pris un coup au foot. Elle demanda à voir. Mon pied était boursouflé par l’infection, elle m’emmena chez le médecin sur le champ. Celui-ci ne tarda pas, à force de fouiller avec une pince dans la blessure, à en extirper un morceau de verre vert, vestige de la bouteille de bière. On me demanda des explications, je fis le premier étonné, (je l’étais un peu, je ne pensais pas qu’il était resté incrusté dans ma chair), je ne su en donner, mes virées nocturnes étaient en jeu, je tenais à poursuivre le combat, Rock!

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268. Qui est la plus belle en ce royaume ?

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Une collègue;

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Je rectifie mon classement.

– Quel classement ?

– Celui de mes collègues.

– Qu’est-ce que tu classes ?

– Je les classe selon leur beauté.

– Non, c’est pas vrai, tu fais pas ça ?

– Ben si, ça t’étonne ?

– Mais c’est dégueulasse!

– Tu trouves dégueulasse l’élection de miss France, de sa première, de sa deuxième, de sa troisième dauphine ?

– Moi, je regarde jamais ça.

– Toi peut-être, mais des millions de gens regardent et font leur classement personnel devant la télé, y’en a même qui envoient des SMS payants pour voter, alors pourquoi moi j’aurais pas le droit de faire un classement aussi ?

– N’importe quoi! C’est qui ?

– Ah non ! On ne peut pas être juge et partie. Tu vas forcément essayer de la descendre, c’est une de tes concurrentes. Je peux juste te dire qu’elle a toujours fait parti de mon top cinq et que j’ai l’intention de lui faire gagner une ou deux places. Je leur avais dis aux autres qu’elle était dans le top, mais ils disaient que non, moi je savais que ça manière de se fringuer avec des vêtements amples ne mettait pas en valeur ses formes, mais qu’en fait elle avait un corps de mannequin.

– Pourquoi, vous êtes plusieurs a faire un classement ?

– Ben oui, on en discute entre nous de temps en temps quand on se retrouve entre mecs, mais rien de formel, autour d’une bière, à l’occasion.

– Et ils l’écrivent aussi ?

– Ça, je ne sais pas, moi je le fais parce que d’année en année j’oublie.

– Tu fais ça tout les ans ???

– Ben ouais, qu’est-ce que tu veux? C’est comme ça, j’aime bien… (Sourire, genre c’est mon péché mignon).

– Non mais maintenant t’en a dis trop, dis moi la première lettre au moins.

– Non, non, non, pas question!

Je me lève et me dirige vers la sortie.

– Ah! t’es chiant, tu balances des trucs et tu te barres!

Effectivement, je me barre, sans me retourner, le sentiment du canular accompli.

267. La chienlit (Suite de 261. Le gueux)

Affiche de l'Atelier des Beaux-arts, 1968.
Affiche de l’Atelier des Beaux-arts, 1968.

Pour le rendez-vous suivant, je me rends au domicile de Maxime, comme convenu. Avant même que la séance ne commence, sa mère m’annonce qu’après réflexion avec son mari, elle préférerait que dans le futur, je vois Maxime dans le cadre de l’école. Ça ne m’a pas étonné qu’ils me mettent à l’écart, j’avais bien senti les réticences du père quand il avait reproché aux suivis de l’éducation spécialisée de ne pas avoir de résultats à cent pour cent, alors que lui, quand on lui confiait une mission, il devait la mener à bien. Je devais représenter pour lui, avec mon style vestimentaire et capillaire un brin négligé, tout ce qu’il détestait, un post soixante-huitard idéaliste, il devait être convaincu qu’heureusement il y avait des gars comme lui qui avaient les pieds sur terre, parce que sinon en France, ça serait la chienlit.

Discussion entre la mère et le père de Maxime, comme je l’imagine, le soir du premier rendez-vous;

Le père;

– Le psychomachin là…, ça m’a l’air d’être un sacré planqué, il est resté longtemps après que je sois parti ?

– Non, non, on a juste convenu du prochain rendez-vous.

– Et alors ?

– Il revient la semaine prochaine à la même heure.

– Ah, mais j’ai quand même mon mot à dire! Si il revient un Jeudi, Maxime va encore raté l’école, déjà qu’il a du mal à suivre, alors si on lui enlève des heures de classe, ça va rien arranger! Il peut pas venir mercredi plutôt ?

– Non, il a déjà d’autres enfants à voir.

– Pfuttt… Il va venir et puis qu’est-ce qu’il va faire ? Tu l’as entendu, il a parlé de progrès, pas de guérison, il n’y croit même pas lui-même…

– On ne sait jamais, tu sais, au point où on en en est, il faut tout essayer. Si jamais ça ne donne rien on arrête et puis c’est tout, c’est nous qui décidons de toute façon.

– D’accord, mais je ne veux pas que Maxime rate une demi-journée de classe par semaine. Il ne peut pas le voir à l’école ?

– Si, ça peut se faire, d’après ce qu’on m’avait dis à l’inscription.

– Ce qui serait bien, c’est qu’il y aille sur le temps de la sieste puisque Maxime ne dort pas et qu’ils ne savent pas quoi en faire à ce moment-là vue que l’Auxiliaire de Vie Scolaire n’est pas encore arrivée. Au moins il ne se déplacera pas pour rien, il remplacera l’AVS le temps de la sieste et Maxime ne ratera rien de son temps de classe. (Le père sourit, il est fier de son idée, il se dit qu’il n’est pas colonel pour rien, l’organisation ça le connaît!)

– C’est une idée, je lui en parlerai la prochaine fois.

C’est donc bien ce qu’elle a fait, c’est même la première chose qu’elle ai fait, de m’en parler. Je n’ai pas cherché une seconde à discuter, ma situation me semblait trop précaire pour que je me permette de provoquer la moindre contrariété,  j’étais sur un siège éjectable.

Au moment du départ, avant de la saluer, je lui dit que je prendrai contact avec l’école pour la séance de la semaine suivante, c’est à ce moment qu’elle me glisse le plan du colonel. J’émets  la réserve qu’il faudra que ça puisse rentrer dans mon emploi du temps, mais sur le principe, ça me semblait une bonne idée, l’assurance que j’allais avoir du temps devant moi pour faire quelque chose avec Maxime puisque quand bien même ils jugeraient mon action rééducative stérile, ils ne me vireraient pas parce que ma présence à l’école n’apportait que des avantages, je palliais à l’absence d’AVS, je n’empiétais pas sur la scolarité de leur fils et ils étaient dispensés de recevoir un beatnik dans leur demeure.

265. The futur is unwritten

Les Clash sont responsables de mon dépucelage et c’était bon. Je vais essayé de faire court. Quand l’album London Calling est sorti j’étais un ado même pas encore boutonneux. J’habitais à Villerupt, dans le nord de la Lorraine. C’était la sidérurgie qui partait en sucette. Les hauts-fourneaux fermaient les uns après les autres. C’était triste. Ce qui me rendais particulièrement triste c’était de ne plus voir leurs flammes rouges-oranges qui ondulaient dans la nuit quand j’arpentais les rues après nos parties de foot endiablées entre deux portes de garages, sous la lumière des lampadaires. Eh oui, on était à de deux pas de Joeuf, la ville d’origine de Michel Platini et le foot était pour beaucoup d’entre nous le moyen de nous échapper de cette atmosphère morose. C’était vraiment triste la nuit sans cette lumière. Pour en avoir un aperçu de ce rouge-orange, il faut regarder les tableaux de Georges de la tour ou les flammes d’un four à pain quand la chaleur est la plus intense.

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Si on retrouve cette couleur dans l’œuvre de De la tour et dans les fours à pain ça n’est par hasard, le père du peintre était boulanger. La lumière qu’il a reproduit sur ses toiles est celle du fournil familial. C’est comme si la nuit était devenue orpheline quand les hauts-fourneaux se sont éteints. C’est à ce moment là que les Clash ont débarqués. Je n’écoutais la radio que pour suivre le foot les soirs de championnat grâce à un petit transistor à piles que je cachais sous mon oreiller pour ne pas me faire repérer par mes parents, ça n’est donc pas grâce à la radio que je l’ai entendu l’appel de Londres. Ils est arrivé à mes oreilles par le frère ainé d’un copain de foot qui écoutait l’album London Calling en boucle. Il était tellement mordu qu’il avait monté un groupe de rock en se débrouillant avec les moyens du bord, je me souviens que Maurice dont je reparlerai plus tard, avait récupéré un gros baril de lessive pour faire la grosse caisse de sa batterie et une casserole et des couvercles en guise de caisse claire et de cymbales. Le nom du groupe était « Offensive ». En allant sur ce lien vous pourrez écouter onze de leurs chansons, gratuitement! Il suffit de cliquer sur la flèche, d’attendre cinq secondes que ça télécharge et vous aurez un aperçu de l’ambiance. Si vous n’avez pas le temps d’écouter tout, aujourd’hui, je vous recommande le titre, La vallée.

https://www.reverbnation.com/offensive/song/2596716-brigitte-x?fb_og_action=reverbnation_fb:unknown&fb_og_object=reverbnation_fb:song&utm_campaign=a_public_songs&utm_content=reverbnation_fb:song&utm_medium=facebook_og&utm_source=reverbnation_fb:unknown

Ils répétaient dans un garage. C’est là que je me suis fait dépuceler. Je veux dire que c’est là que j’ai connu mon premier émoi rock and rollien. J’espère que vous n’êtes pas trop déçu, c’est moins croustillant tout d’un coup…. Vous allez trouver ça facile mais je dirais qu’après s’être éteinte dans les hauts fourneaux, les Clash ont rallumé la flamme dans nos cœurs d’ados désenchantés et elle brûle encore. La guitare que le musicien brise sur la pochette de l’album London Calling symbolise le désespoir. image

Quelle pêche dans la voix de Jo Strummer! Je reviens maintenant, comme je l’annonçais précédemment, sur Maurice, le batteur d’Offensive, troisième en partant de la gauche sur la photo. image

Les ados sont devenus adultes, ils ont quitté leur cité ouvrière gangrenée par le chômage pour trouver du travail à Nancy, la bourgeoise. Ils sont devenus prof d’anglais, photographe, projectionniste. Les Clash se sont séparés mais pas Offensive. Celui qui est devenu photographe, c’est Maurice, il a obtenu un pass pour aller shooter Jo Strummer sur scène. Il se produit à Nancy avec son nouveau groupe au Nancy Jazz Pulsation. À la fin du concert, Maurice se risque près des loges avec une cassette d’Offensive pour la donner au chanteur des Clash mais il est intercepté par la sécurité. Il tend alors sa cassette au videur en lui demandant de la transmette à son idole. Quelques secondes plus tard, Jo Strummer en personne, serviette autour du cou, vient à sa rencontre et l’invite à bavarder autour d’une bière, Nous ne reverrons Maurice que le lendemain, rayonnant de bonheur comme nous ne l’avions jamais vu. Ses yeux brillaient. Je le vois encore tout illuminé nous racontant en long et en large sa nuit à refaire le monde avec son idole, « comme deux vieux potes » précise-t’il. Fabrice Lhomme, journaliste au Monde est l’un de ses admirateur. Dans cette video il raconte comment son unique rencontre avec cette légende du rock a été importante pour lui, il fait également état de sa grande simplicité,

http://www.lemonde.fr/culture/video/2014/12/24/souvenirs-de-reportage-ma-rencontre-avec-joe-strummer-m-a-profondement-marque_4539160_3246.html

Peut-être est-ce la douleur d’avoir perdu son frère ainé, il s’est suicidé alors qu’il était adolescent, qui a fait de lui un homme humble et peut-être est-ce aussi en réaction à ce suicide qu’il portait dans la voix ce message d’espoir, « The futur is unwritten ».