262. Obstination farouche d’être doux

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« Le père me parait plus gravement handicapé que le fils… non ? »

C’est un des commentaires qu’a suscité l’article précédent, 261. Le gueux. La première fois que je l’ai lu, je ne l’ai pas lu comme une question mais comme une affirmation déguisée question (C’est probablement ce qu’elle est pour son auteur) et puis au fil de la journée elle s’est transformée en véritable question, une question devenue obsédante au point qu’elle me fasse écrire. Si à la première lecture je n’y ai pas vu une véritable question c’est que la réponse m’a paru évidente; Oui, mais après réflexion, je me suis dis que, Non, le père n’est pas handicapé du tout, si on prends la définition du mot handicap au sens juridique,

« Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant. »

Le père n’a pas « une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques », ni « un polyhandicap ou un trouble de santé invalidant. », il n’est donc pas handicapé. Mais si le père n’est pas handicapé, il connait quand même « une restriction de participation à la vie ». Ce qui me fait dire ça, c’est qu’il n’éprouve pas de compassion pour les gueux. C’est cela avoir une vie restreinte, c’est être dépourvu de compassion. La compassion c’est la liberté à son paroxysme. On n’est débarrassé de soi quand on souffre avec un autre, on est « Vidé de l’abcès d’être quelqu’un », « Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité. »* Cet endroit, c’est l’autre. Pour plus d’explications, je vous renvoie à l’article 177. Autre ou ne pas être, qui constitue – décidément les questions m’inspirent! – également une réponse à une question d’un lecteur,

https://misquette.wordpress.com/2015/02/17/177-autre-ou-ne-pas-etre/

J’aimerais éprouver plus souvent ce sentiment, « J’ai l’obstination farouche d’être doux », comme disait Victor Hugo,

A ceux qu’on foule aux pieds

Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux.

J’ai l’obstination farouche d’être doux,

Le père voulait la guerre, il ne l’a pas eu. J’aurai pu moi aussi monter sur mon grand cheval et lui balancer mon mépris. Je ne l’ai pas fait. Si j’ai mené une guerre, c’est contre l’agressivité que son attitude provoquait en moi, contre ma propension, qui n’est pas seulement la mienne, elle est humaine, à céder à la facilité, à l’indifférence, voir au mépris. C’est notre « handicap » a tous, mais il ne suffit pas d’avoir la volonté d’être doux pour l’être et on ne trouve pas la compassion au supermarché du coin. Alors comment sortir de notre indifférence ?

« Combien de fois la clarté des étoiles, le bruit des vagues de la mer, le silence de l’heure qui précède l’aube viennent-ils vainement se proposer à l’attention des hommes ? »

Simone Weil

J’aimerais bien avoir la recette… Peut-être la réponse n’est pas la même pour tous les individus, chacun son ascèse. La mienne, je crois pouvoir dire que c’est l’écriture, je ne me sens jamais si ouvert aux autres que quand j’ai écris. J’éprouve beaucoup de bonheur à le faire, vous savoir éprouver du plaisir à me lire, c’est la cerise sur le gâteau, une grosse cerise noire gorgée de rhum blanc et de soleil martiniquais.

*Clown

Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…

Henry Michaux

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