270. Suite et fin de l’histoire de Maxime, 261, 267

Comme souvent dans les écoles, la salle qu’on me propose ne me convient pas. Les écoles n’ont pas été conçues pour accueillir des rééducateurs en psychomotricité. Souvent nous sommes cantonnés dans un bureau, dans la bibliothèque, ou au mieux dans une salle de classe désaffectée qui fait office tantôt de débarras, tantôt de dortoir pour la sieste, il m’est même arrivé de travailler dans un couloir. Là, comme c’était l’heure de la sieste et que le dortoir était occupé, je n’avais à ma disposition qu’un espace bâtard, trop large pour n’être qu’un couloir mais un couloir quand même puisqu’il permettait de passer d’une classe à l’autre. Des tapis de gym recouvraient partiellement le sol. Et nous voilà, Maxime et moi à faire plus ample connaissance autour de ballons, de cordes à sauter, de plots, de jeux de construction, de petites voitures, etc…, tous les jeudi entre 13h30 et 15h, heure à laquelle la sieste de ses camarades s’achève. Lui ne fais plus la sieste, il n’en a plus l’âge. Cela fait deux ans qu’il aurait dû quitter la maternelle mais son niveau scolaire ne lui permet pas d’accéder à l’école primaire. La lecture, pour l’instant en tous cas, ça n’est pas pour lui. Pour lui, c’est faire tourner tout ce qu’il trouve. Dans les premières séances, parmi les jeux que je lui propose, seuls les petites voitures et les ballons retiennent son intérêt, il s’amuse à faire tourner les roues des voitures avec ses doigts ou à jeter le ballon en poussant de petits cris stridents tout en tapant des mains, manifestant ainsi son plaisir. Au fil des séances, Maxime fini par trouver aussi amusant de mettre les voitures sur leur roue et de les pousser, d’abord dans n’importe quelle direction puis dans la mienne et enfin en suivant une route que j’ai matérialisée avec les cordes à sauter. Maxime commence à trouver ce moment du jeudi après-midi assez agréable et me retrouve avec plaisir, il finit même par tenter de prononcer mon prénom, « en », pour Vincent.

Je rencontre ses parents uniquement au moment des réunions et des vacances scolaires. Mes relations se sont nettement apaisées avec le père au bout de la première année d’intervention. Sa frustration de ne pas voir son fils répondre à ses attentes est quelque peu tombée. L’accueil est bien meilleur qu’il ne l’a été à ma première visite. Fort de cette embellie, je demande aux parents l’autorisation de faire des séances en piscine, Maxime se lasse de nos jeux et j’aimerais pouvoir varier mon support d’action. Leur première réponse est négative, hormis périodes de vacances, ils ne veulent toujours aucune intervention hors du cadre de l’école, mais quelques mois plus tard, à la faveur du soutien que j’ai reçu de l’enseignante et de la psychologue de l’école, ils finissent par accepter les séances en piscines mais à la condition que pendant ce temps, Maxime ne soit pas déscolarisé. Vu mon planning, il ne me reste qu’une solution, voir Maxime après la classe, hors de mon temps habituel de travail. Après discussions avec mon employeur et réaménagement de mes horaires, nous convenons que je verrai l’enfant désormais le jeudi soir entre 17h et 18h 30, à la piscine. L’effet sur Maxime ne s’est pas fait attendre, il avait montré dès notre première rencontre un vif intérêt pour l’eau en tendant un sac de piscine à son père, il est resté tout aussi vif un peu plus d’un an plus tard. Outre le fait que Maxime est aux anges avec cette activité, elle a l’avantage de me permettre d’échanger avec sa maman de manière hebdomadaire. Elle me parle des difficultés qu’ils rencontrent avec leur fils, son agitation, le regard difficile à supporter des gens sur lui… Je lui fais part de mon expérience, lui donne des conseils. J’arrive toujours en avance au rendez-vous, disposant d’un laps de temps assez large avec ma prise en charge précédente. Dès que Maxime voit ma voiture stationnée sur le parking de la piscine, quand il arrive à son tour, il la désigne du doigt et s’exclame plein d’enthousiasme « Incen, incen ». Il s’empresse ensuite de venir me rejoindre en sortant de la voiture comme une bombe. Ensuite il me serre dans ses bras et me tire par la main pour que je ne perde pas trop de temps en bavardages avec sa mère. En quelques séances, j’apprends à l’enfant à nager. Sa mère est ravie de le voir réussir à plonger et à traverser le grand bassin avec aisance. Petite parenthèse, j’ai une méthode presque infaillible pour apprendre à nager que je tiens de mes entraînements quand je pratiquais la natation en compétition, elle est particulièrement adaptée aux personnes présentant un handicap physique important, ce qui n’est pas du tout le cas de Maxime qui se révèle avoir de très bonnes dispositions sur le plan moteur et de plus il est endurant et possède un sens innée de la glisse dans l’eau. Je profite de la séance pour l’inciter à être également autonome hors du bassin. Je lui apprends à demander un jeton à la caisse, à le mettre dans le portique, à se changer seul, à mettre ses affaires dans le casier, à le fermer, à ne plus me tirer par le bras quand il veut quelque chose mais à me faire des gestes ou à prononcer des mots pour communiquer, bref, pleins de contraintes auxquelles il se soumet parce qu’il sait qu’elles vont lui permettre de passer un bon moment mais aussi et surtout, et c’est le moteur de l’éducation, parce qu’il veut me rendre le plaisir que je lui donne. Sa maman parle des prouesses de son fils à son mari. Ce dernier finit par l’emmener nager un dimanche matin. Le jeudi suivant, la mère de Maxime me dit que son mari est revenu enchanté de ce moment passé avec son fils, qu’il était épaté par son aisance dans l’eau. Sa sœur aînée de trois ans les avait accompagné dans cette matinée dominicale exceptionnelle et le père s’était étonné de voir son fils nager plus rapidement qu’elle, alors qu’il était beaucoup plus jeune et qu’il débutait. Satisfaction.

A la fin de l’année s’est tenue à l’école une réunion d’orientation pour Maxime. Avec une dizaine de professionnels nous attendions autour d’une table l’arrivée des parents. Le père était un homme très direct, comme vous avez déjà pu vous en rendre compte en lisant le début de mon récit, il a débarqué dans la salle suivit de sa femme de la même manière qu’il était venu dans le salon à notre première rencontre, au pas de charge. Une fois assis, tel un chef d’état major, il a pris le contrôle des opérations, il n’était pas là pour tergiverser, d’entrer il nous demande en des termes qu’il avait mûri, ce qu’il pouvait espérer sur le plan scolaire de Maxime. Quand je dis « mûri » c’est parce qu’il a pris soin de poser ce préambule à sa question « En fonction de ce que vous savez de l’évolution des enfants présentant des difficultés comparables à celles de mon fils, pouvez-vous me dire…. ». Notre réponse revêtait une grande importance pour lui, nous précisa-t-il, car il avait une décision à prendre pour sa carrière, on lui proposait une mission outre-mer, en Afrique, qu’il n’accepterait pas, quand bien même cela serait préjudiciable à son avancement, si son fils devait en pâtir. Autour de la table, nous sommes tous embarrassés par sa question, le médecin scolaire, suivi de la psychologue balance un truc du genre, « On ne peut pas dire, chaque enfant est différent… ».
Je n’avais pas pris la parole, mon expérience me laissait penser que Maxime ne pourra pas suivre une scolarité « normale » mais je n’osais pas le dire d’une part parce que je ne me sentais pas légitime de répondre en présence du médecin et de la psychologue mais également parce que je craignais la réaction des parents. Je me suis ravisé, finalement, la question s’adressait à nous tous et je me trouvais lâche de ne pas lui répondre. J’ai pris à mon tour le temps de mûrir ma réponse, j’ai pris soin de reprendre les termes de son préambule, et alors que l’on était passé à un autre sujet, j’ai lancé;

« Excusez-moi, je voudrais revenir à la question de Monsieur X, aucun des enfants que J’AI (en appuyant sur « j’ai » et en me désignant du doigt) suivi, qui avaient des difficultés comparables à celles de Maxime, n’ont pu suivre une scolarité standard, ils ont tous eu recours à un enseignement spécialisé ».

Grand silence dans la salle. La mère de Maxime accuse le coup, laisse couler quelques larmes, se reprends et me demande ce qu’ils vont pouvoir faire de lui, je lui parle de classes adaptées et d’établissements dans lesquels il évoluerait au mieux de ses possibilités. Ouf, j’avais lâché ce que j’avais à dire, ça avait été dur, mais j’avais la conscience tranquille. Les parents restaient indécis quand à la décision qu’ils devaient prendre. Quelques temps plus tard, avec ma collègue éducatrice qui s’occupait également de Maxime, nous leur avons donné notre point de vue, qui n’était pas partagé pas tous les intervenants. Nous leur avons conseillé de ne pas chambouler leurs projets familiaux et professionnels car l’évolution de Maxime dépendait bien plus du bonheur qu’il avaient à vivre ensemble que des prises en charges dont ils bénéficiaient en France, et qu’au demeurant, là où allaient, il trouveraient sans doute également des enseignants spécialisés. Ils sont partis. Ma collègue éducatrice recevait par mail des nouvelles de la famille, tout ce passait très bien, la maman précisait que le père de Maxime n’avait jamais disposé d’autant de temps pour profiter de son fils, qu’ils faisaient de multiples activités dont de la natation en mer ensemble et que l’enfant était scolarisé dans une classe avec un faible effectif, ce qui permettait à l’enseignant d’être très disponible. Il progressait, surtout dans la communication. Avec ma collègue, on s’autocongratulaient allègrement, on avait contribué à faire en sorte que ces parents, en dépit de la difficulté que constitue le fait d’avoir un enfant handicapé mental, puisse connaître, également, d’une vie de famille, les joies.

La chute de l’histoire, c’est que cinq ou six ans plus tard, alors que j’étais devant un rayon de supermarché, j’ai senti une main sur mon épaule, je me suis retourné, c’était la maman de Maxime, elle était tout sourire, visiblement aussi contente que moi de la revoir. Ils étaient revenus en France, la mission de son mari était terminée, elle s’empressa de me donner des nouvelles de son fils avant même que je ne le lui en demande, il était scolarisé dans une classe adaptée mais ça n’est pas la première chose dont elle m’a parlé, l’information première qu’elle m’a délivrée, c’est que Maxime faisait parti de l’équipe de compétition du club de natation local. Je l’ai senti très fière, j’avais de bonnes raisons de penser que son père l’était aussi, du coup, je l’étais doublement.

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