355. Le poète récompensé (2)

Magritte, Le poète recompensé
Magritte, Le poète recompensé

Après mon année de terminale, je me suis orienté vers les sciences économiques avant de bifurquer au bout d’un mois à peine vers la faculté de psychologie, depuis je travaille dans ce domaine. La psychanalyse m’a passionné très rapidement. Alors que j’étais étudiant à Paris, j’ai rencontré un personnage atypique. Il logeait dans la même résidence que moi mais ça n’était pas un étudiant comme un autre. Il était frère dans une communauté religieuse à Montréal et préparait en même temps deux doctorats, un en théologie à l’université de Strasbourg, l’autre en psychanalyse à Paris. Comme moi, il avait changé d’orientation d’étude, il était auparavant un brillant étudiant dans le domaine des sciences dites « dures », la physique quantique. Il m’avait expliqué que le questionnement qui était le sien ne trouvait pas de réponse dans les équations alors il s’est tourné vers la théologie et la psychanalyse. Il travaillait avec un acharnement peu commun. Il se levait vers 7 heures, déjeunait des morceaux de pain plus ou moins rassis trempé dans un bol d’eau tiède qui provenait du robinet d’eau chaude de son lavabo et travaillait sans relâche jusqu’à tard dans la nuit. J’ai sympathisé avec lui, nous parlions psychologie mais il y avait un fossé énorme entre mes connaissances et les siennes, j’etais quasiment novice dans ce domaine alors qu’il fréquentait déjà les hautes sphères de l’intelligentsia psychanalytique. Ses compétences en mathématiques et en physique intéressaient beaucoup les successeurs de Lacan qui avaient dans ses derniers travaux tenté de modéliser sous cette forme sa théorie. Je n’y comprenais rien, ou pas grand chose, mais je l’accompagnais à ses séances de travail hebdomadaire avec ces explorateurs du psychisme humain. Je planais à quinze milles mais j’aimais beaucoup les voir dessiner des formes géométriques sur le tableau blanc, les annoter de signes incompréhensibles et discuter dans un langage tout aussi abscons. En y repensant, j’ai la nostalgie de ces moments. Au primaire j’étais un cancre et traité comme tel, les tests cognitifs que j’avais passé à l’école étaient désastreux. J’ai failli redoubler dans deux classes successives, l’intervention de mes parents au rectorat à fait que j’ai échappé au second redoublement mais ça n’a été que partie remise au collège. Je me pensais handicapé mental. Je raconte ça dans ce conte.

https://misquette.wordpress.com/2014/12/12/111-le-cerveau-du-maitre/

Je ne sais où était mon plaisir à être parmi ces intellectuels, peut-être je me donnais pour une part ainsi de l’importance, mais pas seulement, j’aime penser, c’est jouissif. Hier par exemple, j’ai passé ma journée à lire et à écrire, à un moment, j’ai compris quelque chose de la théorie Lacanienne, justement, qui me résistait depuis longtemps et tout d’un coup lumière, le noeud se dénoue et avec, plein d’autres noeuds. Il était question de l’amour et du désir,

« Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir »

Supposons que vous rêviez d’avoir une maison avec un garage double, tant que vous n’en êtes pas possesseur, vous ne jouissez pas. On dit « jouir d’un bien » et non pas « jouir du désir d’un bien », en quelque sorte, un bien, qu’il soit immobilier ou autre, ne condescend pas à ce qu’on jouisse de son désir, il exige que la jouissance soit liée à sa possession. Lacan explique qu’en ce qui concerne l’amour, et seulement l’amour, il en va tout autrement, on jouit de désirer l’amour. Sans doute est-ce à défaut de pouvoir le posséder puisque ça n’est pas un objet, essayé donc de lui donner une forme ou même de le définir. « L’amour, c’est quand on aime. » Ah oui…! Très intéressant, mais mieux encore… Tout ce qu’on peut dire de l’amour c’est qu’on l’éprouve. Il nous met à l’épreuve de son absence. L’amour nous laisse à le désirer. On éprouve l’amour parce qu’il est absent. Plus précisément parce qu’il a disparu, si on ne l’avais pas connu, comment pourrait-il nous manquer ? Mais on ne se résoud pas au deuil, enfin, ceux qui ne se suicident pas, on le traque, on écrit, on dessinent des formes géométriques sur des tableaux blancs, on peint, on plante des fleurs dans son jardin, on fait des enfants, l’amour se manifeste alors furtivement, en récompense à celui qui tente de le trouver, à celui qui crée, c’est la récompense du poète.

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