La joie est sanglots

Bruno Amadio_the crying boy
Bruno Amadio, The crying boy

Un dimanche à midi, en sortant de la messe,
Pendant que des parents discutent entre croyants,
Des larmes montent aux yeux d’un de leurs cinq enfants,
Pourtant il ne ressent pas la moindre tristesse,

Au contraire, son cœur est rempli d’allégresse.
Mais lui ignore tout du trouble qui le prend,
Et l’essuie dans ses mains, vite et discrètement
De peur que le voyant quelqu’un à lui s’adresse :

« Mais que t’arrive-t-il ? Quel est donc ton chagrin ?
Il aurait l’air malin puisqu’il n’en a aucun,
Et s’en seraient moqués, s’ils l’avaient vu, ses frères.

Plus tard ce souvenir lui revint en écho
D’un texte comparant la joie à des sanglots,
Il comprit qu’il avait rencontré le mystère.

Bruno Armadio, The crying boy

356. Mystère

John_Keats_by_William_Hilton

Certains de mes poèmes sont sur Héraldie
C’est la première fois qu’on me fait cet honneur
De publier ailleurs le fruit de mon labeur
J’ai quelque peu hésité avant de dire oui

À l’heure où je rédige cette poésie
Je dois dire que ça me fait encore peur
L’appréhension de perdre le fil conducteur
Que j’ai suivi depuis que je publie ici

La crainte que me perturbe le goût des autres
Que je finisse par m’éloigner de mon autre
Inspirateur et consolateur à la fois

C’est une muse dans la mythologie grecque
L’équivalent d’un ange pour un archevêque
Qui est-ce ? Cela reste un mystère pour moi

John Keats (1795-1821) par William Hilton (1786-1839)

355. Le poète récompensé (2)

Magritte, Le poète recompensé
Magritte, Le poète recompensé

Après mon année de terminale, je me suis orienté vers les sciences économiques avant de bifurquer au bout d’un mois à peine vers la faculté de psychologie, depuis je travaille dans ce domaine. La psychanalyse m’a passionné très rapidement.

Alors que j’étais étudiant à Paris, j’ai rencontré un personnage atypique. Il logeait dans la même résidence que moi mais ça n’était pas un étudiant comme un autre. Il était frère dans une communauté religieuse à Montréal et préparait en même temps deux doctorats, un en théologie à l’université de Strasbourg, l’autre en psychanalyse à Paris. Comme moi, il avait changé d’orientation d’étude, il était auparavant un brillant étudiant dans le domaine des sciences dites « dures », la physique quantique. Il m’avait expliqué que le questionnement qui était le sien ne trouvait pas de réponse dans les équations alors il s’est tourné vers la théologie et la psychanalyse. Il travaillait avec un acharnement peu commun. Il se levait vers 7 heures, déjeunait des morceaux de pain plus ou moins rassis trempé dans un bol d’eau tiède qui provenait du robinet d’eau chaude de son lavabo et travaillait sans relâche jusqu’à tard dans la nuit. J’ai sympathisé avec lui, nous parlions psychologie mais il y avait un fossé énorme entre mes connaissances et les siennes, j’etais quasiment novice dans ce domaine alors qu’il fréquentait déjà les hautes sphères de l’intelligentsia psychanalytique. Ses compétences en mathématiques et en physique intéressaient les successeurs de Lacan qui avaient dans ses derniers travaux tenté de modéliser sous cette forme sa théorie. Je n’y comprenais rien, ou pas grand chose, mais je l’accompagnais à ses séances de travail hebdomadaire avec ces explorateurs du psychisme humain. Je planais à quinze milles mais j’aimais beaucoup les voir dessiner des formes géométriques sur le tableau blanc, les annoter de signes incompréhensibles et discuter dans un langage tout aussi abscons. En y repensant, j’ai la nostalgie de ces moments.

Au primaire j’étais un cancre et traité comme tel, les tests cognitifs que j’avais passé à l’école étaient désastreux. J’ai failli redoubler dans deux classes successives, l’intervention de mes parents au rectorat à fait que j’ai échappé au second redoublement mais ça n’a été que partie remise au collège. Je me pensais handicapé mental. Je raconte ça dans ce conte.

Je ne sais où était mon plaisir à être parmi ces intellectuels, peut-être je me donnais pour une part ainsi de l’importance, mais pas seulement, j’aime penser, c’est jouissif. Hier par exemple, j’ai passé ma journée à lire et à écrire, à un moment, j’ai compris quelque chose de la théorie Lacanienne, justement, qui me résistait depuis longtemps et tout d’un coup lumière, le noeud se dénoue et avec, plein d’autres noeuds. Il était question de l’amour et du désir,

« Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir »

Supposons que vous rêviez d’avoir une maison avec un garage double, tant que vous n’en êtes pas possesseur, vous ne jouissez pas. On dit « jouir d’un bien » et non pas « jouir du désir d’un bien », en quelque sorte, un bien, qu’il soit immobilier ou autre, ne condescend pas à ce qu’on jouisse de son désir, il exige que la jouissance soit liée à sa possession. Lacan explique qu’en ce qui concerne l’amour, et seulement l’amour, il en va tout autrement, on jouit de désirer l’amour. Sans doute est-ce à défaut de pouvoir le posséder puisque ça n’est pas un objet, essayé donc de lui donner une forme ou même de le définir. « L’amour, c’est quand on aime. » Ah oui…! Très intéressant, mais mieux encore…

Tout ce qu’on peut dire de l’amour c’est qu’on l’éprouve. Il nous met à l’épreuve de son absence. L’amour nous laisse à le désirer. On éprouve l’amour parce qu’il est absent. Plus précisément parce qu’il a disparu, si on ne l’avais pas connu, comment pourrait-il nous manquer ? Mais on ne se résoud pas au deuil, enfin, ceux qui ne se suicident pas, on le traque, on écrit, on dessinent des formes géométriques sur des tableaux blancs, on peint, on plante des fleurs dans son jardin, on fait des enfants, l’amour se manifeste alors furtivement, en récompense à celui qui tente de le trouver, à celui qui crée, c’est la récompense du poète.

 

354. Réussir sa vie

Une fois que je faisais un trajet professionnel avec une stagiaire, nous avons parlé éducation. Je lui ai dis que la violence ne pouvait être posé en principe éducatif que ça soit en ce qui concerne les enfants des autres ou ses propres enfants. Je lui ai appris que mes quatre enfants avaient été élevé sans violence, pas même une tape sur la main, ou tout du moins, quand il m’arrivait de l’être, violent, quand je criais par exemple, je le regrettais et m’excusais auprès d’eux. Elle s’est mise à pleurer. J’en étais surpris et lui ai demandé quelle en était la raison, elle m’a répondue que c’est qu’elle ne croyait pas que c’était possible, qu’elle pensait que l’éducation de ses propres enfants devaient passer forcément par la violence et c’était d’ailleurs la raison pour laquelle elle ne voulait pas d’enfants. La violence « éducative » (Je ne sais comment mettre en caractère gras les guillemets, mais le coeur y est!), elle l’avait vécue enfant, soit dit en passant, je ne connais pas de défenseurs de la fessée qui n’en n’ai eux-mêmes reçu, c’est facile à savoir, il n’y a même pas besoin de le leur demander, ils nous l’apprennent quasiment systématiquement dans les débats sur la question, puisque c’est là leur seul argument pour la défendre, « Regarde, moi j’en ai reçu, et alors ça ne m’a pas empêché de réussir ma vie, au contraire! », argument massue si l’on considère que réussir sa vie consiste à être propriétaire d’une maison avec un garage double pour mettre à l’abri sa voiture et celle de son conjoint, à avoir un compte en banque bien rempli… Si je vous raconte ça, l’histoire de cette stagiaire qui découvre que de violenter ses enfants pour les éduquer n’est pas une fatalité, c’est que la lecture des mystiques m’a fait un effet semblable sur un plan pas très éloigné d’ailleurs, j’ai découvert des gens qui vivent dans une félicité qu’ils imaginent éternelle alors que ça m’était impensable, de la même manière que pour cette stagiaire, il fallait violenter ses enfants pour les faire grandir, je pensais qu’on ne pouvait vivre sans une boule d’angoisse au milieu du bide.
D’aucuns prétendent que les mystiques sont fous, ils se réclament souvent des sciences de l’âme, mais comme l’énonce l’un de ses plus illustres représentants, le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan, « N’est pas fou qui veut » et les mystiques veulent, ils sont animés par un désir de Dieu, un désir d’amour, un désir ardent, un désir unique, un désir obsessionnel dirait Salvador Dali,

« Le mystique, c’est celui qui, au détriment de tout ce qui l’entoure, systématise une seule et unique idée obsédante, l’idée de Dieu. »

On peut l’entendre à la fin de cette vidéo hilarante

Point de vue que ne démentirait ni Michel de Certeau,

« (Les mystiques) jalonnent leurs récits avec le « presque rien » de sensations, de rencontres ou de tâches journalières. Le fondamental est chez eux indissociable de l’insignifiant. C’est ce qui donne du relief à l’anodin. Quelque chose bouge dans le quotidien. Le discours mystique transforme le détail en mythe ; il s’y accroche, il l’exorbite, il le multiplie, il le divinise, il en fait son historicité propre. Ce pathos du détail (qui rejoint les délices et les tourments de l’amoureux ou de l’érudit) se marque d’abord en ceci que le minuscule découpe une suspension de sens dans le continuum de l’interprétation. Un éclat retient l’attention en arrêt. Instant extatique, éclair d’insignifiance, ce fragment d’inconnu introduit un silence dans la prolifération herméneutique. Ainsi peu à peu la vie commune devient l’ébullition d’une inquiétante familiarité – une fréquentation de l’Autre. » (La Fable mystique, p. 19)

ni Marguerite Porète qui porte dans le titre du livre qui lui a valu d’être brûlée vive, tout son PPA, Projet Personnalisé d’Accompagnement, comme on dit dans les institutions médico-social,

Le Miroir des âmes simples anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour

Si les fous ne désirent pas (c’est ce qui leur fait se taper la tête contre les murs), les mystiques désirent comme des fous, ils ne font que ça même. Leur discours est exclusivement un discours amoureux, pas de théologie chez eux, aussi il est difficile et parfois impossible de distinguer sur la base de leurs écrits, un soufi d’un mystique chrétien par exemple, chez eux tout n’est qu’adoration,

Je t’aime

Je T’aime de cette intensité d’Amour que Tu as de m’aimer

Et de par cet Amour étrange, je sais que Tu ES

Je T’aime éternellement de par L’Éternité que Tu as de m’aimer

Je T’aime depuis Les rives qu’aborde La Sublimité en ce Toucher innommé

Comme je T’aime depuis L’effusion du Ciel et de la Terre

Comme je T’aime depuis L’Abondance des fleuves extatiques

Comme je T’aime depuis Les Sources Edenniques

Tissage précieux éclos en ces mondes multiples de La Rencontre

Chaque évanouissement, chaque disparition est Jaillissement

Effluves inconnues de La Subtile Présence

Mes doigts effleurent par ces fils tendus la volonté de L’Origine.

Naïla

https://ocanocean.wordpress.com/2015/08/28/je-taime/

Pour les mystiques, Dieu n’est pas qu’en eux, il est en chaque homme, aussi sont-ils également portés à l’amour de leur prochain. Et si c’était ça, avoir en soi l’amour, ce truc qui nous fait nous élever contre la violence, réussir sa vie ?

350. Le chambardement

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À la gare de Saint Gimel un train s’arrête
Aucun voyageur n’en descend ou ni monte
Cela fait six mois qu’a commencé le décompte
Dans dix jours l’arrêt tombera aux oubliettes

Le maire à la mine complètement défaite
Le nombre de ses administrés est en fonte
Ne demeure plus qu’une poignée de gérontes
Vivre à la campagne est devenu obsolète

Les gens s’agglutinent dans des cités dortoirs
Dans lesquels prospère surtout le désespoir
Duquel se nourrit l’extrémisme religieux

La guerre se mondialise au Proche-orient
Sommes-nous en train de vivre un chambardement
Qui mettra bientôt le monde à sang et à feu ?

Picasso, Guernica

349. Solidarité

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Une truite arc-en-ciel mord à un hameçon
Aussitôt le pécheur la ferre d’un coup sec
Courageuse, elle se bat le fer dans le bec
Mais ne peut s’en défaire car il est trop long

Le vainqueur pose à sa femme cette question;
« J’ai fait une bonne pêche, que faire avec ? »
Elle repond, « la cuisiner crue à la grecque
Peux-tu aller acheter deux ou trois citrons ? »

Au magasin il rencontre un couple d’amies
Et les invite à passer la soirée chez lui
Elles ne goûtent pas au poisson en lamelles

L’hôte demande si il y a un souci
« Végétariennes ? Vous n’aimez pas les sushis ? »
« Non, par solidarité homosexuelle! »

348. L’inconnu qu’on porte en soi*

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Guillevic, un poète que j’aime beaucoup
Prétend que l’inconnu est notre domicile.
On peut se demander « Mais de quoi parle-t-il? »,
Le besoin de certitude semble être en nous.

Aussi rechercher l’ignorance paraît fou.
Écrire c’est perdre de sa pensée le fil
Et cela est loin d’être une chose facile ;
Les contraintes nous aident à sortir de nos clous.

Ecrire en rime rend par exemple possible
Qu’advienne des pensées jusqu’alors invisibles,
Impression d’une parole qui vient d’un autre.

Magie de la fusion entre lui et nous-même,
Précisément ce que l’on ressent quand on aime,
Un coeur battant au même rythme que le nôtre.

* Marguerite Duras, « C’est l’inconnu qu’on porte en soi écrire, c’est ça qui est atteint »
* René Magritte