365. L’amour a raison de tout

Henri-François Riesener
Henri-François Riesener

Quand je travaillais comme rééducateur dans un service de soins à domicile pour enfants handicapés, à la période de la Saint Nicolas, la première semaine de décembre, nous organisions un petit spectacle que nous allions leur présenter. La tradition s’était transmise depuis plus de trente ans que le service existait et au fur et au mesure des années nous avions développé un certain savoir faire dans le domaine si bien que chaque Saint Nicolas était un moment très attendu par les enfants et leurs proches. J’ai déjà évoqué sur ce blog cette période très riche de mon activité professionnelle.

https://misquette.wordpress.com/2015/01/23/158-vivante/

https://misquette.wordpress.com/2015/02/20/178-les-yeux-demma/

https://misquette.wordpress.com/2015/04/01/199-la-grace-sans-la-pesanteur/

Travaillant chez elles, nous partagions avec les familles leurs joies et leurs peines. Je me souviens qu’à cette époque, alors que je n’écrivais pas encore, je me disais souvent à haute voix en sortant des séances de rééducations; « Un jour, je l’écrirais », faisant référence à un moment fort que je venais de vivre. J’y suis.

Le souvenir du jour m’est revenu hier, je ne sais pas pour quelle raison, peut-être simplement parce que la Saint Nicolas approche. Pendant une semaine nous ne comptions pas nos heures, environs soixante dix familles à visiter, dans un périmètre d’une cinquante kilomètres autour de Nancy, nous étions à pied d’oeuvre aux aurores et nous terminions tard dans la soirée, quasiment du non-stop puisque nous nous couchions et nous réveillions avec les chansons que nous chantions à longueur de journée, bien malgré nous, elles s’imprimaient dans nos têtes à force d’être répétées. En quatorze ans de pratique, plus mes années en tant qu’écolier lorrain, je connais le répertoire des comptines de cette fête sur le bout des doigts. C’était physiquement assez éprouvant, les kilomètres, le froid, les allées et venues dans la camionnette engoncés dans nos déguisements, les sacs d’ustensiles d’animations; instruments de musiques, décors, paniers de bonbons à trimballer, d’ailleurs si nous attendions cet événement avec impatience, nous avions aussi un peu d’appréhension sachant par avance que l’on terminerait la semaine sur les rotules.

Un soir où nous étions épuisés, à l’avant dernière journée de la tournée, il était autour de vingt et une heures, nous nous sommes péniblement hissé jusqu’en haut d’une barre HLM. Je me souviens qu’en sortant du camion nous pataugions dans la neige fondue avec nos équipements encombrants. Des adolescents sont venus solliciter Saint Nicolas, « Ouéche Saint Nicolas! Donne les bonbons, allez stoplais, vas-y, j’ai bien travaillé à l’école ! », le bienfaiteur des enfants donnait toujours des bonbons, quoi qu’il en soit de ses doutes sur la véracité des propos qu’il entendait, ces extras étaient pris en compte quand nous allions faire le plein de sucreries au supermarché. Le hall d’entrée de l’immeuble était peu avenant; détritus sur le sol, graffitis sur les murs, lumière blanche agressive au plafond. Dans le petit ascenseur nous tentions de filtrer les effluves nauséabondes d’urine en plongeant notre nez dans le revers de nos manches et d’éviter de mettre nos vêtements, parfois amples, en contact avec les parrois de la cabine afin de ne pas les souiller. Cette année-là c’était moi l’évêque de Myre et c’était donc moi qui arrivait en dernier dans la pièce principale accompagné de mon âne, aussi avais-je dût attendre sur le pallier de l’appartement dans cette atmosphère pour le moins désagréable. J’avais collé mon oreille contre la porte d’entrée afin de ne pas rater le moment où j’allais devoir l’entrouvrir en secouant ma clochette. Je me suis introduis dans la maisonnée, l’âne à mes cotés, quand j’ai entendu;

« Ô grand Saint Nicolas,
Patron des écoliers,
Apporte-moi des pommes
Dans mon petit panier.
Je serai toujours sage
Comme une petite image.
J’apprendrai mes leçons
Pour avoir des bonbons.

Venez, venez, Saint Nicolas,
Venez, venez, Saint Nicolas,
Venez, venez, Saint Nicolas, et tra la la…

Je me suis avancé d’un pas lent, m’appuyant sur ma crosse (le bienfaiteur des enfants n’est pas de la première jeunesse!) au milieu des « Oh! Grand Saint Nicolas! » de mes collègues et du regard ébahis et parfois appeuré des enfants qui allaient se blottir dans les bras de leurs parents. Un collègue s’est empressé, suivant un scénario bien rodé, de m’aider à m’assoir sur une chaise. S’ensuivait un moment de silence, le temps que le vieille homme reprenne son souffle et que tout le monde se remette de ses émotions. Il est impressionnant Saint Nicolas et pas seulement pour les enfants. J’ai vu beaucoup de parents, de grands-parents et même de voisins (Nous étions très attendus) essuyer une larme à sa venue. L’astuce pour certains pour ne pas montrer leur émoi était de se cacher derrière un camescope ou un appareil photo. C’était magique. C’est pour cela que je vous raconte ça. Ca me fait un bien fou de le faire, je suis seul, je n’ai pas besoin de caméscope. Je sais que je ne trouverais pas les mots pour que vous ressentiez ce moment incroyable, j’essaie quand même de vous en faire goûter un peu. Si c’était si fort, c’est que les familles dans lesquels nous allions traversaient des moments douloureux, elles avaient parmi elles un enfant à la santé très fragile et le fait que nous fassions en sorte qu’il puisse vivre cette fête, comme les enfants scolarisés, les touchaient particulièrement. Au moment de partir, le père de famille nous a proposé de nous installer à la place des siens. C’était une famille d’origine magrébine et le salon était tel qu’ils le sont en Afrique du nord, avec de grandes banquettes qui font le tour de la pièce et qui permettent d’y réunir un maximum de convives. Nous étions fatigués et fourbus et avions hâte de nous allonger dans nos lits aussi avons nous poliment refusé son invitation mais il insistait tellement que nous nous sommes résolus à nous assoir. Jusque là rien d’extraordinaire, nous étions souvent sollicités de la sorte pour partager un café ou un thé à la fin de la représentation. La particularité cette fois, c’est que sont arrivées les grandes soeurs du petit garçon dont nous nous occupions, encombrées de grands plats argentés finement ciselés, sur lesquels se trouvaient des victuailles à n’en plus finir, un repas complet; Tajine de légumes, brochettes, pain à la semoule, fruits, pâtisseries fines dont des sablés recouverts de miel et de graines de sésame et des cornes de gazelles dont j’aimerais retrouver la saveur. bella_hancockNous n’en avions pas fini avec les surprises, au moment du dessert, les femmes de la maison se sont absentées. Quelques minutes plus tard elles sont réapparues en dansant sur une musique lancée sur le lecteur de cd par un des frères de notre petit patient. Elle étaient vêtues de grandes robes aux couleurs vives faites de tissus soyeux et ornés de paillettes. La mère et les filles ont entamés une danse traditionnelle autour de leur petit protégé. Dans son siège coquille avec repose tête qui lui permettait d’avoir une posture assise malgré sa quasi absence de tonicité musculaire, l’enfant suivait des yeux (Il ne pouvait supporter le poids de sa tête et à fortiori la déplacer) ses protectrices. La sonde nasale qui permettait de l’alimenter ne l’empêchait pas d’afficher un grand sourire, il essayait même de les accompagner dans leurs mouvements gracieux, autant que sa motricité le permettait, en contractant ses muscles, provoquant ainsi de petits soubresauts à son corps chétif. Nous avons finis par nous joindre à eux en tapant dans nos mains sur le rythme de la musique. Sur le trajet retour, l’éducatrice en charge de l’enfant nous a appris que la mère n’avait pas pu servir les plats avec ses filles parce qu’elle souffrait d’une déficience visuelle sévère, conséquence d’une maladie chronique. Les paroles d’une chanson de mon adolescence  me reviennent, « L’amour a raison de tout » *.
*Téléphone, Laisse tomber

Si tu crois que ça va craquer,
Si tu crois que tout va s’arrêter, là où tu l’as décidé.
Laisse aller, laisse aller, laisse aller.

Ça me crève le cœur que tu crèves d’envie de crever,
Dans ce jeu de cartes, cartes d’identités, garde ton identité.
Laisse-les, laisse aller, laisse aller.
Laisse tomber bébé, laisse tomber, laisse tomber.

Car l’amour a raison de tout

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7 réflexions sur “365. L’amour a raison de tout

  1. eh bien, je commençais à être inquiet… 8 jours sans voir « Comme un cheveu » dans la liste des mails, sans voir tomber dans la boîte électronique tes rimes, tes strophes… et tes récits de vie comme celui que tu nous livre ici. Merci.

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