382. Se rencontrer

L’histoire que je vous raconte aujourd’hui s’est déroulée à l’occasion de la fête de la Saint Nicolas alors que j’habitais en Lorraine. Il faut savoir que l’on y célèbre le saint patron et protecteur des enfants depuis des lustres. Le père Noël en serait le descendant. Ce dernier n’y a d’ailleurs pas l’envergure de l’évêque de Myrrhe pour ce qui est de la notoriété.

Cette année, la ville de Nancy renonce au traditionnel défilé en raison du climat d’insécurité ambiant. Ca risque d’être un déchirement pour beaucoup de familles de ne pouvoir se retrouver le samedi soir de la semaine du 6 décembre sur la place Stanislas emmitouflées dans des vêtements d’hiver, le petit dernier sur les épaules du papi, pour voir le Saint homme apparaître au balcon de l’hôtel de ville dans la lumière d’un projecteur et sous les applaudissements de la foule. La sécurité a eu raison de la féérie. Je crains qu’au bout du compte l’on perde l’un et l’autre. Je suis de l’avis de Benjamin Franklin;

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

Heureusement d’autres villes ont fait le choix de maintenir les festivités. Si le maire de Nancy attends que le risque d’attentat soit nul ou quasiment nul pour faire revenir Saint Nicolas, je crains malheureusement que la tradition ne se perdre car quelque chose me dit, vu les développements de l’enquête actuelle concernant les attaques de Paris et du terrorisme dans le monde, que cette guerre sans ligne de front pourrait durer. Bon, il ne faut pas sombrer dans la fatalité, surtout pas, aussi nous devons bien comprendre d’où vient le mal et sans doute avons nous à faire notre propre examen de conscience. L’idéal républicain est malmené par notre société qui érige des barrières en son sein. Quelques exemples;

. Les villes riches préférent payer des amendes plutôt que de construire des logements sociaux ou détournent la loi en louant ces logements à des personnes dont les revenus trop importants ne devraient pas leur permettre d’accéder à ces habitations.

. Les parents scolarisent leurs enfants dans les écoles privées ou demandent des dérogations à la sectorisation quand ils jugent que l’établissement de secteur est « malfamé ».

. Le service militaire est derrière nous et quand celui qui vient d’un quartier dit « sensible » cherche du travail, celui du quartier « insensible », qui recrute (c’est là que l’on trouve du travail), jette sa lettre de motivation à la lecture de son seul prénom.

Résultats; Quand les uns et les autres ont-ils l’occasion de se rencontrer ? Un vendredi soir, au Bataclan, un verre de vodka dans la main de l’un et une mitraillette dans celle de l’autre ?

J’en reviens à mon histoire.

J’avais organisé la venue de Saint Nicolas à mon domicile. Les enfants de mon entourage familial et amical ainsi que leurs parents attendaient au coin d’un feu de bois la venue de l’évêque, un ami qui s’était proposé de se déguiser. Il n’était pas question pour nous, parents, de courir le risque d’être reconnu. Plus la supercherie dure, mieux c’est. Je dois dire qu’à bientôt 50 ans elle dure encore, des supercheries comme celles-là, elles n’existeraient pas qu’il faudrait les inventer. Tout est bon pour entrer dans le rêve. L’ami se fait attendre, nous faisons patienter les enfants surexcités par l’événement. On chante et on rechante les chants traditionnels,  » Venez venez Saint Nicolas… » mais Saint Nicolas ne vient pas. Dans ma poche mon téléphone sonne, je m’éclipse pour répondre, c’est mon ami qui m’annonce qu’il ne peut pas venir, je crois me souvenir que la route était bloquée à cause de la neige. Merde, si l’un des adultes présents s’était absenté pour prendre sa place, les enfants les plus grands risquaient de perdre leur belle illusion.

J’avais un voisin très sympa avec lequel nous nous rendions des services. A chaque fois que j’avais un problème de bricolage, besoin d’un litre de lait ou de quelqu’un pour emmener mon fils au foot parce que j’étais en retard à cause du boulot, je l’appelais, il faisait de même. C’est donc la première personne à qui j’ai pensé pour faire le remplaçant, mais presque aussitôt j’ai vu un possible empêchement, mon voisin était un fervent musulman, allait-il accepter d’enfiler la tenue d’un évêque ? Je n’avais pas le choix, c’était mon dernier recours, les enfants n’y tenaient plus, je suis allé sonner chez lui. Il m’ouvre et je lui explique, un peu amusé, la raison de ma venue. Il sourit lui aussi et sans aucune hésitation accepte de venir enfiler la grande robe en coton blanc, la longue cape rouge ornée des signes de la chrétienté et pour finir la mitre sur laquelle était cousue une grande croix dorée. Pendant que je l’aidais à se grimer en ecclésiastique catholique nous avons beaucoup ri du caractère un peu incongru de la situation. J’étais doublement content parce que la soirée était sauvée et parce que son geste était un magnifique témoignage que l’on peut avoir des convictions religieuses très fortes et ne pas sombrer dans le rejet de ceux qui en ont d’autres. Il a été un excellent Saint Nicolas, et croyez-moi, je m’y connais en Saint Nicolas pour l’avoir été moi-même bien des fois (ici par exemple). En deux mots, un bon Saint Nicolas c’est un Saint Nicolas solennel tout en étant souriant et amical, pas si facile. Quand il est parti, les enfants avaient des bonbons pleins les mains et des étoiles dans les yeux. Je l’ai raccompagné chez lui, je l’ai remercié mille fois en le tenant par l’épaule, chose que je ne me serais pas permis de faire auparavant, mais les événements ont fait que nous nous sommes rencontré.

Qu’est ce que ça veut dire au fait se rencontrer ? Se rencontrer, c’est voir soi en l’autre. C’est aimer. Un autre saint, que j’aime beaucoup, le dit magnifiquement, s’adressant à son bien-aimé dans une de ses poésies;

Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi
c’est pourquoi tu m’aimais

Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel

Français ou pas, faisons en sorte que nous nous rencontrions.

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