374. Je est un autre*

utile
Composition Marc Sinniger

Nous voilà de nouveau tout les deux, cher clavier
Toute une journée sans toi et je suis en manque
Il m’a fallu alimenter mon compte en banque
Première des raisons pour aller travailler

La seconde est que j’aime beaucoup mon métier
Sois en certain, il ne s’agit pas d’une planque
Un travail où l’on fait des parties de pétanque
Mon plaisir est lié à mon utilité

Pas d’altruisme quand je me met à écrire
L’intérêt est que j’arrive ainsi à me dire
De ne pas y parvenir, j’en deviendrais fou

Pour se sortir de l’enfer on se fait artiste
Ça n’est pas une activité si égoïste
Se sauver, c’est préserver un autre après tout!

* Arhur Rimbaud

373. Le don de l’absence

Portrait du poète Alexander Pushkin (1799-1837) par Nikolai Pavlovich Ulyanov
Portrait du poète Alexander Pushkin (1799-1837) par Nikolai Pavlovich Ulyanov

J’écris des poèmes comme d’autres picolent
Contre l’angoisse je compte sur mes dix doigts
Leur eau de vie n’est pas la panacée pour moi
Il y a bien plus fort que le plus fort alcool

C’est le moment où jaillit la parole
L’on éprouve alors une sensation de joie
Comme celle qu’évoque Saint Jean de la Croix
Quand il se sent au plus proche de son idole

Dans ses poèmes il s’adresse à son « Bien-aimé »
Pour le rejoindre, il s’évertue à le nommer
Ses métaphores ravivent en lui sa présence

Si il ne manquait rien à notre perception
Nous n’aurions pas recours à la création
Son créateur lui a fait don de son absence

371. Le jour où la tyrannie m’a touchée

woman color full

Nous sommes multicolores
Nous sommes de toutes origines
Nous sommes de toutes religions
Nous sommes humains
Nous sommes Français et libres
Le jour où la tyrannie, drapée d’une contre-façon de revendications religieuses, a tiré, j’ai été touchée
Elle est venue dans mon pays et a visé des esprits libres ; elle est venue et a touché plusieurs millions d’esprits libres
Tyrannie à la lâcheté suprême, ne vois-tu pas que notre amour est plus fort que ta haine ?
A toi, Daesh, usurpateur d’idées religieuses, tu incarnes une idéologie qui m’effraie mais j’ai une vie qui te fait trembler
J’ai eu peur de la mort, ma vie a été menacée par mes propres cellules mutées, mais je ne me suis jamais sentie aussi proche de Dieu, de Yahweh ou d’Allah ou peu m’importe, que lorsque l’on a tué en son nom et que l’on a touché ma liberté et celle de tout ceux qui me sont proches
Touchée mais jamais coulée
Si ton dieu est si bon
Pourquoi accepterait-il
Que tu tues en son nom ?
Si ton dieu est si puissant
Pourquoi accepterait-il
Un tel bain de sang ?
Tu vois, tu n’as aucun dieu, état islamique, la kalachnikov n’a jamais été un emblème religieux
L’emblème de ma liberté est ce doigt d’honneur qui t’es destiné
Ceci est le chant de ma dignité, de mon honneur et de toute l’horreur que tu m’inspires

Prune

Jean-Paul Avisse 1948
Jean-Paul Avisse

370. Le choix du diable

Un chevalier, la mort et le diable, toile attribuée à Cornelis van Dalem
Un chevalier, la mort et le diable, toile attribuée à Cornelis van Dalem

La beauté de certains textes m’anéantit
Cela ne signifie pas qu’ils me découragent
Au contraire ils me donnent de vivre la rage
Ce matin je pense aux attentats de Paris

Des images horribles embarrassent mon esprit
Tous les prétextes sont bons pour faire un carnage
Ces victimes sont responsables de quel « outrage » ?
Elles ont caricaturés leur dieu elles aussi ?

Au risque de choquer, je plains les coupables
Le malheur est en qui devient impitoyable
La compassion est le plus doux des sentiments

Ils demeurent pour autant fautifs à mes yeux
Libre à chacun de choisir le diable ou bien Dieu
D’épargner ou de massacrer des innocents

369. Orient et occident

Peinture d'Hervé Loilier
Peinture d’Hervé Loilier

L’Orient porte en lui son frère l’Occident. L’Occident porte en lui son frère L’Orient.
Chant puissant venu d’une Contrée qui se conte sans se compter.
Les effluves de chacun sont tels des ponts lumineux, en son lever, en son coucher.
Les deux se confondent pour l’Éternité, des instants qui se suspendent en ce pont.
En eux, je me suis vue, en eux je me suis réunie.
Fruit du soleil et du vent, des dunes, et des vagues, l’Amour est Jaillissement.
En sa profondeur, le ciel se voit en cette terre.
L’union a son intensité, saveur de L’Origine retrouvée?
Plus suave qu’une simple fraternité.
Quand le cœur se déploie, les ailes sont le perpétuel Espoir.
Peu importe les aspérités, la cime a ses victoires magnifiquement méritées.
Peu importe, les défaites, quand droit devant, l’Amour est Unicité.
L’oiseau est ivre de goûter, ivre aussi de donner, ivre d’aimer.

Naïla

368. Prosper DIVAY

pour que nous frôle la beauté de vivre
il suffit d’être attentif
à ce qui ne déborde pas du jardin
petits bruits odeurs d’herbe
merle qui joue
avec l’œil du chat
comme avec le feu

venu de loin le vent
replie l’ailleurs sur l’ici
dans une même transparence
qui dure sans trembler
comme l’eau dans le verre

à ceux qui passent
un salut silencieux
et merci de ne rien emporter

***

Jean-François Mathé (né en 1950) – Le temps par moments (1999)

Encore un poème qui tombe à pic comme l’homme d’une ancienne série Tv. Hier, je me suis rendu chez un de ces poètes qui trouvent la beauté où on ne l’attends pas toujours. Là, c’était chez son voisin paysan qui n’avait plus qu’une vache et qui a été contraint de la faire abattre étant devenue douloureuse à force d’être veille. En une dizaine de clichés, quelques commentaires et un choix musical particulièrement judicieux, il nous fait vivre toute l’émotion de ce moment assez banal au premier abord. Il nous montre ce que nous ne voyons pas, parce que nous ne sommes pas suffisamment attentifs aux petites choses dont parle justement ce poème. L’expression d’un visage, une manière de porter sa tête, de se tenir assis… et l’émotion apparaît, nous réalisons qu’il se joue un drame pour cet homme, qu’une fois l’animal dans la remorque qui l’emmène à l’abattoir, plus rien ne sera pour lui comme avant. C’est beau comme une peinture de Manet représentant une scène de la vie paysanne sauf que ça n’est pas de la peinture, ça n’est même pas seulement de la photographie, c’est de la photographie accompagnée de mots sur de la musique. Un autre diaporama portait sur des photographies de pierres qui se trouvent dans une carrière à quelques coups de pédales de chez lui. Prosper y est allé pendant plus de trente ans à dénicher des merveilles d’images, s’y rendant, selon la lumière, parfois plusieurs fois dans la journée. Les pierres en question étaient destinées à servir de soubassement aux routes, son talent de photographe nous les a rendu précieuses. Il ne peut plus maintenant aller les photographier à cause de ses 92 ans. Pas grave, « Je ne m’emmerde jamais » m’a t’il dit car il continue à faire des montages avec ses images d’archives qu’il a par milliers.

Je me suis intéressé à Prosper DIVAY, parce qu’un de ses petits-fils qui connaissait mon goût pour la poésie m’a prêté un de ses diaporamas qu’il a consacré à René Guy Cadou. Prosper est un fervent amateur de son œuvre. J’ai mis quinze jour avant de le mettre dans le lecteur DVD, pas du tout emballé par son visionnage (le mot diaporama était jusqu’alors synonyme d’ennui), je l’ai regardé la veille de le rendre, un peu avec le sentiment de l’obligation par rapport à la personne qui me l’avait confié, décidé à faire du repassage par la même occasion pour ne pas gaspiller mon temps. J’ai eu vite fait de laisser le linge pour profiter pleinement du travail du poète, j’ai fini par le repasser trois fois (le diaporama, pas le linge !) en faisant des retours lents avec la télécommande à certains moment car je n’étais pas assez rapide pour prendre note de ce qui m’intéressait. Le truc qui m’a fait décrocher mon téléphone pour lui proposer de nous rencontrer, c’est ces vers de René-Guy Cadou qu’il a mis en exergue de sa composition textuelle, visuelle et musicale;

A genoux dans le lit boueux de la journée
Je racle le sol de mes deux mains
Comme les chercheurs de beauté

J’étais, l’après-midi même, après deux heures de bus, chez lui. Nous n’avons pas beaucoup parlé, quelques mots sur la poésie et ses poètes préférés, Guillevic, René Guy Cadou, Gilles Supervielle… et il m’a proposé de nous installer devant son écran pour voir une partie de son œuvre. Il a fait plusieurs diaporama, je ne saurais dire combien, il semblait en avoir une dizaine dans la pile qu’il a posée à coté de sa télévision. Je garde particulièrement en tête l’ultime qu’il m’a présenté. Il s’était rendu à proximité d’une forêt que le feu ravageait. Les premières images sont celles de flammes qui dévorent la végétation. Une épaisse fumée noire s’en dégage. C’est le seul moment dépourvu de musique de tous les diaporamas que j’ai visionné dans l’après-midi. La gravité a soudainement envahie la pièce, les images du carnage ont défilés dans le silence. Après ce long moment, son commentaire de la vision d’un arbre se consumant sous ses yeux;

« Je fus témoin de sa mort. Ce n’était pas un arbre qui mourait. Sur son visage je lus le dernier spasme de souffrance. Croyez-moi ou non, c’est un être humain qui s’éteignait. J’en fut tout bouleversé »

Les clichés qui ont suivis sont ceux qu’il a pris d’un de ces arbres quelques mois plus tard. Une petite musique, légère comme le printemps, les accompagne. Il s’agissait de gros plans sur un tronc carbonisé. Il était d’un noir brillant, d’un noir éclatant, étincelant même, d’où sortait deux minuscules pouces de fougères d’un vert très tendre. Je crois qu’il a appelé ce chapitre « résurrection ». Il m’a confié avant que je ne parte que sa sensibilité à la beauté allait s’accroissant.

Qu’il est bon de passer une après-midi en poésie!

D’après un texte rédigé en juillet 2014 en commentaire du poème de Jean-François Mathé publié ici;

https://schabrieres.wordpress.com/2014/07/05/jean-francois-mathe-poeme-1999/#comment-4687

368. Blason

blason Jean Doyard

Voyez comme ce majeur est tendu bien haut
C’est qu’il me prend comme une envie d’ouvrir ma gueule
Voilà mon blason et tant pis si y’en a qui gueulent
Qui trouvent que je me conduit comme un ado

Que je suis indigne d’être de la corpo
Si c’est pour me taire je préfère être seul
Ça équivaudrait à me vêtir d’un linceul
Mes mots sont essentiels pour guérir de mes maux

Ce doigt c’est pour ceux qui espèrent me soumettre
Il n’y a que l’Amour que j’accepte pour maître
C’est en lui que l’on accède à la liberté

Je sais qu’il est là, d’autres sont dans sa lumière
Comment l’ont t’ils rejoint ? C’est pour moi un mystère
A force d’écrire, vais-je le retrouver ?

367. Fierté

Perret1
Pierre Perret caricaturé par Tibet dans le journal Pilote

              Samedi 7 novembre sur Europe 1

Christine Berrou : «Vous êtes du côté des fragiles et des opprimés. Du coup, à quand une chanson sur le président des Français ?»

Pierre Perret : «J’ai jamais fait de chansons sur les handicapés »

« Si la remarque a provoqué l’hilarité générale dans le studio, il n’en a pas été de même du côté de certains internautes, qui n’ont pas tardé à réagir, notamment sur Twitter. »

Extrait du journal 20 minutes.

J’ai pensé que l’indignation soulevée par la comparaison du chanteur venait du fait qu’il faisait du mot « handicapé » une insulte mais je me suis trompé, trop naïf, je n’ai pas trouvé un seul commentaire qui s’offusque de cela pourtant c’est la première chose qui m’est venue à l’esprit. Non, les commentateurs sont outrés parce que le mot utilisé par Pierre Perret pour qualifier le chef de l’état le rabaisse à leurs yeux. Je ne devrais pas être surpris, ça fait un moment que ce vocable est devenu insultant. En fait, les termes qui désignent les handicapés mentaux ne cessent de changer. Actuellement, on utilise le qualificatif « différent », qui soit dit en passant est excluant. Nous sommes tous différents, les hommes sont tous différents les uns des autres, être différent des différents c’est ne pas être des hommes. Les vocables « débile », « imbécile », « idiot » étaient au XIX éme siècle des termes médicaux, on parlaient de débilité comme on parle aujourd’hui de retard mental léger. Imaginez qu’un psychiatre utilise ce mot en parlant d’un enfant présentant ce handicap mental à ses parents

_ Madame, Monsieur, nous avons effectué des tests pour évaluer le quotient intellectuel de votre fils, il est débile.

On imagine que les parents auraient envie de l’étriper et pourtant le médecin ne ferait que reprendre une terminologie médicale. Quand on arrive pas à changer les choses, on change les mots*. C’est la marque d’un renoncement. Je ne renonce pas. Je travaille depuis bientôt trente ans auprès d’handicapés mentaux, j’ai moi-même été considéré comme tel quand j’étais écolier au point que j’ai cru l’être. J’ai vécu le regard méprisant des autres et de mon professeur en premier. Je sais ce que c’est que de se sentir regardé comme de la merde. Je sais ce que c’est que de se considérer comme de la merde. Je suis rééducateur, je sais que je ne ferais pas de miracle, je compte plus sur les progrès de la médecine pour trouver un remède à la déficience intellectuelle qu’à mon action, j’essaie d’amener les personnes dont je m’occupe au maximum de leurs capacités qui sont parfois extrêmement limitées, je ne suis vraiment satisfait de mon travail que quand je sens en elles de la fierté. A la place de Pierre Perret, je ne serais pas fier.

* Quand les hommes ne peuvent plus changer les choses, ils changent les mots. (Jean Jaurès)