Extraire la beauté du mal

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J’ai été captivé par ce tableau qui accompagne la poésie publiée ce jour sur le blog Beauty Will Save The World.  En fait la première chose que m’a évoqué la peinture c’est une personne handicapée mentale par les traits du visage. Il est, comme on dit scientifiquement, « dysmorphique ». Je me suis dit également que ce visage exprimait de la tristesse et que ça lui donnait de l’humanité. Je l’ai trouvé plaisant ce tableau malgré l’atmosphère sombre ( c’est le cas de le dire !) à laquelle il renvoyait. Il est de Jean Rustin, un peintre qui m’était jusqu’alors inconnu. Outre sa biographie sur Wikipédia, j’ai visionné un très beau reportage sur lui (Sa personnalité est pour beaucoup dans la beauté du reportage, c’est un être très doux).

J’y ai appris entre autre qu’il aimait Charles Baudelaire et j’ai compris pourquoi quand en conclusion du reportage, son réalisateur cite des extraits d’un projet de préface des Fleurs du mal par Baudelaire lui-même ;

« C’est un des privilèges prodigieux de l’ Art que l’ horrible, artistement exprimé, devienne beauté, et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l’ esprit d’ une joie calme. –  »

« Des poètes illustres s’étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle. »

Ça me fait fair penser à une citation de Camus qu’une lectrice attentionnée a laissée sur mon blog ;

« La grandeur de l’homme réside dans sa décision d’être plus fort que sa condition. »

Jean Rustin dit qu’il ne peint pas des malades mentaux, que la psychiatrie l’intéresse beaucoup mais que les personnages qu’il peint, c’est nous.

Nous serions misérables, souffrants, quelque chose nous ferait obstacle, et nous aurions à dépasser notre condition, à « extraire la beauté du mal ». « extraire la beauté du mal », voilà qui définit bien, je trouve, l’acte de création et plus généralement donne un sens de notre vie.

Hommage à Marguerite Porete

Je voudrais écrire le plus beau des sonnets
En hommage a une mystique et écrivaine
Que l’église brûla vive en guise de peine
Parce qu’à écrire des livres elle tenait.

Malgré l’emprisonnement elle s’obstinait,
Même la menace du bûcher était vaine,
Elle préféra cette sentence inhumaine ;
Femme courageuse et libre si il en est.

Pourtant on ne réserve pas à Marguerite
La place dans notre histoire qu’elle mérite
Au titre de défenseuse des libertés.

Si c’est parce que c’est une religieuse
Je trouve la raison plus que litigieuse ;
Ce combat n’est pas le monopole des athées.

Marguerite Porète a été condamnée pour hérésie  à la suite de la publication de son livre « Le Miroir des âmes simples anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour  » 1295, elle y traite du fonctionnement de l’amour divin.

La lecture des grands écrivains…

Je lis actuellement le livre de Marguerite Duras, La vie tranquille, qui m’est littéralement tombé des mains tant j’ai été subjugué par ce qu’elle racontait et ce soir je tombe sur ce texte qui est comme une explication de tout ce que j’ai éprouvé en la lisant cette après-midi ;

« La lecture des grands écrivains laisse dans nos esprits des traces étonnantes, le souvenir des lieux et des moments précis où nous l’avons faite, l’émotion particulière éprouvée à leur contact, et le sentiment étrange que tout commence en nous au moment où l’œuvre s’achève. Sans doute parce que ceux-ci ne donnent pas de réponse à nos questions, ils éveillent tout au plus un désir. Ils nous conduise et et nous ramènent à ce que nous sommes, ils nous font descendre au plus profond de nous-même, là où nous ne pensions pas pouvoir parvenir un jour. Les grands écrivains ne font au mieux que dévoiler peu à peu une vérité qui demeure toujours hors de prise. Mais peut il y avoir un authentique travail d’écriture sans cette confrontation avec quelque chose d’impossible ? À côté d’une lecture érudite et savante qui rassemble et analyse les informations afin d’emporter l’esprit vers quelques points solides et assurés, il existe une lecture, intime et silencieuse, une amitié en quelque sorte partagée avec l’écrivain, une relation toujours périlleuse qui donne accès à des paysages intérieurs, dont nous n’avions pas soupçonné l’existence et que nous reconnaissons pourtant comme nôtres. La lecture, dit Marcel Proust, nous introduit au seuil de la vie spirituelle*. »
Introduction d’Éric Mangin au livre « Maitre Eckhart, Sermons, traités, poèmes, les écrits allemand. » Seuil.

*Marcel Proust sur la lecture, Arles actes sud, 2008, p34

L’écriture

Ça rend sauvage, l’écriture.
On rejoint une sauvagerie d’avant la vie.
Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts,
Celle ancienne comme le temps.
Celle de la peur de tout, distincte et inséparable
De la vie même. On est acharné.
On ne peut pas écrire sans la force du corps.
Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture,
Il faut être plus fort que ce qu’on écrit.

Marguerite Duras, 1993.