De l’inconvénient ..

Au hasard de l’ennui j’ai croisé un humain
Qui écrit tant de mots assortis à mon rêve
Nul destin ni passion nul repos nulle trêve
Il sème des secrets qu’il dépose en chemin

Au paradis des albatros – Et en 1 tournemain
Je marche dans ses pas jusqu’au bout de sa grève
Les ténèbres qu’il fuit son aura qui me crève
Projette sur mon ombre un si long parchemin

‘Certains ont des malheurs’ d’autres une phobie
Lesquels sont plus à plaindre ? 1 cafard la lubie ?
Où cet inconvénient d’être nés si lointain

Nos caprices odieux emplissent la souffrance
Et ce gouffre entre nous attise l’attirance
la sagesse n’est plus qu’un génie incertain

                                                                  Curare

Sur les traces de Cioran – Chant I

Les chevreuils et la chanteuse

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À l’occasion d’une récente promenade dans la nature j’ai croisé deux chevreuils. Il faisait jour, j’empruntais une petite route de campagne du côté de Châteauroux, au milieu des bocages. J’ai vu à une cinquantaine de mètres de moi les bêtes bondir par dessus la clôture d’un parc et deux bonds plus tard seulement franchir à nouveau une clôture qui se trouvait de l’autre côté de la route. Arrivé à hauteur de l’endroit où elles sont passées, j’ai cherché vainement les traces de leurs sabots. J’en avais vu la veille à l’occasion d’une autre ballade en bordure d’un étang. J’avais imaginé que des cervidés étaient venus y boire paisiblement, la nuit, quand ils ne craignent plus le passage des hommes. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu d’animaux sauvages. C’est été j’ai cru en rencontrer en Norvège, dans la montagne, des rennes, une dizaine. Je randonnais avec des amis et ma famille, j’ai été le premier à les voir, je me suis retourné vers mes proches pour les leur signaler et leur ai demandé de ne pas faire de bruit. On s’est approché à pas de loups. Ils semblaient ne pas nous avoir vu, on était émerveillé jusqu’à ce qu’on entende des clochettes tinter. C’étaient les leurs. En fait le troupeau n’avait rien de sauvage. En Scandinavie ils élèvent les rennes comme nous les vaches. Qu’elle déception ! C’est à peine si on n’a sorti l’appareil photo pour garder un souvenir, on aurait tellement voulu qu’ils soient sauvages, qu’ils aient peur de nous, qu’en nous voyant ils marquent un temps d’arrêt, juste pour croiser nos regards, et puis qu’ils s’évanouissent dans la forêt. Non, quand il nous ont vu, il n’ont rien changé à leur allure, ni à leur direction, ils avaient en tête d’aller paître dans un pré sur le flan d’une montagne et y sont allé. On aurait pas été là ça aurait été quasiment la même chose. L’indifférence. Hier soir à la télévision dans une émission de divertissement il y avait un dresseur d’ours. Il arrivait à faire faire au grizzli des choses que font un humain : souffler dans une trompette, applaudir, s’asseoir sur une chaise de jardin, danser, etc… Le public applaudissait à tout rompre. L’animal avait des yeux vides, un robot triste. J’ai zappé sur l’autre chaîne et suis tombé sur une jeune femme qui participait à un concours de chant. Une fille un peu marginale, qui racontait qu’elle n’avait pas trouvé sa place à l’école, qu’elle s’y sentait rejetée et qui du coup s’était enfermée chez elle et s’était mise à chanter. Un jour elle a osé se produire devant les autres et depuis elle chante dans des bars et c’est ainsi qu’un de ses auditeurs l’a inscrite à l’émission. Elle y a fait un tabac. C’est une fille assez réservée, qui semble s’excuser d’exister mais qui sur scène se métamorphose, une voix puissante qui emporte tout sur son passage. Elle avait de la fragilité et de la force des chevreuils de l’autre jour. C’était beau.

Ciorian, le phénix et Saint grégoire de Nysse

 

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Pas d’écriture de poésies ces jours-ci mais beaucoup de lectures. Essentiellement celle d’un penseur triste qui me rend joyeux, Cioran. Il parait que je ne suis pas le seul à me réfugier entre ses lignes quand j’ai le moral à moins vingt. Je ne sais pas combien de fois j’ai ressorti cette citation de Georges Perros mais tant pis, je recommence, elle est revenue à mon esprit après avoir lu le texte ci-dessous ;

« Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre. »

Parmi mes lectures de cet auteur, une m’a plus particulièrement interpellé ;

« La vérité, une marotte d’adolescent ou un symptôme de sénilité. Pourtant, par un geste de nostalgie ou par besoin d’esclavage, je la cherche encore, inconsciemment, stupidement. Un instant d’inattention suffit pour que je retombe sous l’empire du plus ancien, du plus dérisoire des préjugés. Je me détruis, je le veux bien. En attendant dans ce climat d’asthme que crée les convictions dans un monde d’oppressé, je respire, je respire à ma façon. Un jour qui sait, vous connaitrez peut-être ce plaisir de viser une idée, de tirer sur elle, de la voir là gisante, et puis de recommencer l’exercice sur une autre, sur toutes. Cette envie de vous pencher sur un être, de le dévier de ses anciens appétits, de ses anciens vices, pour lui en imposer de nouveaux, plus nocifs, afin qu’il en périsse, de vous acharner contre une époque ou contre une civilisation, de vous précipiter sur le temps et d’en martyriser les instants, de vous tourner ensuite contre vous-même, de supplicier vos souvenir et vos ambitions, et, ruinant votre souffle, d’empester l’air pour mieux suffoquer…, un jour peut-être connaîtrez-vous cette forme de liberté, cette forme de respiration qui est délivrance de soi et de tout. Vous pourrez alors vous engager dans n’importe quoi sans y adhérer. »

La tentation d’exister (Lettre sur quelques impasses) – Cioran, on peut aussi retrouver une superbe lecture de ce texte dans le podcast « Les chemins de la philosophie », à 32’40 ;

http://www.babelio.com/auteur/Emil-Cioran/66576

J’avais pensé publier cette réflexion de l’écrivain Roumain sans y adjoindre de commentaire et puis je me suis ravisé. Elle n’a pas besoin de moi, c’est moi qui ai besoin d’elle mais j’ai envie de mettre ma pierre à l’édifice littéraire, aussi modeste soit-elle, un grain de sable, « Laisser ma trace » comme le dit si bien Cioran ici ;

« Se traîner doucement comme un escargot et laisser sa trace, avec modestie, application et, au fond, indifférence…, dans la volupté tranquille et l’anonymat. »

Cioran – Cahiers

Je ne sais pas ce que l’on peut lui reprocher à Cioran mais en tous les cas pas d’être un imposteur, car son anonymat il a tenté de le préserver jusqu’au bout de sa vie refusant les prix littéraires et les invitations sur les plateaux de télévision dont la prestigieuse émission littéraire Apostrophe.

Si, je sais, on peut lui reprocher une chose au moins et pas des moindres ; il a été dans sa jeunesse un admirateur d’Hitler.

«Aucun homme politique dans le monde actuel ne m’inspire autant de sympathie et d’admiration que Hitler.»

Il ne faut pas s’étonner alors qu’il fut également antisémite ;

« Si dans un pays, écrivait-il, le nombre de Juifs ne dépasse pas la dose de poison nécessaire à tout organisme, ils peuvent être tolérés comme une présence regrettable ou même avec une sympathie indifférente. ». C’était en 1933, il avait vingt trois ans.

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Corneliu Codreanu

Sept ans plus tard, en 1940, alors que la barbarie nazie commençait à ravager l’Europe, il fit encore l’éloge du leader du mouvement fasciste Roumain La garde de Fer, il avait 29 ans.

Il reconnu dans un de ses cahiers datant des années cinquante et publié de manière posthume une erreur ; «Ainsi il m’advint bien avant la trentaine de faire une passion pour mon pays, une passion désespérée, agressive, sans issue qui me tourmenta pendant des années. […] Je le voulais puissant, démesuré et fou comme une force méchante, une fatalité qui ferait trembler le monde, et il était petit, modeste, sans aucun des attributs qui constituent un destin».

J’aurais préféré que les écrivains que j’admire aient tous eu la même lucidité et le même courage à la même période, comme Simone Weil ou René Char par exemple, mais bon, c’est comme ça… Qu’aurais-je fais moi-même à cette époque ? C’est le thème de la chanson « Né en 17 à Leidenstadt » de Jean-Jacques Goldman ;

« Mais qu’on nous épargne à toi et moi si possible très longtemps
D’avoir à choisir un camp… »

Je crains justement et malheureusement en voyant la montée des partis nationalistes dans le monde que le temps de faire un choix soit proche.

Cet après-midi en me promenant, je me suis demandé pour qui j’avais le plus d’admiration, pour Cioran ou pour ce jeune partisan d’à peine dix-sept ans (comme quoi, n’en déplaise à Rimbaud, on peut être sérieux, voir très sérieux quand on a dix-sept ans !) dont parle René Char, quand on l’appelait Capitaine Alexandre, alors qu’il était son chef dans la résistance . J’avoue que ça n’a pas été simple de répondre parce que l’un et l’autre ont contribué à ma liberté, de manière assez évidente pour Minot (surnom du jeune combattant) en s’opposant à la tyrannie, moins, peut-être, pour Cioran. Pourtant je lui dois d’éprouver ce phénomène de « délivrance de soi » dont il parle car par ses réflexions il me permet de « tirer sur une idée », d’aller au bout jusqu’à ce qu’elle meurt, condition sine qua non pour qu’une autre renaisse, autrement dit, pour que je connaisse l’exaltation d’un recommencement ; « et puis de recommencer l’exercice sur une autre » écrit Cioran. J’ai finalement pensé que Minot avait ma préférence en pensant à toutes les innocentes victimes du nazisme, j’ai honte d’avoir hésité.

phenixPour en revenir à cette citation de Cioran (c’est quand même elle qui faisait au départ l’objet de post !) j’y vois une analogie avec le mythe du Phénix, cet oiseau qui se consumait volontairement pour mieux renaître de ses cendres, symbole de la résurrection, cycle de la vie.

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Elle m’a fait penser aussi à une citation, d’un autre penseur, du quatrième siècle celui-là, un penseur joyeux, Saint grégoire de Nysse, qui était orthodoxe, comme le père de l’écrivain nihiliste, et qui prétendait que chacun de nous marche vers Dieu « de commencement en commencement par des commencements qui n’ont jamais de fin » (traité sur le Cantique des Cantiques).
En évoquant ce père de l’église, je viens de l’opposer à Cioran en parlant d’un penseur « joyeux » versus un penseur « triste » mais cette citation de Cioran n’en fait-elle pas un penseur « joyeux » lui aussi ? En effet, il dit connaître la « délivrance de soi et de tout ».