La réfection du corps*

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Van Gogh, Autoportrait à l’oreille coupée, 1889

Une phrase m’est venue ce matin : « Le poète est en rien supérieur aux autres ». Elle n’est pas négative comme vous l’aurez sans doute remarqué. Je n’ai pas pensé : « Le poète n’est en rien supérieur aux autres ». Ceci-dit cette affirmation n’est pas moins valable que la première. Il serait absurde d’établir une hiérarchie de valeur entre les humains, entre parenthèse cette hiérarchie c’est ce qui définit le racisme.

J’ai pensé faire un tanka à partir de cette phrase. C’est comme ça que me viennent mes poésies. J’entend une phrase ou simplement des mots et à partir d’eux je brode, je reprise le trou de la chaussette, pour prendre l’image que j’ai utilisée dans un tanka récemment. Je n’ai pas encore vraiment travaillé sur la suite à donner à cette phrase. D’un côté elle pourrait se suffire à elle-même, mais j’ai envie de préciser ma pensée, elle est trop énigmatique. Je réfléchis en même temps que j’écris. Je vous livre le cour de ma pensée comme je le faisais dans les premiers articles de mon blog, un très bon souvenir d’écriture. En fait, le poète est supérieur en rien à la personne ordinaire, à  celui qui est sain d’esprit pour le dire autrement, mais il est inférieur en rien au fou qui lui a un peu plus de rien que lui mais à qui il reste quand même quelque chose qui n’est pas du rien, peut-être l’ultime chose avant que le rien n’occupe tout l’espace, le rien absolu, le néant. Ce quelque chose est insuffisant pour que le fou puisse créer des poèmes mais suffisant pour qu’il puisse délirer. Je résume ; le sain d’esprit aurait du rien, le poète en aurait un peu plus et le fou en aurait encore plus sans qu’il n’ai que du rien.

Le délire est au fou ce que le poème est au poète, il lui permet de conserver un ersatz de réalité, de corps. Antonin Artaud qualifie le poème de « réfection du corps ». Un corps qu’il « réfectionne » « au fil de ses poèmes » comme je l’ai écris dans le tanka dont je parle plus haut. Il faut peut-être avoir vécu cette sensation de délitement du corps que l’on éprouve dans l’angoisse extrème pour comprendre l’usage du concept de corps pour désigner la réalité. Mais (il y a toujours un mais et réjouissons-nous en. Que serions nous si nous n’avions pas de « mais » à nous mettre sous la dent ? Si nous n’avions pas ce trou dans le savoir d’où nait le désir de connaître ? ) le délire ne produit rien. Le délire ça n’est pas une oeuvre d’art. Le délire ne sert pas l’humanité. Il ne sert à rien d’autre qu’à faire en sorte que le fou ne se tire pas une balle dans la poitrine comme l’a fait Vincent Van Gogh, (Le peintre a finit par mettre fin à ses jours parce que le délire et à fortiori le poème qui dans son cas est la peinture, ont été insuffisants à maintenir chez lui un erzatz de corps. En retournant son arme contre lui, Vincent Van Gogh a détruit cette chose qui n’était plus son corps pour lui mais le néant.) alors que, comme je le disais au début de ce texte, le poème en plus de permettre au poète de réfectionner son corps a une utilité pour les autres, la même qu’il a pour lui d’ailleurs, il bouche un trou.

Mais, (il y a toujours un mais, ne l’oublions pas), le trou se rouvre presque aussitôt qu’il a été bouché** et réjouissons-nous en pour la même raison qu’il faut se réjouir qu’il a toujours un mais.

*Antonin Artaud, Ibid., Cahiers de Rodez (Février-mars 1946), Tome XX, Paris, NRF Gallimard, 1984, p. 137.

**…
Je bâtis des poèmes dont je sais au départ
qu’ils deviendront ruines à la dernière tuile
et qu’il faudra sans fin recommencer
ce long travail absurde que je croyais envol

Extrait de ce poème d’un poème de Guy Chamberland que l’on trouve ici ;
https://schabrieres.wordpress.com/2017/02/06/guy-chambelland-je-ne-crois-pas/

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5 réflexions sur “La réfection du corps*

    1. Et bien si on établissait qu’il avait été assassiné, je serais bien dans la merde, toute ma construction s’écroulerait comme un château de carte ! Non, pas tout à fait, ça ne remettrait pas en cause que le délire est au fou ce que le poème est au poète, une tentative de rester en contact avec la réalité.

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