Ciorian, le phénix et Saint grégoire de Nysse

 

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Pas d’écriture de poésies ces jours-ci mais beaucoup de lectures. Essentiellement celle d’un penseur triste qui me rend joyeux, Cioran. Il parait que je ne suis pas le seul à me réfugier entre ses lignes quand j’ai le moral à moins vingt. Je ne sais pas combien de fois j’ai ressorti cette citation de Georges Perros mais tant pis, je recommence, elle est revenue à mon esprit après avoir lu le texte ci-dessous ;

« Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre. »

Parmi mes lectures de cet auteur, une m’a plus particulièrement interpellé ;

« La vérité, une marotte d’adolescent ou un symptôme de sénilité. Pourtant, par un geste de nostalgie ou par besoin d’esclavage, je la cherche encore, inconsciemment, stupidement. Un instant d’inattention suffit pour que je retombe sous l’empire du plus ancien, du plus dérisoire des préjugés. Je me détruis, je le veux bien. En attendant dans ce climat d’asthme que crée les convictions dans un monde d’oppressé, je respire, je respire à ma façon. Un jour qui sait, vous connaitrez peut-être ce plaisir de viser une idée, de tirer sur elle, de la voir là gisante, et puis de recommencer l’exercice sur une autre, sur toutes. Cette envie de vous pencher sur un être, de le dévier de ses anciens appétits, de ses anciens vices, pour lui en imposer de nouveaux, plus nocifs, afin qu’il en périsse, de vous acharner contre une époque ou contre une civilisation, de vous précipiter sur le temps et d’en martyriser les instants, de vous tourner ensuite contre vous-même, de supplicier vos souvenir et vos ambitions, et, ruinant votre souffle, d’empester l’air pour mieux suffoquer…, un jour peut-être connaîtrez-vous cette forme de liberté, cette forme de respiration qui est délivrance de soi et de tout. Vous pourrez alors vous engager dans n’importe quoi sans y adhérer. »

La tentation d’exister (Lettre sur quelques impasses) – Cioran, on peut aussi retrouver une superbe lecture de ce texte dans le podcast « Les chemins de la philosophie », à 32’40 ;

http://www.babelio.com/auteur/Emil-Cioran/66576

J’avais pensé publier cette réflexion de l’écrivain Roumain sans y adjoindre de commentaire et puis je me suis ravisé. Elle n’a pas besoin de moi, c’est moi qui ai besoin d’elle mais j’ai envie de mettre ma pierre à l’édifice littéraire, aussi modeste soit-elle, un grain de sable, « Laisser ma trace » comme le dit si bien Cioran ici ;

« Se traîner doucement comme un escargot et laisser sa trace, avec modestie, application et, au fond, indifférence…, dans la volupté tranquille et l’anonymat. »

Cioran – Cahiers

Je ne sais pas ce que l’on peut lui reprocher à Cioran mais en tous les cas pas d’être un imposteur, car son anonymat il a tenté de le préserver jusqu’au bout de sa vie refusant les prix littéraires et les invitations sur les plateaux de télévision dont la prestigieuse émission littéraire Apostrophe.

Si, je sais, on peut lui reprocher une chose au moins et pas des moindres ; il a été dans sa jeunesse un admirateur d’Hitler.

«Aucun homme politique dans le monde actuel ne m’inspire autant de sympathie et d’admiration que Hitler.»

Il ne faut pas s’étonner alors qu’il fut également antisémite ;

« Si dans un pays, écrivait-il, le nombre de Juifs ne dépasse pas la dose de poison nécessaire à tout organisme, ils peuvent être tolérés comme une présence regrettable ou même avec une sympathie indifférente. ». C’était en 1933, il avait vingt trois ans.

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Corneliu Codreanu

Sept ans plus tard, en 1940, alors que la barbarie nazie commençait à ravager l’Europe, il fit encore l’éloge du leader du mouvement fasciste Roumain La garde de Fer, il avait 29 ans.

Il reconnu dans un de ses cahiers datant des années cinquante et publié de manière posthume une erreur ; «Ainsi il m’advint bien avant la trentaine de faire une passion pour mon pays, une passion désespérée, agressive, sans issue qui me tourmenta pendant des années. […] Je le voulais puissant, démesuré et fou comme une force méchante, une fatalité qui ferait trembler le monde, et il était petit, modeste, sans aucun des attributs qui constituent un destin».

J’aurais préféré que les écrivains que j’admire aient tous eu la même lucidité et le même courage à la même période, comme Simone Weil ou René Char par exemple, mais bon, c’est comme ça… Qu’aurais-je fais moi-même à cette époque ? C’est le thème de la chanson « Né en 17 à Leidenstadt » de Jean-Jacques Goldman ;

« Mais qu’on nous épargne à toi et moi si possible très longtemps
D’avoir à choisir un camp… »

Je crains justement et malheureusement en voyant la montée des partis nationalistes dans le monde que le temps de faire un choix soit proche.

Cet après-midi en me promenant, je me suis demandé pour qui j’avais le plus d’admiration, pour Cioran ou pour ce jeune partisan d’à peine dix-sept ans (comme quoi, n’en déplaise à Rimbaud, on peut être sérieux, voir très sérieux quand on a dix-sept ans !) dont parle René Char, quand on l’appelait Capitaine Alexandre, alors qu’il était son chef dans la résistance . J’avoue que ça n’a pas été simple de répondre parce que l’un et l’autre ont contribué à ma liberté, de manière assez évidente pour Minot (surnom du jeune combattant) en s’opposant à la tyrannie, moins, peut-être, pour Cioran. Pourtant je lui dois d’éprouver ce phénomène de « délivrance de soi » dont il parle car par ses réflexions il me permet de « tirer sur une idée », d’aller au bout jusqu’à ce qu’elle meurt, condition sine qua non pour qu’une autre renaisse, autrement dit, pour que je connaisse l’exaltation d’un recommencement ; « et puis de recommencer l’exercice sur une autre » écrit Cioran. J’ai finalement pensé que Minot avait ma préférence en pensant à toutes les innocentes victimes du nazisme, j’ai honte d’avoir hésité.

phenixPour en revenir à cette citation de Cioran (c’est quand même elle qui faisait au départ l’objet de post !) j’y vois une analogie avec le mythe du Phénix, cet oiseau qui se consumait volontairement pour mieux renaître de ses cendres, symbole de la résurrection, cycle de la vie.

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Elle m’a fait penser aussi à une citation, d’un autre penseur, du quatrième siècle celui-là, un penseur joyeux, Saint grégoire de Nysse, qui était orthodoxe, comme le père de l’écrivain nihiliste, et qui prétendait que chacun de nous marche vers Dieu « de commencement en commencement par des commencements qui n’ont jamais de fin » (traité sur le Cantique des Cantiques).
En évoquant ce père de l’église, je viens de l’opposer à Cioran en parlant d’un penseur « joyeux » versus un penseur « triste » mais cette citation de Cioran n’en fait-elle pas un penseur « joyeux » lui aussi ? En effet, il dit connaître la « délivrance de soi et de tout ».

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3 réflexions sur “Ciorian, le phénix et Saint grégoire de Nysse

  1. « À vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes ; avec l’âge on a une vision plus complète des choses. »

    Fallait oser dire ça 😀

    Belle analyse, t’es doué… bravo !

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    1. Merci Julie. C’était un être plein de paradoxes. Par exemple, il avait la tentation du suicide mais prenait très grand soin de sa santé, il faisait beaucoup d’exercices (vélo puis marche) et avait un régime alimentaire très strict, il n’est mort qu’à 84 ans. De même, il parle de l’extermination des vieux et à un autre moment pas que des vieux, de la moitié de l’humanité, si je me souviens bien et en même temps, il est présenté par ceux qui l’ont fréquenté comme quelqu’un d’attentionné même pour les quidams qu’ils croisaient dans la rue. C’était un penseur « triste » et en même temps quand il était entre ami c’était un joyeux luron, il riait beaucoup. Ionesco qui était son grand pote, ils s’appelaient très souvent et se voyaient, trouvait un réconfort auprès de lui, Cioran lui remontait le moral, il y a aussi certains textes de Cioran sont très humoristiques, dernièrement en en lisant un à ma fille ainée elle est partie en fou rire ;

      Pourquoi je ne me suicide pas ? Parce que la mort me dégoûte autant que la vie.

      Du coup elle le lit aussi et j’en suis ravi. C’est un remède contre la morosité la littérature, même et peut-être particulièrement quand elle traite de la morosité. Je parle de la littérature, j’aurais pu tout aussi bien dire, l’art. Cioran a longtemps été inconnu en France, c’est vraiment à la fin de sa vie qu’il a commencé à jouir d’une petite notoriété mais il parait qu’il était par contre très connu en Roumanie. Qu’en dis-tu ?

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      1. J’en dis que ça me plait beaucoup ce que tu racontes 🙂 et qu’en Romaine, notre philosophie a nous, ceux de la campagne… c’étaient les : fourche, pèle, pioche, seaux, brouette (pour les plus modernisés) 🙂 à purin, etc etc… on avait pas le temps de ruminer 😀 Et que suis nostalgique de cette époque. Et que j’ai envie de lire Cioran, pour rigoler aussi 😉 Et… MERCI pour ta belle réponse.

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