La nature exposée

product_9782072697913_195x320Je viens de lire « La nature exposée », une fiction d’Erri de Luca. C’est l’histoire d’un sculpteur qui est chargé de restaurer la statue en marbre d’un christ en croix datant de la fin de la première guerre mondiale. Originellement, conformément à la commande de l’Eglise, le crucifié était nu. Mais une fois l’oeuvre terminée, l’institution religieuse s’est ravisée et a fait recouvrir les parties intimes du fils de Dieu par un drapé de pierre.

Aujourd’hui, de nouveau l’évêché change d’avis et souhaite redonner au supplicié son apparence initiale. Mais le pagne rajouté est scellé avec ce qu’il est sensé dissimuler, aussi quand le sculpteur tente de l’enlever, comme il s’y attendait, l’ensemble est arraché d’un seul tenant. L’artisan doit reconstituer la partie manquante avec pour modèles les parties visibles du bloc de marbre qu’il vient d’extraire et une photo prise juste avant la première transformation.

Il s’avère qu’à son grand étonnement le membre du sauveur est représenté dans un état de « début d’érection ». Jusque là tout me semblait crédible dans cette histoire puisque tout laisse à penser que le christ était nu sur la croix ;

« Alors les soldats, quand ils eurent crucifié Jésus, prirent ses vêtements et firent quatre parts, à chaque soldat une part, et aussi son habit : désormais la tunique était sans couture, tissée tout au long depuis le haut. Après discussion ils décidèrent de ne pas la déchirer mais de la tirer au sort, ainsi fut accomplie l’Écriture qui dit : « Ils se sont partagé mes habits entre eux et ma tunique a été tirée au sort. Voilà ce que firent les soldats. » »

— Jean, Bible, psaume 22/183
Je ne vois pas au demeurant pourquoi les romains auraient eu des égards pour sa pudeur alors qu’ils n’avaient de cesse de l’humilier, en lui faisant porter sa croix, en le fouettant, en choisissant la crucifixion comme mode de mise à mort, celle-ci étant considérée comme un supplice infamant et servile ;  « avec ses sphincters qui se relâchaient, l’urine et les excréments coulaient le long de ses jambes, conjuguant ainsi à la souffrance l’humiliation de cette exhibition publique. »*

ly2259.tmp-2Des sculpteurs ont représenté le Christ en tenu d’Adam mais on a apposé un voile de pudeur sur leurs oeuvres après le concile de Trente (moitié du 16e) qui réprouva l’exposition de la « nature » de Jésus, selon l’expression du sculpteur du livre, expression qui donne d’ailleurs le titre au roman. Dommage, cette nudité me semble plus conforme avec l’image que j’ai de ce moment crucial (jeu de mot maître Capello !) de l’histoire de l’humanité ; Jésus Christ retrouvant l’innocence tel un nouveau-né.

Ce qui ne tient pas la route, c’est cette histoire de priapisme. L’auteur explique cette turgescence naissante par un phénomène physiologique, « l’engorgement de la circulation qui se manifeste avec la mort ». Certes ce phénomène appelé érection post mortem ou érection terminale est parfois observée mais uniquement dans les cas de morts violentes dans lesquelles on constate des lésions au niveau de la moelle épinière. La pendaison en est l’archétype. On pourrait me rétorquer que l’explication n’est peut-être pas la bonne mais que le martyr a pu quand même connaitre une augmentation de la taille de son pénis pour la simple raison qu’il s’est fait homme et qu’il a pu avoir des pensées érotiques à la vue d’un soldat romain ou de Marie Madeleine par exemple. Mais je n’y crois pas plus. Après l’effort physique qu’il venait de faire, il devait avoir perdu toute sa vigueur. Il n’a même pas réussi à porter sa croix seul jusqu’au bout. Les soldats romains ont du réquisitionner un autre condamné pour l’aider. Qui plus est, à sept cent mètres d’altitude au mois d’Avril, nu, il y a fort à parier que la vasoconstriction l’aurait emporté sur la vasodilatation…

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Michel Ange, Crucifix nu de Santo Spirito

Mise à part cette incohérence que je souligne, avec je l’espère un brin d’humour, c’est un livre que je vous recommande vivement, il y est question entre autre de la foi, de l’oecuménisme, de l’amour du prochain, de l’immigration et puis aussi de l’art.

Le regard qu’il porte dessus m’a particulièrement interpellé. Il y aurait beaucoup à dire, trop pour ce soir, peut-être demain. En attendant, je vous laisse avec cet extrait ;   le sculpteur dit éprouver une grande miséricorde pour la statue qu’il rénove, le prêtre lui demande alors ;

– C’est la première fois que tu éprouves cette miséricorde ?

– Je la découvre devant un crucifié nu.

– Jamais avant pour un vrai corps ?

– Pas de façon aussi forte ; il existe des livres qui font ressentir un amour plus intense que celui qu’on a connu, un courage plus grand que celui dont on a fait preuve. C’est l’effet que doit produire l’art, il dépasse l’expérience personnelle, il fait atteindre des limites inconnues au corps, aux nerfs, aux sang. Devant ce moribond nu, mes entrailles se sont émues. Je sens un vide dans ma poitrine, une tendresse confuse, un spasme de compassion. J’ai mis ma main sur ses pieds pour les réchauffer.

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Crucifixion

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2 réflexions sur “La nature exposée

    1. Je suis persuadé que tu te régalerais vu ce que je lis et écoute de toi sur ton blog, c’est quelqu’un de très érudit erri et dont l’écriture est très vive. Le livre ne fait qu’un peu plus d’une centaine de page mais il fourmille de réflexions subtiles dont cette dernière qui est repris à un autre moment. Le personnage principal rencontre un jeune migrant de 10 ans qui lui brandit l’adresse de quelqu’un à Dusseldorf, ils sont en Italie, Naples je crois, et il lui indique la gare puis s’en va avant de revenir car pris de remord, il aurait voulu l’accompagner jusqu’en Allemagne. Il s’interroge sur le fait qu’il peut pleurer devant un film mais qu’un enfant de dix ans livré à lui même dans une grande ville ne l’émeut pas plus que ça.

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