Un espèce de courant étrange…

– Julien Gracq, je voudrais que nous parlions maintenant du Rivage des Syrthes qui est le troisième roman paru de vous, et qui vous a valu un prix Goncourt que vous avez refusé et je voudrais parler de ce livre parce que pour la première fois, peut-être, dans ce livre, apparaissent des considérations historiques, les deux autres livres étaient beaucoup plus déchargés de tout contexte :

– L’histoire c’est mon métier, je l’enseigne, c’est une chose qui m’intéresse beaucoup et c’est assez normal que ces préoccupations qui sont assez professionnelles et puis qui sont aussi une question de goût, d’inclination, soient apparues dans un livre. C’est plutôt le sentiment de l’histoire, en fait, je dirais, qui joue un rôle important plutôt que l’histoire, car bien que le livre soit plongé dans l’histoire, à mon sens, il n’est pas daté, il ne se situe pas à une époque précise. C’était plutôt, je dirais, un fragment d’histoire désincarné, les mots ne s’accouplent pas très facilement, histoire et désincarné, et pourtant c’est un peu ça et où cependant j’aurais aimé qu’il ressorte une espèce de sentiment fondamental de l’écoulement de l’histoire ou plutôt de la direction. À cette époque Antoine Blondin faisait une chronique de critique dans un hebdomadaire et il avait intitulé son article de manière assez spirituelle et assez juste. Il disait que j’avais voulu faire un imprécis d’histoire et de géographie à l’usage des civilisations rêveuses, c’est assez jolie mais c’est assez juste. Il s’agissait, oui, d’un fragment un peu désincarné mais à travers lequel on pouvait lire tout de même, un peu, si vous voulez, comme à travers une grille, comme ça, quantités d’événements qui pouvaient apparaître en transparence et au fond, on est tout de même, je crois, très marqué par l’évoque où on a vécu. Mes livres ne sont pas très datés en général mais enfin j’appartiens à mon époque et elle m’influence de toute les façons. Il y a eu certainement une époque qui m’a beaucoup marqué, c’était la fin, pratiquement, de ma jeunesse, entre 23 et 30 ans, disons, qui est l’époque de la montée en somme de la catastrophe hitlerienne, enfin, ça ce situe entre 1933 et 40. Tout de même, j’ai un souvenir extrêmement précis de cette époque et de quelque chose qui était en route. Ce souvenir de la guerre de 39 – 40 et de ce qui a précédé est certainement fondamental dans le projet de ce livre. Il y avait beaucoup de choses qui m’intéressaient aussi en dehors de ce sentiment, enfin de ce sentiment du mouvement vers la catastrophe, il y avait certainement aussi quelque chose qui était perceptible alors entre 33 et 40, c’est l’impression que, si vous voulez, ce mouvement n’est pas fatal, mais assez curieusement, d’une certaine manière tout le monde y collabore à partir d’un certain moment, ceux qui sont pour et ceux qui au fond auraient toute les raisons en fait de s’y opposer. Si on regarde les choses après coup on s’aperçoit dans cette période d’avant la guerre, qu’au fond, tous les mouvements des adversaires de Hitler ont préparé la voie ouvert le chemin et finalement en somme, se sont conjugués pour faciliter l’arrivée de ces événements. On retrouve ça d’ailleurs dans d’autres périodes. Il y a une phrase de Trotsky, je crois que c’est dans l’Histoire de la révolution russe, qui m’a assez frappé, il parlait des tentatives de l’aristocratie russe juste avant la révolution de 1917 pour essayer de détourner le cours des événements en écartant Nicolas II et Raspoutine et alors il dis je crois à peu près ceci : « Dans une grossesse à partir d’un certain moment l’accouchement n’est pas moins nécessaire pour l’organe maternel que pour son son fruit », je crois, il dit quelque chose de ce genre, et en effet il veut dire par là que les mouvements instinctifs de ces gens qui auraient toutes les raisons de s’opposer à l’événement, finalement, y collaborent et finissent par le hâter. Maintenant alors il est bien évidement que dans le livre, et ça on a pu me le reprocher, mais c’est un reproche que j’encourais délibérément, il n’est pas du tout question de toute les causalités beaucoup plus solides évidement, historiques, économiques et autres qui bien entendu m’apparaissent toujours fondamentales, mais enfin ça n’était pas pour moi le sujet. Le sujet c’était plutôt cet espèce de courant étrange qui pousse à un certain moment une masse humaine vers un événement désiré ou redouté tout aussi bien, à partir du moment où il se produit une certaine accélération, c’est de ça qu’il est souvent question, enfin pour une bonne part, dans le livre.

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2 réflexions sur “Un espèce de courant étrange…

  1. merci Vincent pour ce texte de Gracq
    il est très interéssant du point de vue de l’ouvrage cité, mais aussi du point de vue de l’actualité…
    la France pue sur sa droite autant que sur sa gauche et elle se complait dans ses miasmes

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    1. Oui, tu as compris pourquoi je l’ai mis aujourd’hui, au lendemain d’un premier tour d’élection présidentiel calamiteux pour la démocratie. C’est la grande perdante de ce scrutin. Si on additionne les voix des candidats qui appellent à voter pour l’extrème droite et de ceux qui ne se prononcent pas, ou de ceux qui recommandent de faire barrage à Le Pen mais qui font tout pour discréditer la justice et la presse, si importants pour la vie démocratique, bref, cette masse humaine poussée par « un espèce de courant étrange » « qui l’entraine dans un événement redouté ou désiré », on n’est pas loin de la moitié de l’électorat total. Je crains que le prochain coup nous fera basculer dans une nouvelle ère catastrophique. Rien est écrit cependant et puis je crois aussi, peut-être à la différence Gracq, qu’il existe une masse humaine, parfois très minoritaire qui redoute qu’une catastrophe se produise et qui pour autant n’est pas pris dans ce « courant étrange ». Je me relis et je me dis, « Si on sort des frontières française, ne sommes-nous pas déjà dans cette ère ? Trump, Poutine et consorts du moyen-orient, Daesh, les attentats, les migrants noyés en Méditerranée, les populations gazées… ».

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