À cloche-pied

Cloche-Pied
À cloche-pied

Jeudi soir je suis allé à la fête de la musique sur le port. La circulation était fermée, la température était idéale, les promeneurs portaient des tenues d’été, un vent tout doux caressait la peau tout en faisant flotter des étendards nationaux alignés au bout du quai ainsi qu’un drapeau arc-en-ciel qu’un particulier avait hissé devant sa maison, sans oublier les robes légères, un groupe jouait des standards de Jazz façon reggae, un jeune homme proposait à des inconnus de se servir dans sa barquette de frites, par pure générosité, bref, tout était en place pour que je jouisse d’un moment agréable et pourtant je n’ai pu réfréner un accès de mélancolie qui s’est manifesté dans mon esprit par l’irruption d’une phrase d’Arthur Rimbaud d’Une saison en enfer : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ». J’ai par la suite croisé des amis, nous avons discuté et cette pensée s’est effacée aussi vite qu’elle était venue.

Hier, vendredi, j’ai entendu une autre phrase à l’intérieur de moi, « J’écris pour ne pas crier », elle n’est pas de Rimbaud, ni de quiconque à ma connaissance, je faisais sa découverte. Peu avant, j’avais justement eu envie de crier comme pour me libérer d’une angoisse, comme on cri devant une vision d’horreur.

Aujourd’hui après avoir passé ma matinée à chercher des vers, je me suis demandé si je l’avais fais pour m’extraire du monde ou à l’inverse pour me fondre avec lui. La question est de savoir ce que l’on met derrière le mot « monde ». Si l’on considère les « choses » de l’esprit comme étant le monde alors quand on écrit on fait corps avec lui, d’ailleurs quand quelqu’un est pensif ne dit-on pas qu’il est dans son monde ?

Mais cette expression m’amène à une nouvelle réflexion à cause du pronom personnel qui précède « monde », chacun aurait un monde qui lui est propre. Il y aurait donc, le monde, un espace commun à tous les hommes, un espace à la fois géographique et relationnel qui nous met en lien avec le reste de l’humanité et son monde, un espace immatériel, mais relationnel aussi, qui ne nous fait cependant communiquer qu’avec cette entité que l’on appelle parfois « nous-même ».

Il me semble que ces deux espaces sont indispensables l’un à l’autre. Je ne peux pas me satisfaire de mon monde, il me faut parfois en sortir, aller dans le monde pour trouver du bonheur et inversement, et puis l’un se nourrit de l’autre. Je puise dans le monde matière à réflexions, il alimente mon monde en pensées, et le fruit de mes réflexions influence ma manière d’être dans le monde.

Si on néglige l’un des deux mondes, on souffre.

Il faut savoir passer de l’un à l’autre.

C’est un peu comme quand on marche, on pose alternativement nos pieds devant nous pour avancer. On peut avancer à cloche-pied mais on va bien moins vite et surtout bien moins loin car ça devient vite douloureux.

J’ai trop longtemps avancé à cloche-pied.

9 réflexions sur “À cloche-pied

  1. Dans sa correspondance Rimbaud évoquait un pont qui menait d’une rive à une autre… il espérait que son amour l’attende au bout du pont chaque fois qu’il l’empruntait… Or justement toute la difficulté résidait dans cette attente en marge d’un monde dans lequel on ne peut pénétrer … j’ai toujours pensé que c’était le summum du romantisme…

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    1. L’angoisse s’apparente au manque et il s’agit en créant de convoquer quelque chose. Elle est bien ton image, l’inspiration qui va comme un papillon de fleurs en fleurs, encore faut-il que les fleurs s’ouvrent à elle, ce qui demande une ascèse. Dans le dictionnaire, on la conçoit comme « un ensemble d’exercices physiques et moraux destinés à libérer l’esprit par le mépris du corps en vue d’un perfectionnement spirituel ou moral. » ou par « une privation voulue et héroïque. » La versification, peut être considérée comme un exercice et une privation à la fois, on doit respecter des contraintes et se priver d’un certain nombre de mots. Ça peut paraître absurde de faire ces petits quatrains quotidiens, des fois, moi-même je me pose des questions sur l’intérêt de le faire, sans être capable de ne pas le faire, c’est obsessionnel, mais si je le fais c’est que ça apporte quelque chose. Je ne cherche pas à dire quelque chose de poétique, de faire des métaphores, je m’en fout, je cherche juste à ce que ça ce tienne. J’essaie de dire quelque chose avec les contraintes du Rubayat et celle que je m’impose en reprenant les rimes de Cochonfusius. Tant que ça a du sens, que c’est pas des rimes juxtaposées, tant que ça tient, c’est bon. Tenir, c’est un verbe qui va très bien, car il s’agit de ça, tenir, résister au néant, à l’angoisse, au manque.

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    2. À propos d’un rivage qu’on ne peut atteindre…

      Qu’il est petit celui qui ne s’est jamais perdu en soi-même comme dans un désert sans route;
      Celui qui vient à une place et dit: je suis là, je ne suis pas ailleurs…
      Mais celui qui traverse le monde et ne peut pas gagner son propre rivage,
      Celui qui fait plusieurs fois naufrage en soi-même,
      Celui qui ne sait pas son propre nom,
      Celui que Dieu ébranle et ne laisse pas reposer comme la lune qui fait sans cesse osciller la mer,
      Celui-là est l’homme…
      Une grande misère.

      Marie-Noël

      Je me permet de te recommander le visionnage de cette déclamation d’un poème de Marie-Noël par Madeleine Robinson, un des plus beaux poèmes que je connaisse récité magnifiquement. C’est à partir de 9’30

      http://www.ina.fr/video/CPF08008601/marie-noel-video.html

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      1. Je te comprends, je réécoute souvent cette poésie, trois fois ce matin… La simplicité de l’expression de cette poétesse contraste avec la profondeur de son propos.

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  2. les mots pour ne pas se laisser dévorer par le silence… une forme de résilience. Je n’ai pas la chance d’être initiée à toutes ces cultures, alors je suis allée du côté de cochonfusius par curiosité… cela m’a fait l’effet d’entrer dans un royaume où tout me parlait sans que je n’en comprenne tous les sens … mais au fond est ce que cela a toujours de l’importance… nous n’avons pas besoin de comprendre un papillon pour le trouver beau…

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  3. Un jour, nous sortons de tous les mondes… pour tous les retrouver. Lors, nous savons qu’il n’est qu’Un Seul Monde et Lui nous parle en chacun de ses singularités sans jamais nous séparer. Ce qui compte avant tout, c’est de laisser l’écho en nous faire son chemin. Ceux qui pratiquent une sorte d’ascèse plongent en L’Océan d’Amour. Celui-ci est Lumière éclairante, quand même il nous plonge dans nos abysses. Mais, c’est une longue route à l’image de nous-même, de ce qui est à se manifester depuis La Semence initiale. C’est L’Âme, apatride, et pourtant faisant reliance, car nous sommes destinés à Autre Chose. Quand L’Âme cogne parce qu’elle a faim et soif (tout comme le corps réclame son droit) alors il se passe Quelque Chose. C’est L’Âme qui parle en nous et qui souffre parce qu’Elle a vocation de s’extraire des nues de notre psychisme. Ceci dit… Je te souhaite la lumière.

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